Kennes Editions : « Nous traitons chacune de nos bandes dessinées comme un best-seller potentiel ! »

11 décembre 2015 0 commentaire
  • Avec quinze titres de BD publiés en 2015 et 23 prévus en 2016, Kennes Éditions est un petit label qui prend une place de plus en plus consistante sur le marché. Sa particularité ? Profiter du succès de ses romans pour permettre à son équipe de soutenir de nouveaux projets !
Kennes Editions : « Nous traitons chacune de nos bandes dessinées comme un best-seller potentiel ! »
Le roman de "La Vie compliquée de Léa Olivier" par Catherine Girard-Audet, publié chez Kennes Edition

Pause de midi chez Kennes Éditions : autour du bol de soupe et d’une tartine, l’équipe nous explique leurs objectifs, leur structure, leur stratégie et leurs coups de cœur !

Kennes Éditions constitue un nouveau label pour une bonne partie du public BD. Comment vous vous définissez, en quelques mots ?

Dimitri Kennes : Kennes Éditions s’intéresse à un public ciblé. Nous voulons lui donner les livres qui pourraient lui plaire ainsi que les univers qui l’intéresse. Nous voulons les décliner tant en livres qu’en BD, et même avec des bouquins qui sont moitié livre, moitié BD, tels que Captain Static. Non seulement, cette série est déjà un gros succès au Québec, mais cela correspond très bien à ce que nous voulons réaliser : on initie les nouveaux lecteurs à l’usage du livre au travers de la bande dessinée, et vice-versa ; on crée un pont entre les deux pratiques.

Votre particularité tient également dans le développement des bandes dessinées tirées des romans jeunesse à succès.

... et sa version BD scénarisée par Alcante et dessinée par Ludovic Borecki. Kennes Ed.

Dimitri Kennes : Notre politique éditoriale est dirigée par nos coups de cœur, tout en étant structuré par une logique économique. Il a donc trois grands piliers qui nous caractérisent : nous cultivons un filon québécois, pour peu que les livres nous plaisent et aient eu du succès chez eux. Deuxièmement, une grande partie de notre catalogue est orienté vers la jeunesse, mais pas seulement ! Cela provoque quelques quiproquos, car de grandes libraires classent alors le polar de Martin Michaud à côté des romans jeunesse de Léa Olivier car ils se disent que Kennes Éditions est estampillé dans ce genre ! Nous ne voulions pas spécialement cultiver le répertoire de la jeunesse, mais nos premiers succès étaient issus de ce genre, et c’est donc pas là que nous nous sommes faits connaître. Il nous faut donc travailler un peu plus afin d’exister sur le répertoire ado-adulte. Troisièmement, nos gênes sont issus de la bande dessinée : Giacomo travaillait Casterman, Daniel était chez Dupuis et Glénat, sans oublier les autres. L’équipe est d’ailleurs plutôt structurée pour la bande dessinée. Oui, nous faisons des achats de droits et de la publication mais notre production interne est focalisée sur la bande dessinée. Nous faisons des exceptions, car nous désirons créer de véritables partenariats avec certains auteurs que nous avons rencontrés. C’est le cas de Joris Chamblain [NDLR : scénariste des Carnets de Cerise entre autres] à qui nous sommes attachés. Sur base de la relation de confiance qui s’est créée, nous lui avons demandé de publier ses histoires également en roman. Cette relation privilégie s’est également nouée avec Didier Alcante et Gihef.

Capitaine Static, entre livre jeunesse et bande dessinée
Alain M. Bergeron et Sampar - Kennes Ed.

Vous travaillez effectivement beaucoup avec ces trois scénaristes : est-ce par proximité ?

Dimitri Kennes : Les auteurs se plaignent souvent d’avoir du mal à trouver un éditeur qui leur semble fiable. Mais les éditeurs ont aussi souvent du mal à trouver des auteurs qui réalisent le travail du projet qu’ils ont présenté dans le délai plus ou moins imparti, sans pour autant diviser leurs forces sur un autre projet qu’ils veulent présenter dans le même temps. Lorsque ce climat de confiance est instauré, il est aussi facile pour nous que pour l’auteur de travailler dans ces conditions.

Êtes-vous moteur des projets avec ces auteurs réguliers, ou les laissez-vous arriver avec leurs propres séries, comme c’est le cas pour Greenwich Village ?

Greeenwich Village d’Antonio Lapone et Gihef - Kennes Ed.

Dimitri Kennes : Antonio Lapone et Gihef avaient présenté le projet de Greenwich Village à d’autres éditeurs qui désiraient le modifier afin de l’éditer. Nous avons aimé cette comédie romantique et nous avons choisi de la prendre telle quelle. C’est une bande dessinée qui envoie du positif, dans un genre sous-représenté actuellement.

Daniel Bultreys : Antonio avait l’étiquette d’un auteur-artiste qui travaillait pour un type de lecteur très ciblé. Or, nous voulions justement ouvrir le travail d’Antonio au grand public.

