L’été de 6 Pieds sous terre : l’humour comme aux premiers jours

8 juillet 2020 0 commentaire
  • Non, l'édition alternative n'est ni rasoir, ni élitiste ! La preuve avec la maison d'édition 6 Pieds sous terre, qui cultive la vis comica depuis vingt-cinq ans grâce à Guillaume Bouzard et Fabcaro notamment. Ce sont cet été Denys Moreau et L.L. de Mars, dans des styles très différents, qui par leur humour permettent de prendre un peu de recul sur notre monde.

Dans un Dictionnaire des idées reçues sur la bande dessinée, l’entrée « bande dessinée alternative » contiendrait probablement les mots et expressions « roman graphique », « autobiographie » et « expérimentation » mais sûrement pas « humour », « comique » ou « gag ». Pourtant, qu’il s’agisse de détournement, de dérision ou d’absurde, l’humour est bien présent chez des éditeurs comme L’Association, Flblb ou Les Requins Marteaux. La jeune maison d’édition Rouquemoute s’est même fait une spécialité du genre.

Ainsi, parmi les alternatifs solidement installés dans le paysage éditorial, 6 Pieds sous terre édite très régulièrement des bandes dessinées d’humour. Depuis décembre 1991, avec la création du fanzine Jade, et surtout 1995, avec la naissance plus formelle de la structure éditoriale, 6 Pieds sous terre a permis à des auteurs comme Guillaume Bouzard ou Winshluss de donner la pleine mesure de leur force comique. Zaï zaï zaï zaï de Fabcaro, publié en 2015, est même devenu un best-seller - il s’est vendu à presque 200 000 exemplaires - multi-primé, adapté à la radio, sur scène et bientôt au cinéma, preuves que l’alternatif et l’humour sont bien compatibles.

Cette ligne se confirme encore cet été grâce à Lendemain de cuite avec Lucrèce de Denys Moreau et Vies de la mort de L.L. de Mars. Peu de points communs entre les deux auteurs, si ce n’est qu’ils ont déjà été édités par 6 Pieds sous terre et qu’ils aiment autant créer que réfléchir à leurs pratiques de dessinateur. Et qu’ils ont vu paraître leurs livres en juin, moment délicat de réouverture des librairies.

Lendemain de cuite avec Lucrèce de Denys Moreau

L'été de 6 Pieds sous terre : l'humour comme aux premiers jours
Lendemain de cuite avec Lucrèce © Denys Moreau / 6 Pieds sous terre 2020

Lire les philosophes et savants de l’Antiquité est une garantie de dépaysement. Leurs façons de penser et de s’exprimer sont si éloignées des nôtres que quelques pages suffisent à les rendre exotiques. Ils ont cependant encore à nous apprendre, même si une partie de leurs conceptions sont obsolètes. C’est le cas de Lucrèce, poète et penseur latin du premier siècle avant notre ère, défenseur des principes d’Épicure connu surtout pour son De rerum natura.

Le narrateur et unique personnage de la bande dessinée de Denys Moreau se réveille un matin, sur le tard, la tête embrumée, les souvenirs effacés, les boyaux entortillés. Les symptômes ne sont guère équivoques : la gueule de bois est sévère. Rien d’exceptionnel donc, hors la présence incongrue de Lucrèce dans le lit du fêtard. Ou, du moins, de son De rerum natura. Comment un tel ouvrage a-t-il pu atterrir là, dans cet appartement minuscule au chauffage défaillant et au réfrigérateur vide ?

Lendemain de cuite avec Lucrèce © Denys Moreau / 6 Pieds sous terre 2020

Le narrateur se lance dans une longue et minutieuse enquête. Il lui faut reconstituer sa soirée tout en faisant face aux séquelles de la beuverie. La lecture du De rerum natura est autant un baume qu’un aiguillon. Elle provoque hallucinations et complications, mais ouvre la voie à une solution. La plongée dans la philosophie antique déstabilise le buveur avant de lui apporter un peu de réconfort.

Denys Moreau, à travers son narrateur, devise avec Lucrèce. Il en fait un personnage un peu fantasque, enthousiaste et déterminé, obsessionnel mais éclairé, sympathique et familier. Le dialogue est drôle, décalé mais pas sans intelligence. Quelques éléments de la pensée du philosophe sont brièvement et adroitement expliqués, sans que l’on verse dans la bande dessinée pédagogique ou dans le prétexte à blagues faciles.

