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Lucio Staiano, directeur de Shockdom : « Dans un marché déjà très mature et conscient comme celui de la France, parier sur la qualité doit être gagnant »

  • Shockdom a fait une entrée remarquée dans le paysage francophone de la bande dessinée, en alignant plusieurs dizaines d'ouvrages en moins d'un an d'activité, dans des genres assez différents. Le fondateur de cette maison d'édition italienne, qui en est également son directeur éditorial, passe en revue ses motivations et ses objectifs, nous permettant de mieux comprendre comment il souhaite jouer un rôle important dans l'avenir de la bande dessinée européenne.

Quand avez-vous fondé votre maison d’édition ?

Lucio Staiano, directeur de Shockdom : « Dans un marché déjà très mature et conscient comme celui de la France, parier sur la qualité doit être gagnant »J’ai fondé Shockdom en 2000, en tant qu’éditeur de BD exclusivement numériques. Notre ambition était de devenir la principale maison d’édition de webcomics en Italie et parmi les plus importantes en Europe.

Depuis 2004, nous avons commencé à publier des BD en format papier, mais réalisées par des auteurs venant du web et dès 2012, cette production s’est considérablement intensifiée. Aujourd’hui, Shockdom est la deuxième maison d’édition de publications originales italiennes et nous avons entamé un processus d’internationalisation qui, je l’espère, nous amènera à être des protagonistes même à l’étranger.

Vous vous êtes lancés conjointement sur le marché français et espagnol en septembre dernier. À la différence d’autres maisons, vous ne voulez pas vendre vos droits, mais vous représenter vous-mêmes : pourquoi ce choix ?

Parce que nous aimons parier sur nous-mêmes, nous aimons être (autant que possible) maîtres de notre destin. Vendre des droits signifie attendre les délais et la volonté des autres éditeurs : en d’autres mots, nous ne pourrons alors pas publier à l’étranger ce que nous souhaitons, mais seulement ce que d’autres personnes croient être adapté au marché. En outre, les auteurs gagnent moins d’argent avec la vente des royalties qu’en publiant directement. Je suis convaincu que Shockdom a son propre rôle à jouer à l’étranger. Probablement un marché de niche, mais nous sommes comme toujours un acteur « marginal » par rapport aux marchés traditionnels et nous aimons l’être.

Bianca - Little lost lamb, par Paolo Margiotta & Francesca Perrone - Shockdom

Planches 1 à 5 de "Bianca - Little lost lamb"

Il y a déjà pas mal d’éditeurs sur le marché francophone : quelle est votre stratégie pour attaquer le marché français ?

Je suis de l’avis que la qualité, dans un marché déjà très mature et conscient comme celui de la France, peut payer. En outre, je crois que même les projets qui sortent de l’ordinaire, étranges ou expérimentaux, peuvent avoir leur propre public. Shockdom est une maison d’édition qui réalise, parallèlement, des ouvrages à la fois traditionnels et d’avant-garde. De plus, nous savons repérer – faire du scouting - et attirer les meilleurs jeunes artistes italiens, et je suis convaincu que la sensibilité et le bon goût que nous avons en Italie puissent intéresser les marchés qui savent mettre en valeur et apprécier cette qualité.

Y a-t-il des albums que vous gardez pour l’Italie et d’autres dont vous pensez qu’elles vont bien fonctionner en France ? Car les lecteurs italiens et français n’ont pas exactement les mêmes attentes ?

Oui, bien sûr. Par exemple, nous sommes encore en train d’évaluer la meilleure façon de publier en France Sio, qui est notre auteur principal et l’un des artistes les plus célèbres en Italie. Le style et la production de Sio sont pleins de non-sens, de jeux de mots, et nous ne sommes pas sûrs que cela puisse marcher en France. La même chose pour d’autres auteurs.

Blue - par Angela Vianello - Shockdom. Paru le 25 novembre, 64 pages, 15 €.

En regardant les crédits des albums, on dirait que vous fonctionnez plus en équipe : en franco-belge, les auteurs travaillent seuls, plus ou moins avec un éditeur, mais vous préférez jouer une stratégie plus collégiale, comme de coutume en Italie ?

En effet, en Italie, nous avons des méthodes de travail différentes. La tradition Disney et Bonelli, avec la publication d’un type de BD en série et à haute fréquence (mensuelle, voire hebdomadaire), implique une répartition des tâches pour assurer la périodicité. Dernièrement, avec l’augmentation des albums en librairies, la densité d’auteurs complets est en hausse. Chez Shockdom, nous employons les deux méthodes : une équipe qui collabore et des auteurs complets. L’important est d’obtenir une œuvre de qualité.

