Adrien Houillère : « Mes études terminées, j’ai pris la décision la plus sage et la plus sûre qui soit : me remettre à la bande dessinée. »

8 juillet 2019 0 commentaire
  • Adrien Houillère a publié en début d'année "Francolin", sa première bande dessinée longue et en solo, chez The Hoochie Coochie. Autant séduit par le jeu avec les codes et les formes de la bande dessinée qu'attaché au récit, capable de travailler seul mais adepte des collaborations et collectifs, il fait partie de ces auteurs qui participent au renouvellement constant de la scène alternative.

Adrien, quel est votre parcours et ce qui vous a amené à dessiner ?

J’ai d’abord fait un bac et un BTS « Arts appliqués » à Strasbourg, et puis les Beaux-Arts à Besançon. Je faisais de la bande dessinée plus jeune, mais j’ai complètement arrêté pendant mes études. Ce n’est qu’ensuite que je m’y suis remis.

Bien que les Beaux-Arts de Besançon ne soient pas spécialement orientés vers l’illustration ou la bande dessinée, j’y rencontré des gens intéressés comme moi par le dessin, l’impression artisanale et la micro-édition. Je me suis donc retrouvé dans un petit groupe d’amis qui s’auto-motivaient et c’est à partir de là que nous avons commencé à faire quelques fanzines sérigraphiés.

Pourquoi avoir commencé principalement par des bandes dessinées « ludiques » ou « sous contrainte », comme les épisodes de Pantaléon ou le 3#3 chez The Hoochie Coochie ? Quels liens faites-vous avec l’Oulipo ?

En arrivant aux Beaux-Arts, je me suis mis à lire beaucoup. C’est à ce moment-là que j’ai découvert Georges Perec, Italo Calvino, Jacques Roubaud et plus largement l’Oulipo. Mais ce n’est pas uniquement les jeux et les contraintes formelles qui me plaisaient chez eux, c’était plus simplement leur manière de raconter, drôle et joueuse dans la forme, mais grave et mélancolique dans le fond. Il y a aussi tous ces jeux de mises en abyme, d’histoires dans les histoires, et de mystifications littéraires qui m’ont beaucoup marqué. Il y a par exemple 53 jours de Perec, Si par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino et La Dissolution de Roubaud.

Et puis, parmi ces lectures, il y a eu Le Voyage d’hiver de Perec et toutes ses suites écrites par d’autres membres de l’Oulipo. J’en ai fait mon projet de fin d’étude, un mélange d’écrits, de dessins didactiques, de cartes et de maquettes. C’est avec ce projet que je me suis rendu compte que j’étais capable d’écrire et de raconter.

Adrien Houillère : « Mes études terminées, j'ai pris la décision la plus sage et la plus sûre qui soit : me remettre à la bande dessinée. »
"Le Voyage d’Houillère" : tableau de classification
"Le Voyage d’Houillère" : construction littéraire
"Le Voyage d’Houillère" : carte relationnelle
"Le Voyage d’Houillère" : carte diégétique

Il y a aussi eu un événement qui doit avoir une certaine importance : toujours durant mes études, j’ai aperçu un jour une affichette A4 dans les couloirs des Beaux-Arts proposant un atelier « laboratoire de bande dessinée ». C’était en fait la première session de Pierre-Feuille-Ciseaux dont les trois premières éditions ont eu lieu à la Saline Royale d’Arc-et-Senans, à 30 km de Besançon, dans le Doubs. C’est comme ça que je me suis retrouvé enfermé une semaine dans la Saline Royale à observer vingt auteurs faisant de la bande dessinée collective sous contrainte. C’est là aussi que j’ai rencontré Gautier Ducatez et Olivier Philipponneau, eux-mêmes dessinateurs et un temps éditeurs chez The Hoochie Coochie.

C’est une fois mes études terminées, pendant lesquelles j’ai fait plein de détours et découvert d’autres pratiques, et alors que je devais commencer ma vie professionnelle, que j’ai pris la décision la plus sage et la plus sûre qui soit : me remettre à la bande dessinée.

L’apport de vos études semble donc avoir d’abord été en termes de rencontres et d’envies. Pour autant, vous ont-elles permis de faire évoluer vos pratiques ? Et quelle est la place de votre projet de fin d’étude dans tout cela, sachant qu’il est très complexe et original ?

Pendant mes études, c’était les questions autour de l’édition et de la narration qui m’intéressaient. Mais comme je n’avais pas grand-chose à raconter lors de cette période, raison aussi pour laquelle je ne me relançais pas dans la bande dessinée, j’utilisais des textes qui m’intéressaient et je travaillais sur la manière de les montrer, sur la forme et les formats des livres, leur manipulation, les illustrations et les mises en pages.

