Taduc : « "Griffe Blanche" reste au carrefour de l’Asie et de l’Occident. »

29 mai 2013 0 commentaire
  • Après avoir fait vivre les aventures réalistes de {Takuan} et {Chinaman}, Taduc s'était tourné vers le style humoristique dans {Mon Pépé est un fantôme}. Il revient en force avec ce récit d'Heroïc Fantasy semi-réaliste et en couleurs directes. Des innovations abordés avec autant de maîtrise que d'enthousiasme.

Il nous l’avait annoncé il y a deux ans, Taduc devait revenir avec un récit d’Heroïc Fantasy, accompagné de son mai Serge Letendre. C’est chose faite avec Griffe blanche, une savoureuse alchimie mêlant action, humour, culture asiatique européenne, dont voici le pitch :

Taduc : « "Griffe Blanche" reste au carrefour de l'Asie et de l'Occident. »Après une longue traque, le jeune Taho terrasse enfin le Dragon-Roi, animal totem de son peuple. Avant de mourir, la femelle dragon fait comprendre à Taho qu’elle était la dernière représentante de son espèce et qu’elle tentait avant tout de protéger son œuf. En même temps qu’un mystérieux pouvoir, Taho hérite de la lourde mission de veiller sur cet œuf, dont dépend la vie de son peuple ! Accompagné de Griffe blanche, une femme aux cheveux blancs experte en arts martiaux, il va accomplir un long voyage et tenter de racheter sa faute…

Nous avons rencontré Taduc pour comprendre comment il avait abordé ce virage dans sa technique (le passage à la couleur directe) en même temps que ce nouveau style semi-réaliste semblant mieux convenir à cette fantaisie asiatique.

Une des grandes nouveautés de cette nouvelle série, Griffe blanche, c’est votre passage à la couleur directe. Comment vous y êtes-vous préparé ?

À vrai dire, je m’étais déjà essayé à cette technique à diverses reprises, notamment pour les couvertures de Chinaman, mais je ne l’avais jamais expérimenté pour une page de bande dessinée. Ma première planche avec cette technique correspond donc à la page 1 de l’album de Griffe blanche : je me suis jeté à l’eau ! C’est une technique assez exigeante car les possibilités de correction au niveau de l’encrage sont limitées. La surface du papier doit rester la plus propre possible avant d’attaquer la mise en couleur. Pas de retouche à la gouache blanche envisageable. Il faut donc rester concentré afin d’éviter les erreurs de dessin ou les taches d’encre. Mais je dois avouer que pour être le plus performant possible avant de me lancer, j’ai demandé conseil à quelques auteurs qui pratiquent eux-mêmes la couleur directe. J’ai bénéficié de judicieux conseils, comme par exemple concernant la qualité du papier à privilégier, les couleurs utilisées par chacun, les petits réflexes à avoir, etc.

Dès lors, quelles sont les grandes différences et les conséquences dans votre nouvelle manière de travailler ?

Auparavant, je concevais mes ombres dans mon encrage noir et blanc. Maintenant, je pense directement en couleurs. Je mets donc moins de détails à l’encrage, alors que sur Chinaman, il y en avait beaucoup plus, afin que le ou la coloriste ait le maximum d’informations avant de poser la couleur. En pratique, je réalise donc maintenant mes crayonnés à la palette graphique, que j’imprime en gris très léger, à tel point qu’il me faut parfois une loupe pour bien saisir les tous petits détails au moment de l’encrage ! Puis, je réalise directement mes couleurs sur l’encrage exécuté avec des outils traditionnels tels que le pinceau ou la plume, ou parfois le stylo-plume et une encre indélébile qui ne bavera pas lorsque je déposerai la couleur. C’est bien évidemment plus lent, mais cela m’apporte une réelle gestion de la couleur, ce qui n’était pas le cas auparavant.

Quel a été votre cheminement pour vous lancer dans cette technique plus ardue ?

Sur les derniers tomes de Chinaman, il m’arrivait de retoucher les couleurs lorsque je voulais modifier les ambiances proposées par la coloriste. C’était tout à fait possible en informatique. Et dans le même temps, je voulais reprendre le dessin sur le papier car j’ai dessiné intégralement sur la tablette numérique quelques albums de la série Mon Pépé est un fantôme et le contact du papier ainsi que l’odeur de l’encre me manquaient. Il y a d’ailleurs de plus en plus de dessinateurs qui travaillent numériquement grâce à ces tablettes à écran tactile et des logiciels adaptés, ce qui entraîne une disparition des originaux de BD. Difficile après cela de faire des expositions de planches. Et puis, c’est aussi un challenge stimulant, de travailler directement sur sa planche originale avec les couleurs, car il n’y a pas de place pour l’erreur. Du frisson au quotidien !

Les originaux trouvent maintenant une belle place dans les galeries. Avez-vous pensé à cela en donnant plus de caractère à votre travail ?

Le temps de réalisation d’une planche est plus long avec cette technique. Il faut donc effectivement envisager les expositions et à la vente d’orignaux comme un moyen de compensation. Car je travaille moins rapidement, mes revenus mensuels sont alors moins élevés. En optant pour cette technique, mon ambition était de mettre en avant ma sensibilité de coloriste et de fournir des images avec une meilleure gestion de la profondeur en laissant au flou certains détails ou décors d’arrière plan.

Votre style était très réaliste sur Takuan et Chinaman, puis vous avez fortement modifié votre trait dans Mon Pépé est un fantôme. On sent que Griffe blanche profite de ces deux expériences, afin de coller au thème qui mêle action et un brin d’humour.

