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Oskar Ed, Mon plus grand rêve - Branko Jelinek - Presque Lune

  • Presque Lune propose (enfin) aux bédéphiles français de découvrir l'univers tourmenté du slovaque Branko Jelinek, où la frontière entre réalité et fantastique est brouillée. Et ce préquelle de la série qui l'a rendu célèbre, Oskar Ed.

Un pavé, tout en noir et blanc. À première vue, Oskar Ed - Mon plus grand rêve a de quoi rebuter. Les premières pages annoncent -paradoxalement- la couleur. Une atmosphère pesante. Un voyage interminable en voiture. Une sensation d’étouffement, une suffocation, alourdie encore par le style chargé et parfois fébrile de Branko Jelinek, de ses hachures. Aucun visage familier ne hante les pages de l’album. Tous sont patibulaires. Celui d’Oskar lui-même est réduit à une simple forme, un ovale nu, où détonnent des yeux et une bouche très humains.

Il n’en faut pas plus à Jelinek. C’est là qu’il excelle. Il n’hésite pas à abandonner les attributs inutiles du visage de son protagoniste, ses oreilles, ses cheveux, son nez, pour mieux concentrer son attention sur ce que ressent Oskar. Sur la manière de transmettre par de subtiles variations du regard, des tics de lèvre, ses émotions ; pour enfin les allégoriser, changer les angoisses en monstres et les traumatismes en blessures.

Oskar Ed, Mon plus grand rêve - Branko Jelinek - Presque Lune

Oskar est un petit garçon et il est assis à l’arrière de la voiture. Son père conduit, et tente d’égayer le trajet - d’autant plus ennuyeux qu’il paraît infini, le père n’ayant pas révélé leur destination. À la « place du mort », la mère d’Oskar est froide comme une tombe. Elle n’a toujours pas pardonné son mari pour… quoiqu’il ait fait. On ne le saura pas vraiment. Une autre femme, probablement. Peut-être plusieurs.

On s’en fout : on est dans le tacot avec Oskar, et on partage son malaise - son mal-être. Il se perd dans ses pensées, qui fusionnent avec la réalité. La réalité, en fait, est toute relative, dans Oskar Ed. Parfois, Oskar prend tellement de place qu’il finit par crever le toit de la voiture et s’enfuir, gargantuesque, à travers champs. Ailleurs, c’est le père d’Oskar qui se change en horreur lovecraftienne et tentaculaire lorsqu’il terrorise son fils. La vie d’Oskar est terne. Morne. Malheureuse. Sans issue.

Branko Jelinek est slovaque, et inspiré par l’absurdité développée dans les œuvres de Kafka, les hideuses transformations de Cronenberg, l’étrange de Lynch. Dans les années 2000, il développe l’histoire d’un personnage incompris et solitaire qu’il baptise Oskar Ed. Mon plus grand rêve est la genèse de ce personnage. Il clôt avec cet album monumental, qui aura exigé huit années de travail, la tragédie d’Oskar Ed, mélange de satire de la société slovaque et d’une réflexion sur la cicatrisation des traumas familiaux.

Son style de dessin reflète son admiration pour Katsuhiro Otomo (Akira) et le graphiste britannique Dave McKean. Le terreau idéal pour un album dérangeant, déroutant, mais jamais repoussant. Le récit développé par Jelinek est tendre, tendrement triste. Il ne dégoûte jamais, mais il attriste.

Il est impossible de résumer dans son ensemble Mon plus grand rêve, tant tout en l’album relève de l’interprétation qu’en fera la/le lectrice/lecteur. Le livre est bourré de métaphores plus ou moins visibles. La fin elle-même reste ouverte. Certains aspects de la vie d’Oskar - sa relation avec sa mère, notamment - ne sont qu’évoqués. D’autres - les infidélités du père - à peine esquissés.

Presque Lune permet de faire découvrir une œuvre riche et sans pareille, profondément troublante. Une véritable expérience. Un trajet interminable en voiture à travers la campagne slovaque. Mais au fait, Oskar a-t-il réellement fait ce voyage ? Lorsque l’on referme l’album, on n’en est pas sûr. Une relecture s’impose, mais pas tout de suite : on reprend d’abord son souffle.

On espère en tout cas que le succès en librairie sera pour Mon plus grand rêve au rendez-vous. Les trois premiers albums de Oskar Ed attendent toujours un éditeur français.

(par Pierre GARRIGUES)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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