Viva l’Arnachie ! : la conclusion satisfaisante d’une imposante fresque historique

3 mars 2021 0
  • Le duo Bruno et Corentin Loth dévoile enfin le deuxième volume du diptyque "Viva l´Anarchie ! La rencontre de Makhno et Durruti", publié par La Boîte à Bulles, un album plein d'action et d'intrigues qui raconte la rencontre historique entre deux figures de proue du mouvement anarchiste international.

Paris, 1927, deux personnages extraordinaires se donnent rendez-vous : l’aventurier et fugitif espagnol, Buenaventura Durruti, et l’ancien leader des paysans ukrainiens, Nestor Makhno. Celui-ci vit un exil discret à Vincennes et essaye, avec sa plume et ses discours, de redonner de nouveaux élans au mouvement anarchiste international. L’album reconstruit les événements du 15 juillet 1927 comme une rencontre fraternelle, où ils échangent des souvenirs et débattent de leurs expériences. Ce cadre propice aux explications détaillées permettra aux lecteurs découvrir la complexité d’un univers méconnu, presque oublié : celui des luttes sociales et politiques des anarchistes.

À l’occasion de cette rencontre, d’autres grandes figures du mouvement sont également présentes : Louis Lecoin, Galina Makhno, Berthe Fabert, Émilienne Morin, Francisco Ascaso et Gregorio Jover et Yacov Doubinsky. Anciens compagnons de vie et d’aventures, ils apportent à la narration des moments de répit comique ou des précisions pour aider à ancrer dans un contexte les événements qu’ils décrivent.

Viva l'Arnachie ! : la conclusion satisfaisante d'une imposante fresque historique

Dans le volume précédent, les auteurs nous avaient révélé la jeunesse des héros et leurs débuts dans le militantisme syndical, en faisant le point sur les nombreuses thèses, théories et débats qui animaient alors les réseaux anarchistes, tout en laissant les lecteurs en suspens sur l’approche définitive de Makhno dans sa République anarchiste. Les convives étaient notamment partagés entre deux postures. Il y avait d’une part ceux qui, comme Louis Lecoin, avaient adhéré aux principes non-violents prônés par Proudhon et Anselme Bellegarrigue, qui préconisaient une libération progressive par l’éducation des masses et, d’autre part, ceux qui avaient choisi la voie violente, la « propagande par les faits », défendue par Errico Malatesta et Pierre Kropotkine, en organisant des actes terroristes contre le patronat et les banques, tel Durruti.

En dépit de ces différends, le climat de cette réunion continue d’être enjoué, puisque les idéaux libertaires et fraternels qui les unissent sont plus forts, d’autant que la répression des élites corrompues qui cherchent à les anéantir plane toujours au-dessus de leurs têtes.

L’album suit le parcours de Makhno et Durruti en établissant les parallèles et les points de divergence de leurs pensées respectives. Durruti incarne la figure de l’aventurier indépendant, meneur d´une petite bande de justiciers qui s’exilent de l’Espagne après une tentative d’attentat contre le souverain. Cet ainsi qu’ils parcourent l´Amérique Latine (Cuba, Mexique, Argentine, etc.) et reprennent à chaque occasion leurs activités au sein des classes ouvrières et paysannes, comme propagandistes ou vengeurs des injustices dont ils sont les témoins.

À travers leurs voyages, on découvre les dures conditions de vie dans les plantations de cannes à sucre à Cuba, la solidarité spontanée des paysans mexicains et les liens de camaraderie internationale des anarchistes, qui s’entraidaient sans faire de distinction de nationalité, de culture, de race, etc. En parallèle, l’histoire de Makhno est plus sombre, empreinte d’une aura tragique et mélancolique. Là où les récits de Durruti parlent de luttes pour déclencher la révolution libertaire, ceux de Makhno détaillent les combats pour la maintenir et empêcher sa destruction inéluctable.

La réalité que les anarchistes ukrainiens ont dû affronter était difficile et complexe, puisqu’après la destitution du Tsar, la Russie était plongée dans le chaos et la guerre civile. Des troupes étrangères occupaient plusieurs provinces et les anciens régiments impériaux s’étaient transformés en armée autonome luttant pour le pouvoir. C’est de ces ruines qu’est née la République anarchiste de nos héros : la « Makhnovtchina ».

Cette entité comprenait un vaste territoire allant du sud de l´Ukraine aux vastes plaines centrales, avec une population de presque deux millions d’habitants. Makhno et ses proches nous racontent comment les paysans se sont soulevés face à l’adversité et ont organisé des communes libres où tous les signes d’oppression et d´autorité furent abolis.

Les villages émancipés se constituaient en soviets (assemblées populaires) démocratiques et décidaient d’un commun accord l’organisation de leurs vies et la distribution des tâches. L’éducation, la distribution des richesses, le travail, la défense armée, etc., tout s’organisait de façon spontanée à travers ces soviets où les différences de culte, d’ethnie ou de sexe étaient abolies.

Mais alors que la « Makhnovtchina » prenait forme, Makhno nous raconte les campagnes successives qui ont déchiré ses rêves de liberté. Premièrement, ils durent affronter les Austro-hongrois et les Allemands, puis les Russes blancs et les cosaques, pour être finalement trahis par leurs anciens alliés, les bolcheviks. Il s’agit de l’une des sections les plus trépidantes de l’album appuyée par un graphisme expressif, au trait rond, capable d´offrir une vaste gamme d’émotions avec une palette de couleurs restreinte, pour plus d’intensité. Les lecteurs sensibles doivent être avertis du caractère choquant de quelques scènes sanglantes, illustrant des combats et des massacres de populations civiles.

Malgré la confiance de son peuple, son astuce et le courage de ses soldats, la République anarchiste de Makhno ne dura pas plus de quelques années avant d’être engloutie par le mastodonte soviétique. Ses leaders persécutés par la Tcheka (ancêtre du KGB). Leurs idéaux de liberté, de fraternité et de démocratie devront se réfugier à Paris, Londres ou New York, au sein de cercles restreints comme celui que nous découvrons dans la BD.

L´album offre une approche attractive pour découvrir comment une théorie politique relativement abstraite a pu se concrétiser, non pas à travers des manuels ou des pamphlets mais dans les actions concrètes de ses acteurs. Les auteurs ont ainsi établi un lien entre la pensée collective et les décisions prises par le peuple qui prouvent à quel point les aspirations de liberté sont un besoin inné et commun à tous.

Contrairement à leurs rivaux plus proches, les bolcheviks, les héros considèrent que la « vraie » nature humaine est avilie lorsqu’elle est asservie par les engrenages d’une société autoritaire et bureaucratique. En conséquence, ils sont particulièrement compréhensifs envers les « petits officiers » du capitalisme (commis des banques, officiers de second rang, etc.). Contrairement aux affirmations de ses détracteurs, la Makhnovtchina que l’on découvre offre un espoir de vie libre où les hommes peuvent devenir solidaires et paisibles, comme le prophétisait Proudhon. Une perspective porteuse d´un nouvel espoir libertaire qui fera sans doute rêver (et peut-être agir...) beaucoup de lecteurs.

Voir en ligne : « Viva l’anarchie ! » : deux révolutionnaires à Paris

(par Jorge SANCHEZ)

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