C’est là que mon projet de fin d’étude intervient, car c’est lui qui a débloqué l’écriture. Le Voyage d’hiver de Perec est une mystification littéraire, et en écrivant mon mémoire sur ce sujet je suis naturellement entré dans ce jeu, à cheval entre la réalité et la fiction. J’ai pris plaisir à raconter des choses fausses en les faisant passer pour vraies ou l’inverse, à détourner des citations ou à inventer des intellectuels pour étayer mes propos. J’ai donc réalisé mon premier projet d’auteur et en même temps je suis complètement sorti de la forme livre, puisque tout est mis en image sous forme de cartes, de schémas, ou de volumes.

Ensuite, ce qui m’a concrètement fait revenir à la bande dessinée, c’est clairement les rencontres avec les auteurs invités à Pierre-Feuille-Ciseaux : Andréas Kundig, Loïc Gaume, Benoît Preteseille ou L.L. de Mars pour ne citer que des artistes très différents.

Comment Pantaléon, personnage fat et peu avenant mais récurrent dans vos travaux graphiques « sous contrainte », est-il né ? Et pourquoi l’avoir en majorité réalisé en duo avec Léo Duquesne ?

Léo Duquesne déguisé en Pantaléon sous 30°C lors du festival Fumetti 2017

Réalisé en totalité avec Léo ! Léo est un ami de longue date, que j’ai rencontré au lycée. À cette époque, avec lui et un troisième larron, nous nous sommes très vite entendus en nous amusant à nous imposer des règles et des contraintes absurdes dans notre amitié et dans nos projets.

De cette manière, ça fait des années que nous faisons plein de choses ensemble, mais juste pour et entre nous : des jeux vidéo, des jeux de société, des livres dont vous êtes le héros, des moteurs de recherche, des copains virtuels, des web-radios et j’en passe. Nous avons aussi passé quelques vacances à thème et sous contrainte bien entendu.

Donc, Pantaléon est né de cette manière de fonctionner. Un jour, Léo me dit « ce serait bien de faire une bande dessinée ensemble » et il m’envoya une première planche sans dessin et uniquement avec des dialogues. J’y ai ajouté des dessins, contraints par l’emplacement des textes que je n’avais pas le droit de bouger, et j’ai fait les dessins de la seconde planche en laissant quelques bulles vides. Léo a ajouté les dialogues sur cette seconde planche et a écrit la troisième, etc. La première histoire de Pantaléon, Introduction à l’olive, s’est écrite comme ça, en escalier.

"Introduction à l’olive" in "Turkey Magazine", The Hoochie Coochie, mai 2015
"Introduction à l’olive" in "Turkey Magazine", The Hoochie Coochie, mai 2015
"Le Combientième", Polystyrène, Collection Façades, janvier 2017

Nous avons vu que ça fonctionnait et nous nous sommes dit que si nous continuions, nous pouvions à chaque fois essayer un nouveau système, histoire de ne pas s’ennuyer. C’est comme ça que nous avons fait un abécédaire (Meurtre entre deux "o" et après un "z" paru dans Turkey Comix n° 24 en 2016), une histoire à choix multiples (Pantaléonnade à choix multiples, chez The Hoochie Coochie en 2016 également), une histoire interactive (L’Éclaboussure), un palindrome (L’Incroyable affaire de l’homme broyé par un orang-outan fauve en chambre close, auto-édité en 2017), un lipogramme (Un Contondant tapi, auto-édité en 2017) et pas mal d’autres trucs encore. Finalement, ce qui a été édité n’est qu’une petite partie de toutes les expérimentations faites avec Léo.

"L’Incroyable affaire de l’homme broyé par un orang-outan fauve en chambre close", auto-édité, 2017
"Le Contondant tapi", auto-édité, 2017
"Pantaléon sous le manteau", L’Egouttoir, 2018

Y a-t-il un moyen de recenser tous les Pantaléon accessibles ? Ou la recherche de ses enquêtes fait-elle partie du jeu ?

Je viens à peu près de le faire dans les grandes lignes. Sinon, il y a aussi un livre rond, c’est-à-dire un leporello fermé sans début ni fin, dont nous avons exposé l’original une seule fois au festival nantais Fumetti en 2017. Sur mon site, il y a une rubrique « Pantaléon » qui répertorie plus ou moins bien les différentes histoires.

