François Boucq Grand Prix Saint-Michel 2019

12 octobre 2019 0 commentaire
  • La plus ancienne distinction de bande dessinée d’Europe (décernée au pays des Belges) honore un palmarès moins consensuel que les précédentes années, tout en continuant à mettre en avant la fine fleur de la bande dessinée.

Un temps précurseur pour repérer les grands talents (Cosey en 1976, Rosinski en 1979, etc.), le Prix Saint-Michel a été créé en 1971 par le Club des amis de la bande dessinée (CABD) dirigé par André Leborgne. Pourquoi Saint-Michel ? Parce que c’est le patron de la Ville de Bruxelles. Sa statue terrassant le dragon se dresse sur la flèche de l’Hôtel de Ville. Cette récompense a été un vecteur souverain de reconnaissance pour la bande dessinée en Belgique.

Ce Grand Prix, patronné à sa création par le Bourgmestre de Bruxelles Lucien Cooremans, a récompensé la plupart des grandes figures de la bande dessinée belge d’alors : d’Edgar Pierre Jacobs, Morris, Hergé, Jacques Laudy (prix spécial du jury) à Roger Leloup, Jijé, André Franquin, et bien d’autres.

Les autres lauréats ne sont pas moins prestigieux : on y trouve Willy Vandersteen, Marc Sleen, Paul Cuvelier, Sirius… Pratiquement aucun grand auteur belge n’est oublié, mais le jury a depuis longtemps démontré que sa vision de la bande dessinée ne s’arrêtait pas à celle du ’Plat Pays".

Les Prix Saint-Michel ont ainsi récompensé les plus grands artistes étrangers comme Al Capp, Richard Corben (en 1972, 46 ans avant le Festival d’Angoulême…), Jim Steranko, Hugo Pratt, Giraud et Moebius (les deux distinctement, preuve d’un discernement hors norme), Reiser, Derib, Claude Auclair, Hans Kresse et des auteurs d’« avant-garde » comme Philippe Druillet, Touïs & Frydman, Guy Peellaert, Roland Topor, Joost Swarte… Ce n’est pas rien quand même ! Même Conrad et Yann ont reçu ce prix.

Après une interruption, le prix est relancé en 2002 par l’association 9e Art et son président Éric Coune, dont les parents étaient créateurs de la première librairie spécialisée de BD de Bruxelles au Pont du Germoir à Ixelles (Bruxelles), The Skull, est toujours en activité aujourd’hui à Saint-Gilles (Bruxelles) et proche de l’actuel animateur du Prix. Le comité d’organisation est constitué, outre d’Éric Coune, de Jimmy Vandenhautte, Sophie Flamand, Didier Pierequint, Rodolphe d’Udekem, Héloïse Dautricourt et de Bruno Graff.

Sans plus attendre, voici les lauréats 2019 :

François Boucq Grand Prix Saint-Michel 2019
François Boucq
Photo : CL Detournay

Grand Prix Saint-Michel 2019 :

François Boucq. Déjà Grand Prix à Angoulême en 1998, ce Grand Prix Saint Michel décerné à François Boucq s’impose comme une évidence. Doté d’un recul analytique oeu commun, l’auteur de Jérôme Moucherot (pour ne citer que la série qui le représente le plus) est un orfèvre des codes de la bande dessinée : il ne se repose jamais sur ces acquis, perpétuant une véritable quête dédiée au sens que revêt la bande dessinée. L’interview qu’il nous accordée à cette occasion, et publiée demain, vous permettra une fois de plus de vous rendre compte à quel point il peut cultiver l’humilité tout en s’emplyant à faire progresser le neuvième art.

Prix Saint-Michel Avenir 2019 :

Alex-Imé pour Le Dernier Refuge (Glénat).
Lauréate du concours de la BD d’Amiens en 2007, cette autrice a été épinglée comme l’une de celles sur lesquelles il fallait désormais compter dans les prochaines années.

Prix Saint-Michel Jeunesse 2019 :

Tebo pour Raowl (Dupuis). Ce choix, on ne peut plus justifié, constitue néanmoins une grande surprise, tant ce début de série jeunesse de qualité a fait parler d’elle dès sa parution. Un vrai dépoussiérage des canons du Journal Spirou, nous vous en parlions récemment : "Au diapason de son dessin dynamique, Tebo fait évoluer ses héros, ce qui les rend tous rapidement très attachants, qu’ils soient bons ou méchants. L’auteur nous gratifie de truculentes mimiques où toute l’expression d’un personnage prend forme dans un coup de crayon. L’auteur détourne les contes de fées avec un plaisir évident... et communicatif ! Un album à mettre entre toutes les mains, des plus petites ou plus grandes, sans retenue, ni préjugé."

© Dupuis

Prix Saint-Michel Humour 2019 : Ptiluc & Swysen pour Les Méchants de l’Histoire - Hitler (Dupuis).

Voilà un prix honorable pour un album qui risque bien de ne pas être honoré par d’autres prix. Et pour cause, comment la classer : dans une veine historique pour rappeler le parcours du Fuhrer, inoubliable dans tous les sens du terme, ou justement dans le registre ô combien casse-gueule de l’humour dans lequel les deux auteurs s’en sont sorti avec un réel talent.

