Le roman graphique, symbole de la gentrification de la BD ? (1/3)

28 avril 2020 15 commentaires
  • Un article d'Alexander Dunst publié il y a quatre mois dans la revue US Jacobin, une revue marquée à gauche, mettait en évidence l'idée que le roman graphique, ou "graphic novel" dans son acception étasunienne, serait une évolution gentrifiée de la bande dessinée : plus noble, plus luxueuxe, plus chère, orientée quasi exclusivement vers les classes moyennes, les CSP+ comme disent les marqueteurs. Cela donne à réfléchir, car on sent bien que le même phénomène se passe chez nous : romans graphiques et albums, albums et mangas... derrière ces dénominations se cache une réalité sociologique. Petite réflexion confinée en trois articles.

Spécialisé dans les "Cultural Studies", l’historien allemand Alexander Dunst se réfère à la sociologue britannique Ruth Glass qui forge le terme de "gentrification" (de "gentry" en anglais : "noblesse") pour la première fois en 1964. Elle désignait une réalité géographique et économique du Londres de l’époque. L’embourgeoisement de certains quartiers ouvriers qui voyaient arriver en masse une petite bourgeoisie en même temps qu’une élite intellectuelle et artistique. Le même phénomène a pu s’observer –et se vérifie toujours– dans quasiment toutes les métropoles, avec par exemple le quartier new-yorkais de Brooklyn ou le XIe et une partie du XXe à Paris qui, en l’espace de quelques années, sont passés d’un quartier populaire pauvre à un territoire huppé d’une grande valeur immobilière. En français, et avec notre causticité nationale, on parle plus aisément de boboïsation.

Le roman graphique, symbole de la gentrification de la BD ? (1/3)
"Maus" vaut-il plus que "Tintin" ?
© Art Spiegelman / Flammarion

De la sociologie à la bande dessinée, le glissement du mot

Si l’on applique ce schéma au 9e art, comme le fait Alexander Dunst, alors la bande dessinée serait l’ancien Brooklyn, et le roman graphique serait sa version embourgeoisée. En étendant la notion au champ culturel et plus seulement géographique, les sociologues américains Richard Peterson et Roger Kern parlent d’une "gentrification culturelle" lorsque la classe dominante "incorpore dans ses pratiques culturelles des éléments propres à la culture populaire". C’est cette idée que soutient l’article : les romans graphiques sont des comics, mais gentrifiés, pour les riches.

Une librairie de bande dessinée en 1967 en France.
Photo : INA. Capture d’écran.

Une élite intellectuelle, économique et artistique se serait donc emparée de nos cases et de nos bulles pour créer sa propre discipline sensiblement différente et infiniment plus noble que l’originale ? Suivant cette logique, un grand nom du roman graphique comme Maus serait intrinsèquement supérieur au meilleur des Tintin, au plus réussi des Superman. Comme si, en opérant une telle distinction en deux genres différents, l’un se plaçait par défaut au dessus de l’autre. Au nom de quoi, en fait ?

Cette thèse est impossible à soutenir, ne serait-ce qu’en raison de la grande perméabilité de la mythique frontière. Comment classer Watchmen, d’Alan Moore et Dave Gibbons ? L’œuvre est universellement considérée comme un roman graphique, pourtant lors de sa première publication en feuilleton, Watchmen était perçu comme un comics pur et dur. Il en va de même pour Batman : The Dark Knight Returns de Frank Miller, autre monstre sacré du roman graphique qui, avec les deux précédents constituent le canon du genre. Ce n’est que lors de leur publication en trade paperback (que l’on appelle par chez nous "intégrales") qu’ils gagnent cette nouvelle étiquette.

Et c’est là qu’est le twist : le comics prend du galon et devient Graphic Novel lorsque son écrin se fait plus luxueux. Rien de nouveau sous le soleil : La Comédie humaine de Balzac était d’abord passée en feuilleton avant de devenir un classique de la littérature.

