Benoît Gillain (fils de Jijé) : "Mon père ne mérite pas d’être oublié par la jeune génération"

26 juin 2010 11 commentaires
  • {{Benoît Gillain}}, le fils aîné de {{Jijé}}, avait embauché son père pour un bon nombre de travaux publicitaires lorsqu’il créa son agence à la fin des années ’60. Ils travaillèrent ensemble sur une revue mensuelle publicitaire nommée {Bonux-Boy} qui connaîtra douze numéros insérés dans les barils de poudre à lessiver. Nous l’avons rencontré à l’occasion de l’exposition consacrée aux peintures et sculptures de Jijé à la Maison de la BD à Bruxelles.


Benoît Gillain (fils de Jijé) : "Mon père ne mérite pas d'être oublié par la jeune génération"
Du Graton ? Non, du Jijé ! Jijé a illustré une histoire courte sur Fangio pour la revue publicitaire « Bonux-Boy ».
Jean Giraud, Guy Bara, Will, François Craehnaels ont également collaboré à cette revue, tenue par Benoît Gillain.

Votre père vous a-t-il appris à dessiner ?

Un peu ! En fait, il voulait m’envoyer aux Beaux-Arts. Je n’y suis allé qu’une quinzaine de jours. Je suis revenu de là en inventant différentes excuses pour ne pas y retourner. Je me souviens encore du moment où je lui ai dit que l’on m’avait volé mon dossier d’inscription ! Il m’a alors demandé de dessiner d’après un plâtre. Je devais réaliser une représentation parfaite. J’ai travaillé sur le dessin préparatoire pendant quelques jours. Il venait voir de temps en temps l’avancement de mon travail. Je lui ai finalement donné mon dessin et il m’a regardé dans les yeux et m’a dit : « OK, tu ne vas pas aux Beaux-arts ». J’ai croyais naïvement sur le moment que j’étais doué pour le dessin. Après ce test, il hésita pendant plus de six mois encore à m’envoyer aux Beaux-Arts.

Il est vrai que je me passionnais aussi pour d’autres choses. J’avais arrêté l’école en quatrième, avant le brevet, donc. Cela ne lui a pas posé de problème. J’ai fait du lettrage et des couleurs pour lui. Puis j’ai bossé pour la publicité. J’ai monté une agence et cela a été mon tour de le faire travailler.

Vous avez vécu une vie de bohême auprès de vos parents, Joseph & Annie Gillain.

C’était fantastique ! On voyageait beaucoup. Nous ne vivions pratiquement jamais plus de deux ans dans le même pays, dans la même école ou dans le même environnement. Nous avons dû apprendre l’espagnol au Mexique pendant deux mois. Et l’anglais, aux États-Unis dans un laps de temps aussi court. Nous vivions toujours dans des maisons assez grandes que l’on louait. La dernière était située au Cap d’Antibes. Nous avons toujours été des « étrangers » quelque part. Mais mon père avait confiance en la capacité d’adaptation de ses enfants.

Une couverture de Bonux-Boy, dessinée par Benoît Gillain

Avez-vous des souvenirs du voyage aux États-Unis avec Franquin et Morris… [1]

Bien sûr. On a traversé les USA en ligne droite, en un mois environ, dans une Hudson. Mon père avait acheté une grosse tente de l’armée anglaise et des lits de camps qui n’ont jamais servi. On dormait dans les motels. C’était hallucinant pour nous, enfants, de découvrir les montagnes et le désert.

On lui prête "une morale du dessin"…

Une morale, tout court. Il était dur. Je me souviens que, dès l’instant où un dessin était vulgaire, il envoyait les gens balader.

Les connaisseurs reconnaissent le travail et l’influence prépondérante de Jijé. Pourtant on sent qu’il est un peu oublié aujourd’hui…

Cela m’énerve qu’il ait été oublié par la jeune génération des auteurs et par le grand public. Il ne le mérite pas. Il a toujours été très généreux avec les jeunes auteurs. Mon père n’a pas fait carrière avec un personnage, à la manière de Morris ou d’Hergé. Il a cédé ses personnages à des auteurs qui avaient envie de travailler avec lui [2]. Et puis, il a beaucoup papillonné. Il a mal géré sa carrière à cause de cela. Heureusement qu’il a influencé beaucoup d’auteurs…

Benoît Gillain, sculpté par son père en 1942.
(c) François Deneyer.