"Pantaléon sous le manteau", L’Egouttoir, 2018

Désolé de ne pas être plus précis, mais entre les Pantaléon publiés, les contributions à des revues, les auto-éditions, les non-édités et les pas finis, je m’y perds. En plus, parce que Pantaléon est un type vraiment désagréable et parce que ça rajoute une contrainte de plus, nous nous sommes dit que ce serait drôle de le faire publier à chaque fois chez un éditeur différent. Cela rend les choses compliquées mais ça crée cette quête dont vous parlez. Les éditeurs chez qui nous pouvons trouver Pantaléon sont pour l’instant et par ordre chronologique The Hoochie Coochie, Polystyrène et L’Égouttoir.

Nous sommes toujours à la recherche du prochain éditeur. Peut-être que nous finirons par créer les éditions Pantaléon Des Vallons, ça irait bien avec l’ego du personnage. Je ne sais pas trop.

Jeu participatif "Pantaléon" au festival Fumetti 2017
Exposition "Pantaléon" au festival Fumetti 2017
Exposition "Pantaléon" au festival Fumetti 2017

Comment est né le projet de Francolin, édité en début d’année par The Hoochie Coochie et assez différent de vos précédentes publications puisqu’il s’agit d’un récit long, écrit et dessiné par vous seul ?

Il est venu en contrepoint de tous mes projets courts. Les projets à contrainte sont assez ingrats car ils sont longs et difficiles à élaborer. Les contributions quant à elles sont éparpillées un peu partout, ce qui est un peu frustrant des fois. Mais à force de multiplier ces projets, j’ai fini par aboutir à quelques récits qui allaient au-delà de l’exercice de style (le piège du jeu de la contrainte) et à parler de sujets qui me travaillaient. J’ai pu en transformer en histoires. Je pense par exemple à Catastrophe naturelle, ma contribution au Polychromie (chez Polystyrène en 2014) ou à Mnémosine paru dans le 3#3 chez The Hoochie Coochie (avec Christopher Hittinger et Loïc Gaume en 2014) [1].

Je me sentais donc prêt à me lancer dans un projet plus long et sans contrainte formelle pour me concentrer uniquement sur des problématiques de récit, de discours et de narration. Voilà pourquoi j’ai opté pour une mise en page très libre et un dessin souple au pinceau.

À propos de Mnémosine, ce récit évoque encore la contrainte et l’architecture notamment et s’intègre à une publication collective. En quoi s’agit-il d’un projet plus personnel ?

Quand The Hoochie Coochie m’a proposé de participer au 3#3 sur l’architecture, c’est parce que j’avais déjà réalisé des histoires jouant sur le lien entre architecture et structure de la page dans un pur exercice de style (Les Gaufres Liégeoises, auto-édité). Je n’avais plus trop envie de faire ça. J’ai donc mis de côté l’aspect formel et j’ai utilisé la thématique imposée comme métaphore d’un sujet qui m’intéressait à ce moment-là.

Le mécanisme de Mnémosine est une sorte de métaphore du fonctionnement de la mémoire et de l’oubli : c’est une grande tour circulaire dans laquelle des personnages, qui symbolisent des références de textes ou d’auteurs, se rencontrent, s’allient ou se défient pour tenter de survivre et de s’évader. Je faisais une année de recherche en post-diplôme à Saint-Étienne lors de sa conception et cette histoire reflète un peu la sensation de trop plein de références que j’ai subie cette année-là. Sinon, il y a aussi une note que j’ai écrite pendant la même année.

Mais il n’y a pas forcément besoin de savoir tout ça pour apprécier l’histoire simplement pour ce qu’elle est !

"Mnémosine" in "3#3", The Hoochie Coochie, 2014
"Mnémosine" in "3#3", The Hoochie Coochie, 2014

Comment avez-vous travaillé sur Francolin ? C’était un projet de longue haleine, qui a probablement entraîné des changements...

J’ai commencé Francolin fin 2015 et j’y ai travaillé par intermittence sur une période de trois ans. J’avais lu L’éloge de la fuite de Henri Laborit et ça a été le point de départ de Francolin. J’ai voulu dans un premier temps mettre en scène les différentes tentatives de fuite que Laborit définit dans son livre. De mémoire : la fuite physique (le voyage), psychologique (la folie, la schizophrénie), mentale (l’imagination), artificielle (les drogues), sociale (la marginalisation). Francolin aurait eu un rôle toujours différent, des fois victime, d’autres fois agresseur, parfois simple spectateur, dans une série de rencontres. L’idée derrière tout ça était surtout de montrer les limites, les contradictions, les renoncements et les conséquences de chacune de ces tentatives.