Le trade paperback est d’une qualité bien supérieure aux fascicules souples destinés aux kiosques. Il se vend en librairie, s’expose dans les bibliothèques, se fait dédicacer... Il est bien plus luxueux, et bien plus cher ! Là où, pour schématiser, le fascicule s’adresse aux gamins, le trade paperback s’adresse aux parents de l’enfant qui transforment en classiques vénérés leurs lectures en culottes courtes.

Le roman graphique, aux USA mais également en France, naît donc lorsque la bande dessinée élève son standing non pas en matière de fond mais de forme. Le contenu reste le même, mais l’emballage est plus beau, plus grand, plus cher.

On peut pousser la réflexion plus loin, mais cela, c’est le sujet d’un autre article, le suivant.

(par Jaime Bonkowski de Passos)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Astérix de René Goscinny & Albert Uderzo. Ed. Albert-René.
Photo : DR

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15 Messages :
  • Ce qui est absurde, c’est de vouloir enfermer les auteurs dans des genres. A force, si un genre de BD prévaut sur les autres, cela devient préjudiciable pour toute la production. Il en réduit le champ visuel, stigmatise les autres catégories de lecteurs (bien que les lecteurs passent allègrement d’un genre à l’autre, comme les auteurs) et ne facilite la création puisqu’il impose un dogme. Avant, chaque éditeurs avaient des "collections" et c’était beaucoup plus simple. Actuellement, la confusion des genres entretient ce marché de "classes".

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  • Rah, mais c’est pas possible !

    Combien de fois faut-il rappeler que le RG n’existe pas ?

    C’est une expression inventée pour permettre aux critiques de parler de BD sans prononcer ces deux lettres qui visiblement leurs posent des problèmes gastriques insurmontables.

    Celui qui parle de RG devrait être condamné à lire en place publique le dernier album des blagues d’ Elie Semoun ou des Anges de NRJ 12 pour l’exemple.

    Ce sont des BD. Répétez après moi, des BD.

    Vous le sentez ? Ce n’est pas sale, c’est normal.

    Allez, à vous maintenant. C’est de la ?

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    • Répondu par Bédéphile le 29 avril à  12:43 :

      RG ou pas, je différencie Art Spiegelman et Joe Kubert. J’achète Kubert sans hésitation.
      En librairie, j’évite l’étiquetage « Roman Graphique » Sfar, Trondheim et toute la clique, je gagne du temps pour me diriger ensuite au rayon livres « avec des lignes » !!!
      La globalisation et le troc intellectuel me gavent !!!

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  • L’emploi même du mot "gentrification", mot venu des Etats-Unis et compris seulement par une partie de la population, est déjà un signe de classe. Embourgeoisement est effectivement plus clair. Pour être encore plus clair, on pourrait dire que le roman graphique est un truc de bourges. Mais la classe bourgeoise s’offusquerait d’une telle simplification.

    Il y a actuellement un glissement qui s’opère et le mot bande dessinée (ou même BD, voire bédé, l’horreur absolue pour les gens "sérieux") ne sera bientôt plus utilisé que par les classes populaires incultes et vulgaires alors que les gens de bon goût utiliseront le vocable "roman graphique". Il deviendra même bientôt honteux pour certains auteurs de dire qu’ils font de la bd.

    Ce qui est marrant, c’est qu’un glissement comparable s’est opéré dans les années 50 en France quand le mot "Illustrés" a laissé place à celui de bande dessinée. Lire des illustrés, c’était vraiment la honte.

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    • Répondu le 29 avril à  06:43 :

      Bien sûr que le roman graphique est un truc de bourges fait par des bourges pour des bourges !
      Ces bourges qui, pour ne pas mélanger torchons et serviettes, ont nommé leur ennemi "48cc".
      Le roman graphique format roman imprimé en noir et blanc, dessiné avec faiblesse et vendu 35 euros l’exemplaire, c’est tellement plus rebelle !