Blue - par Angela Vianello - Shockdom. Paru le 25 novembre, 64 pages, 15 €.

Concernant les albums sortis en français, on voit que certains sont des rééditions de titres italiens, tandis que d’autres sont parus conjointement en France et en Italie. Comment établissez-vous votre programme éditorial ?

Débuter la publication à l’étranger a radicalement, voire brutalement changé notre processus de production, nous obligeant à le repenser complètement. D’un côté, dans notre catalogue, il y a sûrement des ouvrages publiés dans le passé qui nous semblent « publiables » à l’étranger ou que nous souhaitons proposer aux publics français et espagnol ; d’un autre côté, toutes les nouvelles publications sont conçues pour être publiées simultanément dans au moins trois pays et nous devons donc en tenir compte dans leur choix. Le marché français est déjà devenu très important pour nous et cela ne peut qu’influencer notre sélection.

Avez-vous lancé tout d’abord des one-shots pour voir comment le public français réagissait, avant de lancer des séries ? Comme Francis de Loputyn avant de lancer Cotton Tales ?

Pour entrer sur un marché aussi important que celui français, nous devions immédiatement fidéliser notre public en présentant des ouvrages de qualité et des histoires indépendantes. Étant une marque inconnue, c’était difficile de gagner la patience et l’intérêt du lecteur. Une fois que nous étions (un minimum) connus, alors nous avons pensé prendre des risques en publiant des séries, surtout de mangas.

Francis - par Loputyn - Shockdom (96 pages - 16 €)

Vous venez de lancer votre collection Shin Manga. S’agit-il de one-shots principalement avec des graphismes plutôt orientés artistes ? En opposition à votre collection Kasaobaké qui présente alors des auteurs italiens qui ont choisi le format manga pour raconter leurs histoires ? Avec des sens de lecture variables selon le titre ?

Le sens de lecture est souvent choisi par l’auteur, qui le décide en fonction de sa propre sensibilité. La collection Shin Manga est très particulière et cohérente avec la politique « alternative » de Shockdom. Il s’agit d’auteurs indépendants, hors des circuits de la grande distribution japonaise, mais de très haute qualité et très décalés par rapport aux mangas traditionnels.

Le fait que des auteurs italiens réalisent des histoires en utilisant la technique du manga est presque normal, puisque plusieurs générations sont nées en lisant des mangas et donc, lorsqu’ils créent une histoire, ça leur vient naturellement de la concevoir de cette façon. Il y a quelques années, j’ai décidé de miser sur le manga non-japonais, convaincu qu’il allait devenir central dans le milieu de l’édition. Aujourd’hui, ma conviction est plus solide et je constate que le processus s’accélère.

Zara X2
Zara X2 T.1 par Talita

Vous présentez effectivement une identité italienne bien marquée, avec Bonjour, Offenbach ! et Zara X2 par exemple, qui se déroulent en Italie ou traitent d’Italiens. Est-ce le choix de votre maison d’édition pour vous ou suivez-vous juste la volonté de vos auteurs ?

Plutôt la deuxième option que la première. Les auteurs italiens choisissent d’utiliser comme cadre de leurs histoires plutôt des paysages et des contextes qui leur sont familiers. En tant que maison d’édition, nous sommes très curieux de voir comment le public français va réagir à ce genre d’histoires, qui traitent en réalité de thématiques assez universelles, comme l’émigration ou une pandémie.

Sans généraliser, pas mal de vos albums s’intéressent au point de vue des adolescents et des jeunes adultes : les changements qui s’opèrent et qui sont reflétés par les intrigues. Est-ce juste une coïncidence, ou avez-vous une plus grande affinité en ce domaine ?

Je pense que c’est l’une des conséquences liées au choix de publier beaucoup de jeunes auteurs, et nous aimons beaucoup cet aspect. D’autre part, nous avons également publié des ouvrages peu générationnels qui arriveront bientôt en France, comme Noumène, Charon, Écran Noir ou d’autres albums de l’univers Timed.

Bonjour, Offenbach ! par Formola & Caputo

Parlons justement de Timed : ce sont des one-shots fantastiques qui présentent un univers commun et cohérent, mais tout de même résolument graphique et porté par des visions d’auteurs. Essayez-vous de faire sauter les clivages de la BD pour réunir les signatures dans un label commun ?