Aurait-il aimé vivre de sa peinture et de sa sculpture ?

C’est difficile à dire. C’était quelque chose qui le passionnait, mais il aimait mettre une certaine discrétion à cet aspect de son travail. Quand il peignait, cela sentait une odeur particulière dans la maison. Mes frères, mes sœurs et ma mère, nous savions alors que nous ne devions surtout pas le déranger. Il était alors totalement dans son travail. Pourtant, lorsqu’il travaillait sur une planche de bande dessinée, j’avais l’habitude d’être accroché à sa barbe et le regarder dessiner. Cela ne lui posait pas le moindre problème.

Quel souvenir avez-vous de "La Bande à 4" de Waterloo ?

Le jour où Maurice De Bevere (Morris, l’auteur de Lucky Luke) est venu pour la première fois à Waterloo, avenue Bellevue, il a vu quelqu’un, de dos, qui travaillait dans une odorante fosse à purin. Morris était, comme à son habitude tiré à quatre épingles, avec son nœud papillon. Il demanda à l’ouvrier s’il savait où trouver Monsieur Gillain. Il lui répondit : "C’est moi !" ! Il l’avait évidement monté exprès cette scène pour le faire mousser [3]. Cela nous a bien fait rire !

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.


Jijé, sur ActuaBD, c’est aussi :
- Derib (Auteur de Yakari, Buddy Longway) : « Jijé était un artiste généreux » (Juin 2010)
- « 30 ans après sa disparition, les peintures de Jijé sont exposées à Bruxelles » (Juin 2010)
- « L’atelier de Franquin, Jijé, Morris & Will » (Juin 2010)

L’exposition « Joseph Gillain – Peintures et sculptures » est visible jusqu’au 17 octobre 2010.
à la Maison de la Bande Dessinée. Quelques planches de Jijé sont également exposées.

La Maison de la BD
Boulevard de l’Impératrice, 1
1000 Bruxelles
Tel : 02/502.94.68
info@jije.org
www.jije.org


Les éditions Dupuis éditent de nouvelles intégrales de l’oeuvre de Jijé : Les Jerry Spring en noir et blanc, et l’ultime volume de Tout Jijé.

Commander le T1 de l’intégrale Jerry Sping (à paraître en août 2010) chez Amazon ou à la FNAC
Commander le T2 de l’intégrale Jerry Sping (à paraître en octobre 2010) chez Amazon ou à la FNAC
Commander l’intégrale Tout Jijé 1942 à 1945 (à paraître en octobre 2010) chez Amazon ou à la FNAC

Photo : (c) Nicolas Anspach

[1Joseph et Annie Gillain et leurs enfants partirent d’Août 1948 à Juillet 1950 aux USA. Il traversèrent les USA, de New-York à Los Angeles en compagnie de Franquin et Morris, avant de rejoindre le Mexique. Franquin rentrera en Juillet 1949. Tandis que Morris accompagnera les Gillain dans le Connecticut. [[On peut cliquer ici, pour plus de détails sur ce périple.

[2Jijé à confié Spirou et Fantasio en 1946 à Franquin. Il était le créateur du personnage de Fantasio. Peu de temps après, il cède un temps Jean Valhardi à Eddy Paape, et Blondin et Cirage à Victor Hubinon.

[3Ces événements se déroulent en 1946 ou au début de l’année 1947. Morris connaissait déjà Jijé à cette époque. En 1945, ils partageaient un atelier avec Franquin dans le centre de Bruxelles. Charles Dupuis avait loué un studio à cet effet.

 
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11 Messages :
  • Peut on espérer une interview de Lorg( Laurent Gillain)qui assista son père sur la série Barbe Rouge ?

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    • Répondu par Nicolas Anspach le 26 juin 2010 à  18:23 :

      C’est prévu. Je dois encore la retranscrire. Bien à vous,
      Nicolas Anspach

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  • S’il a été oublié, tant mieux... parce qu’on va enfin pouvoir le redécouvrir !