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    • Répondu le 29 avril à  06:50 :

      Le roman graphique, "McDo" de l’édition : on est passé d’un an pour réaliser un album franco-belge à six mois pour réaliser un roman-graphique (il suffit de bâcler le dessin avec un scénario qui décrit la rue en bas de chez soi), avec un coût moindre puisque le format est plus petit (moins de papier à payer à l’imprimeur), une palette de couleurs peu étendue quant ce n’est pas que du n/b, le tout, vendu plus cher à cause d’une pagination importante. Cerise sur le gâteau, le genre passe mieux dans les médias et plus souvent puisqu’il s’adresse aux adultes et non plus à des "enfants", réputation du franco-belge. On a transformé un produit de production de masse en une sorte de grâal élitiste. Comme dans la malbouffe.

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      • Répondu par Henri Khanan le 29 avril à  13:44 :

        En France, il me semble que le succès du roman graphique est étroitement associé à l’émergence du diffuseur Comptoir des indés (L’Asso, Cornélius, Rackhan, etc ; son activité a été prolongé par Belles Lettres). Ces livres n’avaient aucun mal à cohabiter avec les romans sérieux et essais des librairies généralistes ou littéraires. Tout cela est évoqué assez justement par Menu dans son Plates bandes.

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        • Répondu le 29 avril à  19:15 :

          Normal qu’ils n’avaient aucun mal à cohabiter avec des essais et des romans dans des librairies littéraires, puisque ce sont des romans dessinés et non pas des bandes-dessinées. Vous pensiez être le prochain Goncourt, mais Plon, Seuil, Gallimard, ne veulent pas de votre manuscrit ? Faites-en un roman-graphique !!!

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  • C’est une évidence qui n’est pas d’aujourd’hui, la BD est devenue un produit de luxe, et cela a commencé avec la mode des tirages de tête dans les années 90.

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  • La gentrification implique le remplacement des pauvres par les riches. Qui a remplacé qui ici ? Les romans graphiques la bd traditionnelle ? Ou le lecteur aisé le lecteur moins aisé ?

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    • Répondu par Henri Khanan le 1er mai à  18:01 :

      C’est très simple, avant il y avait plein de mensuels BD, maintenant il faut se contenter de Fluide (pas ce mois-çi) et de l’Echo.
      Avant à coté de Spirou, il y avait Tintin et Pif, tous deux disparus.
      Plus des dizaines de petits formats édités par Lug, Mon Journal, Arédit , Sagédition..
      Maintenant,offfre presse à prix populaire réduite à son maximum.
      Mais l’offre Librairie n’a jamais été si importante, ni si coûteuse, notamment du coté du roman graphique !

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  • Le roman graphique existe bel et bien. Il a ses propres caractéristiques, c’est tout bêtement un ouvrage qui utilise alternativement le roman et la bd pour raconter une histoire. L’exemple le plus brillant est celui donné par Posy Simmonds. Cela dit, si l’on s’en tient à cette explication, beaucoup d’albums reçoivent abusivement cette qualification et c’est là que se situe la gentrification.

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  • J’assume totalement l’appellation "roman graphique". Rien à voir avec le snobisme ou la gentrification. Ce n’est pas un terme plus chic ou plus branché pour remplacer celui de "bande dessinée". Le roman graphique, ce n’est rien de plus qu’une catégorie particulière de BD, au même titre que le strip quotidien, le gag en une page, la série d’aventures ou le comic book. C’est un format. Les romans graphiques sont tous des BD, mais les BD ne sont pas toutes des romans graphiques. Si cette catégorie prend de plus en plus de place, cela s’explique : tout d’abord, le lectorat vieillit et il y a longtemps que la BD n’est plus considérée comme un genre destiné exclusivement aux enfants. Un lecteur adulte a moins envie de lire un album qui se parcourt en vingt minutes. Ensuite, comme la parution en périodique a presque totalement disparu, la série publiée en feuilleton n’a plus le même intérêt que par le passé. Le prix ? Certains diront que le roman graphique est devenu un objet de luxe, mais il est tout à fait normal de payer plus cher pour un album de 200 pages que pour un album de 48 pages.