Dimitri Kennes : En comparant à Adams Clarke, son précédent livre en grand format pour Glénat, nous désirions proposer un album aux dimensions plus traditionnelles, et à un prix plus abordable. Ce n’est pas parce qu’il dispose d’un dessin stylisé dans le registre de la "Ligne claire" qu’il ne peut pas raconter des histoires qui vont plaire à une large gamme de lecteurs. Même si Greenwich Village est une série et que nous n’attendions pas une envolée dès le premier tome, le premier tome a été très bien accueilli et il est déjà en réassort. De plus, Antonio a eu l’occasion de dédicacer dans de grandes librairies populaires, ce qui ne lui était pas encore arrivé précédemment. Il touche donc un nouveau public. Indépendamment de son talent, Antonio est un auteur charmant, et nous voulons donc aussi continuer à travailler avec lui dans les années qui viennent.

Kennes Editions, ce sont (de g à d) : Giacomo Talone (directeur artistique), Fabienne Quoidbach (assistante commerciale), Julie Bauduin (directrice marketing), Dimitri Kennes (directeur général - fondateur de Kennes Éditions), Ahsoka (gestionnaire des ressources humaines), Madeline Feuillat (infographiste/illustratrice), Daniel Bultreys (directeur éditorial), et Iris de Haan (responsable du marché néerlandophone)
Photo : Charles-Louis Detournay
Avec Lisette Morival (éditrice jeunesse), l’équipe est au complet !

Quelle est la relation idéale, selon vous, entre un auteur et un éditeur ?

Dimitri Kennes : Je garde en tête l’exemple de Claude Gendrot et Jean-Pierre Gibrat. Au temps de Dupuis, Gibrat ne vendait pas beaucoup, mais Claude insistait pour qu’il développe son propre projet car il avait détecté chez lui un talent d’écriture. Je cultive donc l’idée d’un éditeur qui croit dans un auteur, qui l’accompagne, avec qui on peut vivre des moments plus difficiles, car tous les premiers albums ne s’imposent pas directement sur le marché. Il faut s’investir dans la relation afin qu’auteur et éditeur trouvent ensemble le bon projet.

Daniel Bultreys : De la même façon, nous sommes aussi convaincus qu’Antonio Lapone connaîtra un jour le même type de succès que Gibrat. Nous allons donc continuer à le suivre et entretenir avec lui une relation de confiance, afin que cette explosion se déroule chez Kennes Éditions.

Dimitri Kennes : Nous allons donc notamment réaliser une opération spéciale pour la Saint-Valentin, une fête actuellement peu exploitée en bande dessinée. Nous allons réaliser un tirage spécial en noir et blanc, pas trop cher, sans le brader cependant et sans demander à Antonio de modifier sa façon de travailler.

Dans cet accompagnement des auteurs, Ninn est un autre bon exemple : il a fallu près de deux ans pour que l’album sorte. Le résultat nous semble à la hauteur des attentes.

Ninn de Johan Pilet et Jean-Michel Darlot. Kennes Ed.

Dimitri Kennes : Il faut surtout souligner le travail des auteurs, car ils se sont dépensés sans compter ! Et cette volonté est payante, car parmi tout ce que nous avons récemment publié en bande dessinée, Ninn bénéficie d’un réel plébiscite : il ne se passe pas un jour sans que nous recevions une réaction positive d’un libraire, ou d’un jury pour être sélectionné pour un prix.

Daniel Bultreys : Nous avons d’ailleurs dû le réimprimer avant même qu’il ne soit sorti ! Car la prise de commande finale des libraires a bénéficié de l’effet positif d’une plaquette que nous avions réalisée, ce qui a permis de dépasser les premières prévisions. Et cet excellent accueil ne faiblit pas !

Dimitri Kennes : Nous ne faisons pas beaucoup de bandes dessinées, mais nous désirons qu’elles soient bien réalisées, qu’on leur donne toute leur chance. On ne lance donc pas une série sans réaliser une plaquette à deux-trois mille exemplaires qui doit bénéficier d’une bonne qualité d’impression afin de restituer le juste rendu des couleurs de l’album. La promesse aux libraires est de ne pas leur vendre un chat dans un sac. Ces derniers commencent à nous connaître : ils savent qu’on ne publie pas un livre sans bien le défendre, en l’assistant d’une réelle promotion.

Daniel Bultreys : On ne joue pas à déposer des livres sur une table de nouveautés en espérant que l’un d’entre eux émerge parmi cent autres. Nous traitons chacune de nos bandes dessinées comme un best-seller potentiel ! On publie beaucoup moins d’albums que d’autres éditeurs, mais nous les bichonnons !

Ninn de Johan Pilet et Jean-Michel Darlot. Kennes Ed.

Est-ce le succès de vos romans jeunesse qui vous permet justement de créer cette stratégie ?

Adaptée de romans, voici "L’Incroyable Histoire de Benoît-Olivier" par Daniel Brouillette, Didier Alcante et Steven Dupré. Kennes Ed.

Dimitri Kennes : En 2015, Kennes Editions aura publié 65 livres, pour 15 bandes dessinées. Les cinquante titres en dehors de la bande dessinée ont été déjà des best-sellers au Québec, et pour la plupart, avaient déjà conquis un public francophone. La plaquette pour le libraire exprime ce vécu, et donc la grande chance que ces titres fonctionnent également chez nous. Nos propres livres et surtout les bandes dessinées bénéficient du même marketing.