C’était le point de départ ! J’ai avancé pas mal de pages comme ça mais cela a commencé à s’essouffler. Ce qui a pris le pas et redonné du souffle à l’histoire, sans que je le décide vraiment, c’est le développement de la relation entre Henri, la petite taupe équilibrée, et Francolin, le vétéran perdu.

"Francolin", The Hoochie Coochie, 2019
"Francolin", The Hoochie Coochie, 2019
"Francolin", The Hoochie Coochie, 2019

J’ai continué comme ça, en écrivant et en dessinant chapitre par chapitre, presque spectateur de l’amitié naissante entre les deux personnages. Mais ça pouvait durer longtemps, et j’ai dû finalement me confronter à la question que je repoussais depuis le début : où va Francolin ? Et que fuit-il exactement ?

Pour y répondre, j’ai retourné la situation initiale, et plutôt que de le faire partir, je l’ai fait rentrer chez lui. Ça a résolu pas mal de problèmes, d’un seul coup. Francolin ne suivait plus un but existentiel flou mais voulait quelque chose de très simple et de très prosaïque. À partir de là, le dernier tiers de l’histoire a coulé tout seul.

Le travail avec The Hoochie Coochie a été très bénéfique aussi. Il a principalement consisté à atténuer le côté feuilletonnesque et trop saccadé des différentes rencontres et à en faire un récit plus fluide. Il y a eu des scènes coupées, des scènes entièrement remaniées et pas mal de scènes de transition ajoutées pour faire ressentir le passage du temps et la longueur du voyage.

"Francolin", The Hoochie Coochie, 2019
"Francolin", The Hoochie Coochie, 2019
"Francolin", The Hoochie Coochie, 2019

Concernant The Hoochie Coochie, la revue Turkey Comix, dans laquelle vous avez publié et qui était un espace d’expérimentation, vous manque-t-elle ?

Forcément. C’est d’autant plus dommage que sur les dernières années, ils avaient élaboré des résidences collectives avec leurs auteurs, dont nous retrouvons une sélection de planches à la fin du dernier Turkey Comix [2], dans l’idée de revenir à quelque chose de plus collectif qu’une simple compilation de contributions.

J’aime bien cette manière de faire, de collaborer à un projet commun plutôt que de compiler. Dans le genre, je suis très admiratif de ce que fait le collectif Hécatombe. J’ai lu récemment Hécatombe à la Villa [3] et je suis bluffé de l’intelligence et de la cohérence de leur travail.

Quels sont vos projets : de nouveaux Pantaléon, un autre récit long seul ou en duo ?

Des nouveaux Pantaléon, il y en a des tas, mais sont-ils éditables ? Rien de prévu prochainement en tout cas, mais rien n’est abandonné. Sinon, j’ai terminé un autre projet que je viens d’envoyer à des éditeurs.

Maintenant, je m’apprête à commencer une collaboration avec un chorégraphe et danseur, Sarath Amarasingam, dans l’idée de faire deux productions complémentaires autour d’un même thème, l’une dansée, l’autre dessinée. Mais je n’ai pas encore idée de la forme que ça prendra au final…

Documents
"Meurtre entre deux O" in "Turkey Comix", The Hoochie Coochie, (...) "Meurtre entre deux O" in "Turkey Comix", The Hoochie Coochie, (...) "Pantaléon contre Columbo", auto-édité, 2016 "Pantaléon contre Détective Conan", auto-édité, 2016 "Pantaléon contre Tintin", auto-édité, 2016 "Pantaléon contre TéTris", auto-édité, 2016 "Pantaléon contre Dorian Gray", auto-édité, 2016 "Catastrophe naturelle" in "Polychromie", Polystyrène, 2014 "Catastrophe naturelle" in "Polychromie", Polystyrène, 2014

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Propos recueillis par Frédéric Hojlo. Entretien réalisé par mails entre avril et juillet 2019. Tous les visuels (dessins et photographies) sont sous copyright : Adrien Houillère & les éditeurs.

Consulter le site de l’auteur.

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[1Le collection 3 fait se rencontrer dans chaque volume trois auteurs rassemblés autour d’une thématique ou d’une contrainte ; cinq volumes ont paru et un sixième est en préparation.

[2Ce 25e et dernier numéro date de mars 2017.

[3Paru en septembre 2018, cet ouvrage présente une bande dessinée in situ réalisée à la Villa Bernasconi de Genève.

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