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    • Répondu par pigling le 27 juin 2010 à  13:21 :

      Oui c’est vrai que ceux qui ne le connaissent pas pourront le découvrir grace à l’intégrale Jerry Spring a paraître chez Dupuis et à son "Spirou et l’aventure" en fac similé à paraître également chez Dupuis avant Noël.
      Mais il existe déjà une intégrale Jijé quasi complète et surtout, comme l’a souligné un autre internaute, toute une école qui a trouvé sa voie grâce à Jijé (de Franquin, Will et Morris à Jean Giraud ou Chaland et bien d’autres).
      Alors mieux que dire "Jijé ne mérite pas d’être oublié" j’ai envie de dire qu’il est temps que Jijé soit reconnau dans tout le landerneau à sa juste valeur de "grand initiateur" et d’artiste incomparable qui a eu, outre son génie personnel, la grâce de transmettre son savoir à des "jeunes" comme l’étaient Franquin, Will ou Giraud.
      J’ajoute que les cotes des livres anciens de Jijé sont souvent une honte par rapport à ce que ces albums représentent dans l’histoire de la BD. Hergé c’est bien, mais il n’y a pas que lui. Jijé c’est au moins aussi bien et c’est une création beaucoup plus importante et beaucoup plus personnelle (Hergé a beaucoup fait travailler les autres sous son nom...).

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  • En France, Jijé est tout de même connu par tous ceux, jeunes ou moins jeunes, qui s’intéressent à la bd franco-belge classique, même si son nom est effectivement moins connu que celui de Franquin ou Morris.
    Mais tout amateur de bd ouvrant un album de Jijé est marqué à jamais par la sensualité et la vitalité de son trait.
    Au même titre que Franquin, Jijé est un auteur qui donne "la pêche" et rend la vie plus belle et à ce titre, il mérite de rester longtemps dans nos mémoires et sur nos étagères :-)

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    • Répondu le 27 juin 2010 à  09:16 :

      La reconnaissance d’un artiste ne passe pas seulement par les étagères des collectionneurs... aussi et surtout par les générations suivantes qu’il influence. Jijé a influencé des tas de dessinateurs, en commençant par un géant : Chaland. Mais voilà, les grands noms, pour ne pas les oublier il faut aussi arrêter de surproduire. La surproduction engendre de l’amnésie. Plus le temps de se pencher, de savourer, on consomme et on passe systématiquement à autre chose. On ne construit pas de la culture avec un système pareil. On crée juste de l’image médiatique. Une fabrique de Kleenex. Celui qui produit sans cesse est remarqué. Peu importe que ce soit bon ou pas. Pas le temps de s’y intéresser puisque l’album suivant est déjà dans les bacs. Dans ce flux tendu permanent, quel temps reste-t-il pour redécouvrir et revisiter les classiques ? Trop peu. Pourtant, sans racines, on ne peut pas aller très haut. Jijé, Morris, Peyo, Franquin, Goscinny, Sait-Ogan, Hergé... ne doivent pas disparaître et la meilleure de ne pas les laisser disparaître, c’est que de nouveaux auteurs s’emparent de leur héritage et le rende vivant. Qu’ils régénèrent les formes qu’ils ont laissées.

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      • Répondu par denis le 27 juin 2010 à  16:04 :

        Je suis tout à fait d’accord. La bd est devenue un produit de consommation de masse, qui risque à terme, de tuer la créativité. Trop de bd sortes et cela joue forcément sur la qualité de la production. Les jeunes talentueux existent mais il est de plus en plus difficile de les identifier dans le flot des sorties et surtout de leur permettre d’arriver à maturité artistique

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        • Répondu par Oncle Francois le 27 juin 2010 à  22:06 :

          Bien d’accord avec le titre de l’article et les deux précèdents commentaires. Jijé a souffert d’un manque de visibilité flagrant à partir de 1969 chez Dupuis, où ses séries (Valhardi et Spring)furent retirées des catalogues, l’auteur étant parti chez Dargaud pour dessiner les exploits de Tanguy et Laverdure. Il faudra le grand retour de Jijé dans Spirou (avec "la fille de Golden Creeks", si ma mémé- moire est bonne) pour que l’éditeur de Charleroi ne commence à réediter tous ses chefs d’oeuvre. Je ne connais pas les détails de cette brouille provisoire, mais serait heureux de les apprendre de la part d’un fils Gillain. Bien cordialement.

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          • Répondu le 29 juin 2010 à  06:51 :

            Ce serait plutôt avec "La fille du canyon" que l’édition des albums a repris son cours normal. Les derniers albums étaient parus en grand format en noir et blanc (Le duel, ...)

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            • Répondu par Oncle Francois le 29 juin 2010 à  19:24 :

              Vous avez raison bien sûr, merci d’avoir rectifié. Cordialement

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