Albert Uderzo, personnalité "bande dessinée" de l’année 2012

31 décembre 2012 14
  • En acceptant de laisser le destin d'Astérix à d'autres créateurs, Albert Uderzo est incontestablement la personnalité qui a marqué l'année 2012.

Cela s’est passé entre Moebius, alias Jean Giraud, dont la disparition a affecté beaucoup de nos lecteurs et de nos collaborateurs et Fabien Nury qui avec La Mort de Staline, la fin du cycle Il était une fois en France et sa version de XIII Mystery, a montré une fois de plus l’ampleur de son talent, mais finalement, c’est clairement Albert Uderzo qui est arrivé à la ligne d’arrivée comme "Personnalité de l’année BD 2012" en raison d’une décision-suprise à la portée hautement symbolique : celle de laisser le destin d’Astérix à d’autres créateurs.

C’est symbolique car Astérix est à lui seul un symbole. Sorti du rang des personnages de la revue Pilote créée en 1959 par des auteurs de BD en rupture avec les structures traditionnelles de leur époque (René Goscinny, Jean-Michel Charlier et Albert Uderzo), Astérix est très vite devenu un "phénomène" et l’est resté, sortant la bande dessinée du seul domaine de l’enfance où elle était cantonnée, modifiant profondément le statut des auteurs en leur ouvrant la voie de la médiatisation, constituant l’un des plus importants phénomènes éditoriaux de son temps, comme on n’en n’avait plus connu depuis le 19e Siècle : en terme de notoriété internationale, le rayonnement d’Astérix est comparable à celui d’un Jules Verne, initiant au même titre que Tintin, Les Schtroumpfs et Lucky Luke, un dialogue avec le cinéma qui n’est pas près de s’éteindre.

Le héros qui est mort deux fois

Ce personnage-là a failli "mourir" deux fois. Une première fois en 1977, au décès de René Goscinny. Georges Dargaud avait proclamé : "Goscinny est mort ; Astérix est mort", oubliant qu’Astérix était le fait de deux auteurs. Cette déclaration piqua Albert Uderzo au vif qui, non seulement créa sa propre maison d’édition pour éditer son personnage, accomplissant en cela un vœu de René Goscinny lui-même, mais en plus en perpétua les aventures trente-cinq ans supplémentaires, obtenant au passage de la justice qu’Astérix soit retiré à Dargaud.

La deuxième "mort" d’Astérix était scellée par Uderzo lui-même. À plusieurs reprises, notamment dans ses entretiens avec Numa Sadoul, Uderzo déclara qu’il allait suivre le même chemin qu’Hergé : après sa mort : personne ne reprendrait son personnage. Mais en 2012, coup de théâtre : peut-être en raison d’un conflit avec sa fille unique Sylvie, il décide d’assortir la vente des éditions Albert René à Hachette d’une "clause d’immortalité" et change d’avis : désormais le destin d’Astérix sera confié à de nouveaux créateurs. Le scénariste Jean-Yves Ferri et le dessinateur Didier Conrad assureront le prochain Astérix qui devrait paraître à l’automne 2013.

Albert Uderzo, personnalité "bande dessinée" de l'année 2012
Albert Uderzo en octobre 2012 dans son exposition à la Galerie Oblique à Paris
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Symbolique

Cette cession est doublement symbolique. D’abord parce qu’elle est le symptôme d’une mutation propre à ces dernières années et qui est sans doute due à la multiplication des adaptations cinématographiques liées à la BD : de plus en plus, les héros de BD européens deviennent immortels, à l’instar des BD américaines. Les plus grands héros de la BD sont passés dans les mains d’auteurs successifs, parfois avec l’adoubement des créateurs d’origine : Lucky Luke, Blake & Mortimer, Boule & Bill, Les Schtroumpfs, Michel Vaillant, Alix, Le Marsupilami... Seuls Tintin et Gaston font finalement figure d’exception. Uderzo pensait dans un premier temps s’inscrire dans ce petit groupe d’irréductibles. Mais il a changé d’avis. Indépendamment du conflit avec son héritière, il a dû faire le constat que cette "succession" avait déjà largement eu lieu avec les adaptations audiovisuelles de ses œuvres, dont un nouvel avatar est sorti en 2012. Que, finalement, ces nouveaux développements n’enlevaient rien à l’œuvre originale, au contraire même : en cas d’échec, le "canon" restait de toute façon la référence.

L’autre symbole est dans l’approche. Uderzo aurait pu faire un studio, à la façon de Peyo, continuer à signer les œuvres, nul n’ignorant en effet que ces dernières années, il faisait appel à plusieurs collaborateurs. En mettant en avant la personnalité de ses successeurs, il respecte leur intégrité d’auteurs, restant en cela dans la philosophie qui l’avait conduit, en compagnie de Goscinny et Charlier, à créer le journal de Pilote et à soutenir les jeunes talents.

Chapeau, l’artiste.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
14 Messages :
  • Il me parait aussi essentiel de parler de la sortie du premier volume de l’"Intégrale Uderzo" de Cauvin et Duchène chez Hors Collection.

