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Jarjille : entre histoire(s) et musique

  • Deux albums traitant de musique, un autre réinventant le récit d’évasion sur fond de Seconde Guerre mondiale : l’actualité des éditions Jarjille est riche !

Les éditions Jarjille sortent coup sur coup trois albums, reflétant bien la diversité et la qualité de ce dynamique éditeur indépendant stéphanois.

Dessiner la musique

Deux de ces albums concernent la musique. Yann Madé livre ainsi avec Microsillons une autobiographie musicale, retraçant sa vie cahotant de 33 en 45 tours. Il y emprunte les rythmes musicaux des autres pour tracer son propre sillon, de case en case, de plage en plage, de disque en disque. Après l’autobiographie sexuelle inventée par Jean-Louis Tripp avec Extases, partant du principe que la sexualité est politique, Yann Madé propose un autre récit autobiographique partant du constat similaire que la musique, tout comme la danse et le dessin, le sont aussi. Jeune, la musique vous forme, adulte, elle vous reflète.

Jarjille : entre histoire(s) et musique

Chaque épisode de son passé est associé à une musique : sa première fois sexuelle à une chanson des Pink Floyd, sa découverte de l’amour sur Balavoine, le jour où il s’est fait virer de l’usine en écoutant les Rita Mitsouko, Manu Chao à la naissance de ses enfants, etc. Influencé par la lecture des travaux de M. Cholet, I. Jablonka ou O. Gazalé, il conjugue tout cela avec une réflexion sur la masculinité et la féminité, sur l’aspect prédateur des jeunes adolescents, qu’il voit à travers ses yeux de père inquiet pour sa fille. Il analyse finalement sa culpabilité d’être un homme blanc, hétérosexuel de surcroît. Grâce à son dessin anguleux et nerveux, son album honnête est rythmé comme une bonne chanson peut l’être !

Le ton de The Year Loop Broke, scénarisé par Raymonde Howard et dessiné par Halfbob, est très différent. Le point de départ est également musical : en juillet trois amis, la chanteuse Raymonde Howard, Thomas W. et Anto, partent pour une tournée de trois dates en Angleterre.

Avant le premier concert, Raymonde Howard ressent des douleurs au dos, qu’elle soigne d’abord avec du paracétamol codéiné. Puis, rapidement, c’est l’impression d’avoir de l’eau dans les poumons qui l’envahit. Son état empirant, elle doit consulter, et c’est alors le bal du système médical britannique qui l’emporte, bien loin de ce à quoi nous sommes habitués avec nos Urgences en France. Un récit finalement peu musical, mais humain et plein d’humour dans les arcanes des hôpitaux anglais.

Faire vivre l’histoire

A côté de ces récits autobiographiques ancrés dans le présent, Mathieu Rebière propose une biographie historique de très haut niveau. Cet enseignant en histoire-géographie autodidacte en bande dessinée propose avec L’évasion. Lyon 1943 un récit plein de maîtrise ! Membre de l’Épicerie séquentielle, avec laquelle il avait déjà travaillé sur un projet de bandes dessinées retraçant l’histoire de Lyon, il avait déjà réalisé, pour le Mémorial National de la prison de Montluc, un album (Songes à Montluc) avec Adrien Allier autour de l’histoire de cette prison qui fut notamment utilisée pendant la Seconde Guerre mondiale, où transitèrent de nombreux résistants, notamment Jean Moulin et Marc Bloch.

Adrien Allier, qui travaille à Montluc, est d’ailleurs l’auteur du dossier historique qui clôture l’album. Si ce procédé est devenu assez classique en bande dessinée historique, il est ici plus original puisque Mathieu Rebière le commente, en expliquant notamment comment et pourquoi il s’est éloigné de tel ou tel élément de documentation en fonction des enjeux de la narration.

Cet album, très documenté, traite donc de la biographie d’André Devigny, résistant qui fut dénoncé, emprisonné et torturé à la prison de Montluc, d’où il réussit à s’échapper en avril 1943. Son histoire fut bien connue dans la France d’après-guerre, grâce au cinéma. En effet, Robert Bresson adapta le récit de l’évasion qu’André Devigny publia dans Le Figaro Littéraire et décida de partir de ce récit individuel pour proposer un film traitant de la thématique de l’enfermement. Le film fut tourné en partie dans les murs de la prison de Montluc, en présence d’André Devigny comme conseiller technique, ce qui offrit à ce film un aspect quasiment documentaire. Sorti en novembre 1956, Un condamné à mort s’est échappé connut non seulement un vrai succès public, mais fut également récompensé à Cannes en 1957 du Prix de la mise en scène.

Croquis inédit (Mathieu Rebière)

Passer après ce chef d’œuvre n’est pas la moindre des gageures, et Mathieu Rebière s’en sort à merveille. D’abord grâce à son dessin vif et expressif, servi par des couleurs très sensibles. Ensuite grâce à une vraie pédagogie, notamment par l’intégration de quelques documents d’époque : on sent l’enseignant à l’œuvre, mais un enseignant qui sait parfaitement éviter le didactisme rébarbatif.

Car c’est là le point fort du récit : savoir captiver son lecteur, en le transportant au fond d’une cellule, en l’associant à la douleur de l’enfermement puis à l’espoir de l’évasion. Le choix d’un épisode précis de la vie d’André Devigny va d’ailleurs dans ce sens : au lieu de traiter l’ensemble de la vie rocambolesque de ce personnage haut en couleurs, le récit, à la fois juste historiquement et haletant narrativement, se contente de décrire l’épisode de ce huis-clos dans la prison de Montluc pour obtenir une vraie tension dramatique digne des plus grands films d’évasion. Un récit aussi utile qu’agréable à lire !

(par Tristan MARTINE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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