Énergies noires - Par Jesse Jacobs (trad. Madani) - Éditions Tanibis

  • Les Éditions Tanibis, fidèles à leurs auteurs, publient un nouveau livre du Canadien Jesse Jacobs, le quatrième. Adepte des formes géométriques étranges et des récits surréalistes, celui-ci poursuit son exploration d'un monde fantastique, dimension parallèle à la nôtre. En deux histoires au ton implacable, il questionne les limites entre humanité et inhumanité.

Deux récits de Jesse Jacobs composent Énergies noires : Entre mes murs et Parmi les bêtes. Dès leurs titres, la sensation d’enfermement, d’inclusion non désirée dans une globalité sans doute étrangère, s’impose. Leur lecture confirme cette première impression. Les cases carrées, à peine séparées par un mince fil blanc, écrasent la vision. La « voix off » rythme la narration comme une scansion. Le noir et blanc d’Entre mes murs et la bichromie de Parmi les bêtes limitent la fantaisie à l’extrême alors que le dessin, à la fois rigoureux et biscornu, ouvre des perspectives inédites.

Énergies noires - Par Jesse Jacobs (trad. Madani) - Éditions Tanibis
Énergies noires © Jesse Jacobs / Éditions Tanibis 2021

Dans Entre mes murs, le dessinateur canadien offre le premier rôle à une maison. Maléfique, mal intentionnée, elle rappelle les traditionnelles maisons hantées des contes pour enfants et des films d’horreur. Elle voit tout être humain qui la visite comme un intrus. Le malheureux couple qui ambitionne de l’acquérir en sera pour ses frais.

La parole est à la maison, et ses propos ne laissent planer aucun doute. Mais seul le chemin importe vraiment. Ce que le couple subit lors de sa visite - mais s’en rend-il compte ? - relève autant de la torture psychologique et physique que du parcours fantastique. La maison se transforme constamment, joue avec les formes, perd ses visiteurs, défie le cours du temps.

Énergies noires © Jesse Jacobs / Éditions Tanibis 2021

Incidemment, malgré sa monstrueuse cruauté, la maison pose quelques questions cruciales. Qu’est-ce qui fait que l’on peut se sentir « chez soi » ? Que signifie habiter quand l’on n’est que de passage sur Terre ? À quel titre l’homme s’arroge-t-il le droit de se rendre propriétaire que quoi que ce soit ? La maison répond à tout cela par le vide. Car pour elle peu importent les réponses : il lui suffit de se nourrir des humains qui la traversent.

Le second récit, Parmi les bêtes, suscite le même genre d’effroi et le même type de questionnement. Raconté froidement, presque cliniquement, par un bébé, il présente un groupe de bêtes fantastiques dont le cycle de vie et de reproduction est calqué sur les phases de la Lune. Biologique et sociale, la précision de la description - écrite et dessinée - est digne d’un éthologue. Curieux de la part d’un enfant sauvage dont l’existence dépend totalement de ces bêtes qui le fascinent et le dégoûtent.

Inventant toutes sortes de formes, Jesse Jacobs fait de ces créatures des monstres. Le discours du bébé, sans empathie, souligne leurs bizarreries. Présentées comme répugnantes et même ignobles, elles semblent aussi éloignées que possible de l’humain. Mais permettent quand même à l’enfant de vivre... Là aussi, l’auteur met en cause la monstruosité. Question classique de la littérature que l’on retrouve par exemple chez Robert Louis Stevenson ou Marie Shelley, ce qui fait le monstre est à redéfinir constamment. La limite entre humanité et inhumanité, fragile et ténue, est à surveiller indéfiniment.

Présent dans la sélection officielle du Festival d’Angoulême 2022, Énergies noires, candidat sérieux au Prix de l’audace, montre après le très coloré Sous la maison, édité également par Tanibis en 2018, que Jesse Jacobs n’en a pas fini d’explorer les zones floues et les zones d’ombres de l’homme.

Énergies noires © Jesse Jacobs / Éditions Tanibis 2021
Énergies noires © Jesse Jacobs / Éditions Tanibis 2021
Énergies noires © Jesse Jacobs / Éditions Tanibis 2021
Énergies noires © Jesse Jacobs / Éditions Tanibis 2021

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Énergies noires - Par Jesse Jacobs - Éditions Tanibis - édition originale : U.D.W.F.G. presents : Jesse Jacobs - They live in Me & Baby in the boneyard, Hollow Press, Italie, 2017 & 2019 - traduit de l’anglais (Canada) par Madani - 19,5 x 27,5 cm - 64 pages en noir & blanc et bichromie - couverture cartonnée - parution le 22 octobre 2021 - 16 €.

Consulter le site de l’auteur & sa page Instagram.

Lire également sur ActuaBD : "Sous la maison" de Jesse Jacobs (Tanibis), une exploration de la face colorée du monde

 
Newsletter ActuaBD