    Cet ouvrage marque selon moi l’entrée définitive d’Uderzo dans le patrimoine des géants de BD où il rejoint (enfin) Hergé, Franquin, Pratt et Moebius !

    Répondre à ce message

    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 31 décembre 2012 à  13:42 :

      Vous avez raison, nous avons ajouté un lien vers notre chronique sur ce livre.

      Répondre à ce message

  • Pilote créée en 1959 par des auteurs de BD en rupture avec les structures traditionnelles de leur époque (René Goscinny, Jean-Michel Charlier et Albert Uderzo)

    Ils n’étaient pas du tout en rupture, ils continuaient de publier dans Tintin, Record, Spirou...

    Répondre à ce message

    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 31 décembre 2012 à  19:22 :

      Je vous recommande l’excellente biographie de René Goscinny par Pascal Ory, "Uderzo se raconte" de Numa Sadoul (Hachette) ou encore "Les Années Pilote" de Patrick Gaumer qui vous éclaireront sur le sujet.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Rudises le 3 janvier 2013 à  19:37 :

        Le livre d’entretiens de Numa Sadoul avec Albert Uderzo, édité chez Hachette, s’intitule "Astérix et Cie" et non "Uderzo se raconte" ( qui est l’autobiographie de ce dernier, éditée chez Stock).

        Répondre à ce message

        • Répondu le 3 janvier 2013 à  21:21 :

          C’est vrai qu’aux débuts de Pilote les 3 faisaient Oumpapa et spaghetti dans Tintin, buck Danny dans Spirou, Iznogoud dans Record etc...

          Répondre à ce message

  • Personnalité BD de l’année 2010 : Jean Van Hamme
    Personnalité BD de l’année 2011 : Fanny Rodwell
    Personnalité BD de l’année 2012 : Albert Uderzo

    Faut-il vraiment avoir plus de 70 ans et ne plus être à l’œuvre pour être personnalité BD de l’année sur Actuabd ???
    Pourquoi pas un auteur en pleine possession de ses moyens ayant fait un album remarquable ?
    Uderzo Personnalité BD de l’année 1966 OK
    Jean Van Hamme Personnalité BD de l’année 1981 ok
    Fanny Rodwell aucune raison, aucune année.

    Pourquoi pas Fabien Nury Personnalité BD de l’année 2012, ça, ça aurait du sens.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 31 décembre 2012 à  19:14 :

      Pourquoi Nury en 2012 et pas en 2011 ou en 2014 ?

      Répondre à ce message

      • Répondu par Olav le 31 décembre 2012 à  21:38 :

        Parce que fin d’Il était une fois en France, tome 3 de l’Or et le sang,les Chroniques de Légion, la mort de Staline, West, parce qu’il est au top de son talent et qu’on ne peut préjuger de l’avenir.

        Répondre à ce message

        • Répondu par Oncle Francois le 1er janvier 2013 à  15:25 :

          Exact, j’ai lu quelques livres de Monsieur Nury, et pour l’instant, c’est du sans faute ! Jamais de facilité, pas de racolage facile (violence et minettes à loilpé), scénarios entrainants, limpides. Puisse t’il toujours durer sur cette voie !!

          Répondre à ce message

    • Répondu par Vincent le 4 janvier 2013 à  09:50 :

      « Faut-il vraiment avoir plus de 70 ans et ne plus être à l’œuvre pour être personnalité BD de l’année sur Actuabd ??? Pourquoi pas un auteur en pleine possession de ses moyens ayant fait un album remarquable ? »

      Complètement d’accord avec vous. Uderzo est fini depuis bien longtemps (cf les derniers Astérix), ça fait 30 ans qu’il n’apporte plus grand-chose de neuf à la bande dessinée... Il est récompensé parce qu’il part en retraite, c’est dire !

      Alors qu’il y a plein de gens qui font bouger la BD, qui inventent des trucs, qui créent des choses...

      Répondre à ce message

  • Quand on voit ce qu’est devenu Astérix depuis 1977, j’aurais largement préféré qu’Uderzo arrête la série à cette époque ou passe la main plus tôt....

    Répondre à ce message

    • Répondu par Antoine le 3 janvier 2013 à  22:51 :

      Je suis d’accord : une suite d’albums médiocres, des dessins animés poussifs et parfois baclés, et des films vulgaires. Goscinny méritait mieux comme descendance.

      Répondre à ce message

      • Répondu par A. le 4 janvier 2013 à  16:37 :

        Une exception : le film de Chabat. Celui-ci a parfaitement compris l’esprit de Goscinny avec ce qu’il fallait de modernisation.
        Et quand on voit la réaction d’Uderzo au film (et qu’on y ajoute sa volonté de mettre du superman dans la bd...), on se demande s’il a compris l’oeuvre à laquelle il travaillait, quand bien même son coup de crayon est une part essentielle de cette même oeuvre...

        Répondre à ce message