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    • Répondu le 13 mai à  05:19 :

      D’accord avec vous sur le côté BD du roman-graphique, mais ce genre induit une pression supplémentaire sur les auteurs ; la pression du délai de plus en plus court s’accroît ce qui oblige à bâcler le dessin, les livres se vendent plus chers mais les auteurs sont encore plus pauvres et acceptent de plus en plus d’être payé 6000 euros brut pour du 200 pages. De plus, le vocable "roman-graphique" est devenu une sorte de sésame pour publier tout et n’importe quoi. C’est quoi la prochaine étape, comme dans l’auto-édition, il faudra travailler sans sans à-valoirs... les différentes saillies du SNE c’est de dire "trouvez-vous un job à côté", o.k. et à quel moment on fait de la BD ?

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  • La bande dessinée n’a pas attendu l’explosion commerciale du "Roman Graphique" pour se gentrifier / s’embourgeoiser.

    La disparition de la presse bd qui s’opère depuis plusieurs décennies (en gros on parle de 40 ans) en a été le premier symptôme. L’époque où la bande dessinée était accessible pour tous au travers de magazines peu onéreux et largement diffusés est révolue. L’album cartonné de 48 pages qui devient le principal modèle de diffusion / consommation en est une preuve. Le coût de lecture à la page explose littéralement dès les années 80, les chiffre d’affaires global augmente (forcément c’est plus cher) alors que le nombre de lecteurs commencent à baisser (la télévision les récupère).
    C’est là que se trouve le basculement. Le moment où l’on considère que la prépublication ce n’est pas assez bien pour nous. Et ce n’est qu’un début de la gentrification. Vient ensuite le moment où les oeuvres sont déconnectées de leur lectorat historique. Moulinsart a voulu faire de Tintin une marque de luxe, résultat les enfants ne découvrent plus le personnage par eux-mêmes : ce sont leurs parents ou leurs grands-parents qui leur font découvrir. Le personnage n’a plus de place dans les discussion de cour de récréation. C’était pourtant toujours le cas dans les années 90.
    Aujourd’hui combien de séries extrêmement populaires lors de leur publication et tous publics sont impossibles à lire sans passer par des intégrales luxueuses, coûteuses et qui légitiment l’oeuvre (comme si c’était nécessaire) auprès d’une pseudo élite et de fans vieillissant à grand recours de contenus rédactionnels, de reproduction de documents d’époque, etc.

    Quel est le premier impact : le lectorat baisse et est vieillissant.
    C’est l’avènement du manga à la fin des années 90 qui va faire revenir un public plus jeune vers la bande dessinée. Et quel est l’un des premiers éléments différenciant ? Pour le prix d’un album de 48 pages, on peut avoir 2 mangas de presque 200 pages.
    Au-delà du prix il redonne une dimension populaire à la bd.
    Le manga a donc pris la relève (pour un temps) d’une bande dessinée bourgeoise produite pour des mâles blancs de plus de 40 ans (il faudrait que je retrouve l’étude qui racontait pour la mettre en lien).

    Et le roman graphique dans tout ça ? On s’en fout.
    Il a juste servi de confirmation à ce qui existait déjà. Il a creusé davantage un sillon bien travaillé par les éditeurs. Il a fait venir un nouveau lectorat qui en effet avait besoin de se dire que "non c’est pas de la bd, c’est différent". Mais tout le mal était déjà fait et les commentaires plus haut montrent bien que nous n’avons même pas tous conscients d’avoir été les instruments de cette gentrification, trop perdus à essayer de dresser des barrières entre ce qui finalement n’est jamais qu’un autre style de bd.

    C’est ce qui se passe en France en tout cas. Car il y a un enseignement que je retiens de cet article plein d’approximations (par exemple les trade paperback n’ont jamais été plus chers que les fascicules, c’était au contraire une compilation qui avait avait un coût à la page inférieur mais qui présentait l’inconvénient de sortir longtemps après les fascicules) : l’évolution américaine est très différente de celle qu’à vécu la France.

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