"Peut-on rire avec Hitler ?", se demandait notre rédacteur David Taugis, qui partageait avec nous ce qu’il avait pensé de cet album : "Ne surtout pas voir cet album comme une lecture scolaire, obligatoire, éducative. Au-delà de la vérité des faits, de l’importance du personnage, ce Hitler offre plus de 100 pages de lecture captivante. [...] En gardant son trait animalier constamment gorgé d’énergie et de caractère, Ptiluc évite toute fascination pour Hitler. Il n’élimine pas une part d’humanité chez lui (sous les traits d’un rat tout de même) mais lui garde une allure de grand malade. Le scénario de Bernard Swysen apporte une somme d’informations remarquable : même de bons connaisseurs de l’Allemagne des années 1930-1940 - je pense aux enseignants - découvriront peut-être des aspects nouveaux que ce soit sur la Bataille d’Angleterre ou sur les différents attentats manqués contre lui. [...] La série des méchants de l’histoire trouve un sens indiscutable avec la vie d’Hitler, un portrait en profondeur absolument passionnant !"

Hitler, la véritable histoire vraie - Par Bernard Swysen & Ptiluc
© Dupuis
© Casterman

Prix Saint-Michel du Meilleur Scénario 2019 : Vincent Perriot pour Negalyod (Casterman)

Au contraire des précédentes années, le jury prolonge sa prise de risque en honorant du prix du scénario un récit éminemment graphique. "Negalyod, écrivait encore David Taugis, c’est une " grande fresque à la lisière du western post-apocalyptique et de la quête chevaleresque, [qui] offre un grand spectacle en BD. Le travail colossal de Vincent Perriot aligne des planches spectaculaires, quelque part entre le Mézières de Valérian, Giraud/Moebius et la Guerre des étoiles. Si le dessin semble revendiquer ses influences en matière de décors, les personnages en revanche arborent des traits plus modernes, porteurs d’une élégance assez originale. Et l’apport de Florence Breton aux couleurs frise l’excellence."

Ce choix prolonge ainsi le prix accordé précédemment à Moebius, soulignant que le scénario tient corps avec le dessin et contribue à déployer la force d’un ’imaginaire et à la façon originale dont il nous renvoie à notre propre quotidien. Bravo !

Negalyod - Par Vincent Perriot
©Casterman
© Rue de Sèvres

Prix Saint-Michel du Meilleur Dessin 2019 : Laurent Astier pour La Venin (Rue de Sèvres)

Le pied-de-nez aux conventions se perpétue avec ce prix, néanmoins une fois de plus amplement mérité. Car récompenser M. Astier pour son scénario, revient à louer la prouesse du dessinateur Laurent A. pour son découpage et sa mise en scène ébouriffante. Dans le souvenir des têtières avec lesquelles ils jouent dans sa mise en page, l’auteur ré-invente en permanence le lien consolidé avec son héroïne, se jouant du temps et de l’espace pour projeter le lecteur dans un western d’une incroyable linéarité compte tenu de la double narration et de la densité du récit.

« J’ai tenté d’approcher un dessin plus lâché analysait Laurent Astier. Comme Giraud a pu si bien le réaliser dans "Ballade pour un cercueil", LA référence à mes yeux. Et je voulais entrer dans le style de cette école néo-classique. Avec Ralph Meyer, nous avons les mêmes références, mais je n’estime ne pas avoir le même niveau de dessin que lui ! Je suis sans doute plus focalisé sur l’histoire que je veux raconter, ce qui explique la densité de mon récit. Dans le même temps, l’avantage du western est qu’il est tellement codifié, qu’une seule image permet d’entrer dans la séquence. On peut également multiplier les allers-retours, les ellipses, ou raccourcir des séquences comme celle d’une cavalcade qui dure 15 jours mais ne nécessite finalement que quelques pages. Je désire que le lecteur retrouve dans ces quelques pages la même densité de contenu et d’émotion que dans un épisode de série. »

Magistral !

La Venin T. 1 : déluge de feu - Laurent Astier
© Rue de Sèvres
© Le Lombard

Prix Saint-Michel du Meilleur Album 2019 : Christophe Simon & Jean Van Hamme pour Kivu (Le Lombard)

Pour achever ce palmarès, le jury revient à ses grandes amours, en récompensant un album généreux et immanquable, servi par des auteurs incontournables. Jugez-en donc : Jean Van Hamme qu’on ne présente plus, et Christophe Simon entré dans la carrière sur les pas de Jacques Martin et que l’on avait entre autres remarqué pour sa reprise de la série Corentin, tel un papillon déployant ses ailes en sortant de sa chrysalide.

" À 79 ans, Jean Van Hamme fait ses adieux à la bande dessinée comme Joséphine Baker à la scène, c’est-à-dire sans la quitter vraiment. écrivait Didier Pasamonik dans nos pages. Les dernières productions des grands auteurs portent souvent mieux leur message que toutes leurs œuvres précédentes. Will Eisner, au crépuscule de sa vie, fit ses chefs d’œuvre les plus marquants : Le Contrat avec Dieu, Fagin le juif et Le Complot. Kivu qui paraît à la rentrée est fait du même bois. C’est une œuvre-balise, un fanal qui fait un peu le bilan de ce monde que Van Hamme a vu évoluer depuis près de 80 ans. Et qui va mal."

Kivu - Jean Van Hamme et Christophe Simon
© Lombard

Les Prix Saint-Michel remis cette année procèdent une réelle évolution en primant non seulement des albums franco-belges dans la ligne des précédents lauréats, mais également des œuvres engagées, signes d’un regard incisif et pertinent sur la nouvelle création et qui prend en compte les séries émergentes.

Nous reviendrons prochainement en détail sur ces prix, avec les photos de la cérémonie réalisée à l’Hôtel de Ville de Bruxelles (excusez du peu) et des réactions des lauréats.

En attendant, les fans du neuvième art sont invités à une rencontre avec les lauréats à la librairie Slumberland du CBBD (Rue des sables, 20, 100 Bruxelles), ce samedi 12 octobre (voir horaires ci-dessous).

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

  Un commentaire ?