Dans Timed, nous avons décidé de créer deux « séries » d’ouvrages. L’une qui parle des macro-changements de l’univers Timed, avec la création des États Diffusés, et la guerre froide entre eux. L’autre qui raconte des histoires plus intimes et décrit ce qui arrive à une personne qui découvre qu’elle possède une habileté extraordinaire qui la conduira à la mort.

Les Archers célestes est un récit au graphisme encore différent des autres. Comment décidez-vous d’un format par rapport au graphisme : ici on retrouve parfois des dessins très clairs, dans de grandes pages, alors que dans d’autres albums, des dessins parfois très détaillés apparaissent plus petits. Votre choix du format final d’un album est-il tout d’abord lié au coût de celui-ci ?

Le choix d’un format dépend de plusieurs facteurs, dont le coût, mais pas seulement. Parfois, même si les dessins manquent de détails, ils ont tout de même besoin d’espace et d’air. Parfois, on peut avoir des formats plus petits même avec des planches très détaillées. Ce n’est pas la règle, mais cela peut arriver.

Autre exemple avec Dandelion, un beau conte bénéficiant d’une pagination assez dense. En franco-belge, le nombre de pages est souvent un frein, ici on sent que ce n’est pas une limite…

Pour nous, le nombre de pages n’est pas une contrainte. Nous essayons de ne pas exagérer, mais si un auteur a besoin d’une pagination importante, nous sommes prêts à le faire. Ce qui pourra être le cas dans notre collection Young qui accueille Dandelion, car nous publierons bien entendu d’autres ouvrages pour cette collection.

Vous travaillez également sur des romans graphiques, très artistiques comme « Le Train de Dalí », ou plus référencés comme cette superbe histoire de Bonjour, Offenbach !. Y a-t-il une ligne de romans graphiques, des thématiques que vous portez ou recherchez ? Ou fonctionnez-vous au coup de cœur ?

Le coup de cœur est sûrement important. Si nous aimons une histoire, nous cherchons le placement idéal et avons envie de la publier. En Italie, nous avons publié beaucoup de romans graphiques et ils seront bientôt publiés aussi en France.

Vos albums brassent des genres très différents : fantastique, science-fiction, réaliste, dramatique, historique, etc. Voulez-vous traiter tous les genres ou surtout parler au public avec des thématiques qui vous semblent porteuses ?

Même dans ce cas, Shockdom est « spéciale ». Nous sommes intéressés par des histoires captivantes, passionnantes, stimulantes et peu importe le genre auquel elles se réfèrent. Nous sommes convaincus que si une histoire est de qualité et bien construite, elle trouvera son public.

Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots ce qu’est « YEP ! », votre abonnement pour lire en ligne des BD de votre catalogue ?

YEP ! est notre plateforme de lecture en streaming, une sorte de Netflix ou de Prime Video, mais uniquement pour les bandes dessinées. Il est très peu coûteux, seulement 1,90 €/mois, et l’on peut y trouver presque toutes nos publications. Il est en plusieurs langues, dont le français, et nous sommes en train d’y ajouter tous les articles que nous publions en France. La différence avec les autres plateformes est le fait que nous publions seulement des ouvrages italiens (pas seulement ceux avec le logo YEP).

Lucio Staiano, directeur de Shockdom
Photo : D.R.

Quelle est votre stratégie pour le futur sur le marché français : voulez-vous augmenter le nombre de sorties ? Miser sur les séries ou les one-shots ? Élargir les thématiques ?

Pendant toute l’année 2021 et une partie de l’année 2022, le rythme de sorties mensuelles restera celui actuel, mais une fois que notre position sera stabilisée, nous augmenterons le nombre de sorties, tout en maintenant la qualité. Nous sommes aussi en train de négocier avec d’autres éditeurs italiens pour apporter en France des ouvrages de leur catalogue. Nous souhaitons devenir le point de référence de la BD italienne sur les marchés étrangers.

Quant au futur, est-ce que des auteurs autres qu’italiens peuvent vous soumettre des projets ?

Publier des auteurs d’autres nationalités est certainement l’une des opportunités que nous offre l’internationalisation. Nous évaluons comment gérer cela pour ne pas trahir notre positionnement. Normalement, dans les semaines à venir, nous devons statuer sur ce sujet.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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