Nous avons opté pour un ton proche de celui qu’on a dans les films d’Indiana Jones, en mêlant action, aventures et humour. Il m’était difficile de dessiner cela dans un style complétement réaliste, et donc j’ai opté pour un trait légèrement plus caricatural. Et le style de dessin employé sur les quatre albums de Mon Pépé est un fantôme m’a permis de le faire. En tant que dessinateur, j’ai besoin du renouveau et de changer de style, j’ai ainsi l’impression d’être en permanence en apprentissage.

Après Takuan, Chinaman et Mon Pépé est un fantôme, vous traitez une nouvelle fois de l’Asie tout en la mêlant à un autre univers ?

En tant que fan de cinéma de cape et d’épée asiatique, j’étais tenté de proposer un univers similaire, avec un classicisme franco-belge, dopé d’un zeste de fantastique avec les dragons. Plus globalement, je suis au carrefour de l’Asie et de l’Occident. D’origine vietnamienne, je suis né et j’ai grandi en France et je m’y sens naturellement totalement intégré mais je voulais mettre en avant cette part de moi due à mon identité asiatique. Elle caractérise ma démarche d’auteur en tant que dessinateur et co-scénariste. Je suis reconnaissant à Serge Le Tendre d’avoir bien voulu m’accompagner dans cette nouvelle aventure éditoriale. Il faut dire que nous nous entendons vraiment très bien. Et que notre méthode de travail est bien rôdée après toutes ces années côte à côte.

La thématique de Griffe blanche est vraiment fort éloignée de ce que vous avez pu faire précédemment, ainsi que les personnages...

Mon envie principale était dessiner une Chine médiévale, mais d’album en album, mes héros vont traverser des paysages très différents. Sur la série Chinaman, notre héros était du genre taciturne et solitaire. Pour Griffe Blanche, je voulais du changement. C’est pour cela que j’ai proposé un trio : une demoiselle ainsi que deux garçons qui l’accompagnent. Ils vont immanquablement lui tourner autour et se disputer son attention. C’est un thème vieux comme le monde, mais pas si courant en bande dessinée. C’est propice à des séquences de comédie, un aspect que nous revendiquons également pour la série.

C’est ainsi que j’ai posé le postulat de départ, puis nous en avons discuté ensemble avec Serge Le Tendre. Nous avons travaillé comme dans un véritable jeu de ping-pong. Une fois la trame établie, il réalise tout seul le découpage ainsi que les dialogues. Mais il nous arrive de retravailler le scénario en cours d’album. Nous ne modifions pas la trame, mais certaines séquences évoluent différemment de ce qui était prévu au départ. Serge rebondit et réécrit d’ailleurs ses dialogues après avoir vu les planches dessinées. Les choses ne sont définitivement fixées que lorsque l’album part à l’impression. Cela fait vingt ans que nous travaillons ensemble, et nous avons l’habitude de collaborer de cette façon. Et cela se fait dans une confiance mutuelle.

Revenons encore au dessin, j’ai été frappé sur la rapidité avec laquelle vous avez pu maîtriser certaines astuces de la couleur directe, comme les décors et l’arrière-plan !

Comme je le disais, mon ambition était de travailler la profondeur grâce à la couleur directe. L’arrière-plan peut être une évocation du décor. Le trait noir est donc moins présent, et grâce à cela, je peux laisser des flous, dessiner les décors directement en couleurs, sans écraser l’avant-plan. Il y a donc moins de traits encrés dans la planche, mais pas moins de détails. Cette façon de dessiner colle parfaitement au ton de l’histoire. Mon envie était de montrer également les grands espaces afin que le lecteur puisse s’immerger dans les décors que je propose.

Vous avez également particulièrement soigné vos ambiances, avec des teintes d’arrière-plan très chaudes et à la fois tranchées ?

Il fallait que je personnalise les séquences, tout en maintenant la fluidité et l’esthétisme. Pour chaque scène, je voulais créer une ambiance particulière. On impose visuellement chaque ambiance par sa palette de tons, ce qui renforce les sentiments du moment. De plus, je travaille également par séquence pour éviter de me lasser : je fais les crayonnés d’un petit lot de planches, ensuite l’encrage de ce même lot puis les couleurs, ce qui me permet d’avoir un ton spécifique et uniforme pour toute une séquence.

En plus de l’action, de l’aspect médiéval et des arts martiaux, vous avez glissé de la magie dans votre récit !

Effectivement, nous voulons faire intervenir une petite part de fantastique, afin de pouvoir sortir du réalisme pur et dur. Mais nous ne voulons pas non plus en abuser. On découvrira par la suite si notre héros Taho pourra maitriser ou maintenir ce pouvoir qu’il a acquis grâce au dragon royal.

Vous parlez déjà des prochains tomes. Combien d’albums devraient composer votre série ? Avec ce travail complémentaire de la couleur directe, parviendrez-vous à tenir la sacro-sainte annualité ?

Oui, ce sera compliqué de parvenir à sortir un album par an, mais on va faire l’impossible pour relever le défi ! Quant à la perspective de la série, c’est bien entendu toujours difficile de se projeter, mais nous voudrions réaliser le premier cycle normalement en quatre tomes. La suite, c’est le succès de la série qui en décidera.

(par Charles-Louis Detournay)

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Taduc sur ActuaBD, ce sont également :
- Les chroniques des albums de Mon Pépé est un fantôme : les tomes T1, T2, T3 et T4.
- une interview de juin 2011 : « On veut parler aux enfants des choses qu’ils vivent. »
- une interview de septembre 2008 : "Mon vécu me permettait d’enrichir l’univers de Mon Pépé est un fantôme"

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