Le point de départ et fil conducteur - comment Lucrèce s’est-il retrouvé là et peut-il aider à se remettre d’une gueule de bois ? - donne le ton de ce « huis clos matérialiste segmenté en à peu près six étapes ». Le ton est léger, un peu badin, surtout pas prétentieux. Le trait de même : figures rondes, gros nez et décors minimalistes inscrivent le dessin dans une tradition du gag que n’aurait pas reniée Jean Laplace par exemple.

Dans la lignée de Spinoza, un kif compliqué (6 Pieds sous terre, 2018) du même auteur, Lendemain de cuite avec Lucrèce apporte un peu de philosophie au milieu de pas mal d’humour. Une recette à retrouver chez Les Editions de la Sieste, micro-structure d’auto-édition de Denys Moreau.

Lendemain de cuite avec Lucrèce © Denys Moreau / 6 Pieds sous terre 2020
Lendemain de cuite avec Lucrèce © Denys Moreau / 6 Pieds sous terre 2020
Lendemain de cuite avec Lucrèce © Denys Moreau / 6 Pieds sous terre 2020
Lendemain de cuite avec Lucrèce © Denys Moreau / 6 Pieds sous terre 2020

Vies de la mort de L.L. de Mars

Vies de la mort © L.L. de Mars / 6 Pieds sous terre 2020

La mort a plusieurs vies. Une infinité selon toute vraisemblance. Elle ne subit pas les outrages du temps qui passe, se joue des catastrophes et se rit des pandémies. Jamais elle ne fatigue, malgré l’harassant labeur quotidien qu’elle abat. Elle a su, avec le temps, se construire sa morale et s’accorder de petits plaisirs sans faillir à ses devoirs. La seule chose qui puisse encore la chagriner un peu, c’est que les hommes, après tout ce temps, n’ont pas pu ou pas voulu accepter sa présence.

L.L. de Mars nous présente tout cela sans fard, mais avec bonhomie. Il n’y a rien de plus ordinaire que la mort, et ses strips sont là pour le démontrer. En quatre cases, rarement plus, le dessinateur révèle le quotidien de la mort. Il montre surtout son importance dans nos vies. Paradoxe inévitable : c’est la mort qui permet de donner un sens à la vie.

Vies de la mort © L.L. de Mars / 6 Pieds sous terre 2020

La mort dessinée par L.L. de Mars est effrayante et drôle à la fois. Non du fait de son aspect, raisonnablement macabre, mais par ce qu’elle nous enseigne. Inutile d’essayer de la fuir ou de la nier, impossible d’y échapper ou de la cacher. Des évidences finalement, mais dont l’une des fonctions de l’art est de les rappeler - les vanités n’existent-elles pas depuis l’Antiquité ?

Édité une première fois par The Hoochie Coochie en 2016 mais épuisé depuis un moment, Vies de la mort allie humour noir, douce mélancolie, gags absurdes et philosophie stoïcienne. Les tons employés - ocres, orangés, beiges - étendent un voile intemporel sur le livre, qui ne se soucie pas des contingences. Les strips eux-mêmes se jouent des mécanismes habituels, par l’omission volontaire de la chute et le refus du comique de répétition.

De quoi regarder non pas la mort, mais la vie en face.

Vies de la mort © L.L. de Mars / 6 Pieds sous terre 2020
Vies de la mort © L.L. de Mars / 6 Pieds sous terre 2020
Vies de la mort © L.L. de Mars / 6 Pieds sous terre 2020
Vies de la mort © L.L. de Mars / 6 Pieds sous terre 2020
Vies de la mort © L.L. de Mars / 6 Pieds sous terre 2020

(par Frédéric HOJLO)

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- Lendemain de cuite avec Lucrèce - Par Denys Moreau - 6 Pieds sous terre - 14 x 18 cm - 144 pages en noir & blanc - couverture souple - ISBN 978-2-35212-155-8 - parution le 18 juin 2020.

Consulter le site de l’auteur & lire les premières pages de l’ouvrage.

- Vies de la mort - Par L.L. de Mars - 6 Pieds sous terre - première édition : The Hoochie Coochie, 2016 - 29 x 11 cm (format à l’italienne) - 128 pages couleurs - couverture cartonnée - ISBN 978-2-35212-156-5 - parution le 18 juin 2020.

Consulter le site de l’auteur (mais qui va bien au-delà de son propre travail) & lire les premières pages de l’ouvrage.

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