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Rapport 2020 de la KOCCA : un marché coréen musclé et en expansion rapide

  • L'année dernière, la KOCCA (l’Agence coréenne des contenus créatifs) a publié un rapport sur la perception et les pratiques des Coréens en termes de bande dessinée, qu’elle soit papier ou numérique, sur la période 2019-2020. L’objectif annoncé était de tracer les directions du développement de l’industrie de la bande dessinée dans ses prochaines activités de développement, production et marketing. Pour ce faire, 1,16 million de Coréens âgés de 10 à 59 ans, ayant tous lu de la bande dessinée ou vu des dessins animés au cours de l’année, ont été interrogés par courriels. Que faut-il retenir de cette grande enquête ?

Les premières observations faites sont que les Coréens sont une majorité à consommer de la bande dessinée plus d’une fois par semaine (58,1%), et que les femmes en lisent plus régulièrement que les hommes. Le support préféré pour en lire est le site ou l’application-portail (74,9%), et 68,6% des interrogés disent ne lire que de la BD numérique. Même chez les lecteurs à la fois de format physique et virtuel, deux-tiers ont une préférence pour ce dernier. Autre fait remarquable : le profil majoritaire du lecteur de BD numérique est une femme (71,5%) âgée de 15 à 19 ans (73,8%).

Rapport 2020 de la KOCCA : un marché coréen musclé et en expansion rapide
Pratiques de la bande dessinée durant l’année passée
Source : KOCCA

Les résultats globaux chez les lecteurs de bande dessinée numérique

Chez les personnes interrogées qui lisent des webtoons [1], 63,4% en lisent plus d’une fois par semaine, et leur période préférée de lecture est la semaine, entre 20h et minuit (43,8%). Une écrasante majorité en lit chez eux (82,2%), sur un smartphone (76,4%), d’abord via le site ou l’application Naver Webtoon (88,7%) suivi de Daum Webtoon (46,6%) et Kakao Page (31%). Une majorité déclare avoir une BD numérique favorite (64,5%), surtout chez les 15-24 ans (84,7%).

Principaux endroits où la bande dessinée est lue
Source : KOCCA

Les principales raisons invoquées de l’attrait des lecteurs pour les webtoons sont sa « popularité » (52,6%), suivie de son sujet ou scénario (39,1%) puis sa gratuité (37,8%).

Les genres les plus populaires sont la comédie (53,5%), la romance (39,7%) puis l’action (35,4%). Malgré la gratuité totale de Webtoon Naver, entre autres, près de la moitié (43,6%) des lecteurs de webtoons ont déjà payé pour du contenu dans l’année, même si plus de la moitié (51,4%) dépense moins de 5 000 wons (3,64€) chaque mois.

Critères de sélection dans la bande dessinée numérique
Source : KOCCA

Les résultats globaux chez les lecteurs de bande dessinée classique

Les lecteurs de BD papier -qu’il s’agisse de manhwas ou autres- ne sont pas seulement moins nombreux que les lecteurs de BD numérique, mais aussi moins assidus. En effet, ils ne sont que 28,8% à en lire plus d’une fois par semaine et ce sont surtout des hommes âgés de 10 à 14 ans. Le lieu privilégié pour en lire est surtout chez soi (59,9%), les transports arrivant loin derrière (3,9%).

Les lecteurs de format physique sont aussi moins nombreux à posséder une série favorite (55,4%), et sont répartis équitablement entre les deux sexes. Pour eux, le sujet/scénario importe le plus (51%) et les genres préférés sont différents de la BD numérique : si la comédie arrive aussi en tête (50,6%), les deux autres favoris sont l’action (42,6%) et le fantastique/la SF (36,8%).

Ils sont aussi un peu moins nombreux à payer que les lecteurs de BD numérique (42,5%) et sont moins nombreux à en lire plus d’une fois par semaine (39,7%). En revanche, les sommes payées sont plus élevées que pour la BD numérique, 40,9% d’entre eux dépensant 10 000 à 30 000 wons (7,28€ à 21,83€) chaque mois. Les lecteurs « classiques » invoquent le fait de « posséder » l’objet-livre puis d’aimer la sensation au toucher comme raisons principales de leur préférence pour celui-ci.

Pourcentage d’acheteurs de BD papier durant l’année, répartis par année, genre et âge

La plupart des lecteurs de BD papier l’ont empruntée (61,3%), en particulier dans des Manhwa Lounges, des cafés dotés de salles de lecture (61,6%).

La Corée du Sud veille à développer activement son industrie de la bande dessinée

Comme en témoigne leur récente opération parisienne, diverses opérations sont menées par la KOCCA afin de favoriser un développement rapide de la création artistique, en particulier en cette période de boom extraordinaire du webtoon en France.

En premier lieu, un programme de soutien encourage la création et la diffusion de bandes dessinées dans des genres d’habitude éloignés du grand public, par des compétitions de production dans tous les genres existants menées par des sociétés culturelles. Des publications en librairies et des événements locaux promeuvent des artistes coréens qui se focalisent sur la qualité des œuvres, sans tenir compte forcément de leur popularité.

© Solomon203, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Cela s’accompagne de plannings de financement et développement calibrés afin que les créateurs améliorent la qualité et la quantité de leur production. Un véritable écosystème de la bande dessinée est mis en place pour favoriser une création variée, multi-supports et distribuée partout. Les produits dérivés font florès : films, séries, jeux vidéo, performances, etc., couplés à un vaste programme de lutte contre les contenus pirates et de promotion des sites légaux et payants lors d’événements professionnels. Un engagement que l’on aimerait connaître en France.

Une immense base de données a également été mise en place, le Projet de Construction d’Archives des webtoons, subdivisé en différentes catégories qui recensent les dessins animés/webtoons. Une quintessence de statistiques en est extraite à des fins professionnelles.

© KOCCA

La promotion des dessins animés passe aussi par des expositions, des programmes éducatifs, ou encore le lancement de quatre magazines dédiés en juillet 2019. Certains événements promotionnels se situent à l’international -Chine, Japon, Allemagne, Etats-Unis, Russie, France…- afin de s’implanter dans de nouveaux marchés. La Corée du Sud est par exemple présente lors du Comic Con à San Diego et plus difficilement à la Japan Expo en France, sans compter les rendez-vous professionnels ponctuels de la KOCCA comme hier à Paris ou dans quelques jours à la Foire du Livre de Francfort.

La Corée cible les éditeurs, les agences culturelles, les plateformes et sociétés de production dans une stratégie globale et les leaders de la diffusion dans la recherche de nouveaux acheteurs et de partenariats en joint-venture.

Ainsi, le KICOM (Marché de la bande dessinée internationale de Corée) invite des sociétés locales et étrangères à entrer en réseau et profiter de conseils de business pour créer à leur tour de la bande dessinée. Plus de 80% des coûts de traduction, supervision et d’édition sont couverts pour les entreprises qui souhaitent entrer dans ce marché, malgré une difficulté encore apparente à trouver des traducteurs de qualité.

Quelques conclusions à retenir de ce rapport

Vous l’aurez donc compris, la bande dessinée et les dessins animés coréens sont en excellente santé, et en phase perpétuelle d’expansion vers de nouveaux marchés et pays. Si la KOCCA ne divulgue pas beaucoup de chiffres à ce sujet, cette industrie soulève d’énormes masses d’argent (le webtoon représente 577 millions de dollars rien qu’en 2019) et touche une grande diversité de pays et langages.

La Corée excelle déjà dans l’exportation de sa musique, ses films, ses séries, et le webtoon est déjà en train d’inonder le marché mondial. Grâce à son arrivée massive il y a seulement deux ans, un acteur français de la traduction et de l’adaptation des comics et des mangas comme le studio Makma de Bordeaux a par exemple triplé son chiffre d’affaires, les 2/3 étant désormais dévolus aux webtoons pour des clients situés dans plusieurs pays européens. S’il fallait d’autres preuves…

"True Beauty" (632 000 lecteurs sur Webtoon France) est publié en librairies
© Kbooks

Fait intéressant : on observe que la BD classique et numérique, d’après le rapport de la KOCCA, ne se télescopent pas. La BD classique ne se lit pas aux mêmes endroits (quasiment jamais dans les transports), par un public différent (plus masculin), avec des attentes différentes (recherche de qualité plutôt que de gratuité et de popularité) et des habitudes de consommation différentes (la plupart des BD papier sont empruntées, et le prix plus élevé du papier ne semble pas déranger).

Pour un pays-phare de la BD numérique qui accorde moins de place au papier que la France, cela montre bien que les supports physiques et virtuels ne se menacent pas. Ils paraissent même complémentaires, grâce à un cercle vertueux d’encouragement à la création et de dialogue des deux marchés : certains webtoons sont publiés en librairie, certaines BD papier peuvent être « webtoonisées » à leur tour.

Cela donne à réfléchir, non ?

(par Auxence DELION)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Bande dessinée numérique qui se lit en défilant de haut en bas sur son écran.

 
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