Grâce à ce succès, vous allez donc publier beaucoup plus de BD, et donc changer le profil actuel de votre maison d’édition ?

Dimitri Kennes : Nous recevons en effet beaucoup de projets, mais nous devons malheureusement en refuser la majorité afin de maintenir notre propre cohérence, ce que nous venons d’expliquer. En 2016, nous sortirons une centaine de livres, dont 22 ou 23 bandes dessinées, pas plus. Et on ne passera jamais à cinquante, afin de préserver notre identité. Nous ne voulons pas utiliser les premiers auteurs qui nous ont fait confiance afin d’en signer plein d’autres ! Nous voulons accompagner ceux de la première heure, et continuer à les servir comme on les a servis jusqu’à présent. Et comme nous restons une petite équipe, ces mêmes auteurs peuvent directement discuter avec le directeur artistique, l’éditorial ou le commercial en fonction de leur attente.

Daniel Bultreys : Les stars des grandes maisons d’éditions sont aussi très chouchoutés, mais tous les auteurs n’ont pas l’habitude de cette attention, alors que c’est inconsciemment une demande de leur part. Chez Kennes, il y a une réelle ambiance entre les équipes, et lorsqu’ils nous posent une question, ils ont soit la réponse dans l’heure, au pire dans les vingt-quatre heures. Ainsi, un auteur qui travaille sur différents projets se réjouissait qu’on le rappelle le lendemain d’un envoi de planches, alors qu’il attendait un retour depuis trois semaines de la part d’une très grande maison d’édition qu’on connaît bien. Après, selon la pertinence des remarques, ils font le tri entre ce qu’ils gardent ou rejettent, mais au moins, on leur exprime notre point de vue. On a donc la naïveté de penser qu’on les entoure bien.

Dimitri Kennes : Nous sommes en effet une grande équipe pour sortir vingt bandes dessinées, mais c’est une petite équipe pour cent livres. Bien entendu, certains demandent un peu moins de travail car si les livres sont finis, il faut tout de même réaliser tout ce travail d’accompagnement. Cela permet de concentrer une bonne partie de l’énergie de l’équipe sur les créations qui ne représentent que 20% de nos sorties.

Ce sont donc les succès des romans qui permettent cette richesse d’encadrement ?

Braven Oc d’Alain Ruiz - Kennes Ed. Deux volumes publiés.

Dimitri Kennes : Kennes Éditions ne devait pas être initialement une maison généraliste. C’est parce qu’on a rencontré l’auteur de Léa-Olivier et que Midam a demandé de ne pas le publier chez Mad Fabrik qu’on a créé Kennes sur le côté, en travaillant dessus en plus de nos heures. Il se fait que la décision de vendre Mad Fabrik a été prise alors que les romans jeunesse s’envolaient ! Il a donc fallu trouver un lieu de travail peu onéreux, et une façon d’augmenter rapidement le chiffre d’affaires début 2014 car nous ne travaillions plus pour Mad Fabrik. Mais la création prend du temps ! Nous avons décidé de publier Les Filles de Christopher ainsi que Max & Bouzouki afin d’exister rapidement. Puis, avec la concrétisation de la vente, nous avons pu réinjecter de l’argent dans la société, ce qui nous a permis de signer les premiers projets en bande dessinée, dont Léa Olivier, Sorcières Sorcières, Braven Oc, Ninn et Greenwich Village. Sans cela, pour créer une maison d’édition de bande dessinée, il aurait fallu réunir le même personnel et la même infrastructure, payer les avances aux auteurs, sans générer un euro de chiffre d’affaire pendant dix-huit mois.
Impossible !

Une de vos particularités est également de publier les adaptations BD de vos propres romans jeunesse.

Dimitri Kennes : Il s’agit plus de hasard que de stratégie. Nous discutions avec Marc-André Audet, l’éditeur québécois de Léa Olivier, alors qu’un projet audiovisuel était envisagé, et nous avons alors abordé l’idée de l’adapter aussi en bande dessinée pour asseoir le tout. Ludo & Alcante ont embrayé. Puisqu’on le faisait pour Léa Olivier, Il semblait légitime de le réaliser également pour Benoît-Olivier. Ensuite, Joris Chamblain nous a montré un roman qu’il avait publié ailleurs, et nous avons été impressionné par son style ! La pratique de l’écriture d’un scénario de bande dessinée est très différente de celle du roman. Il était capable de passer de l’une à l’autre. Nous avons donc adapté ses bandes dessinées en roman. On a fonctionné de la même façon pour Braven Oc. L’ancien directeur financier qui sommeille en moi sait que lorsqu’on fait de la pub pour l’un, cela sert aux deux supports !

Daniel Bultreys : Et nous avons repéré le dessinateur de Braven Oc, grâce à un autre projet qu’il nous a soumis. Son idée ne nous emballait pas, mais nous avions apprécié son dessin. Et c’est parce que nous pensions qu’il pouvait s’adapter à cet univers que nous le lui avons proposé. Ce qui n’est pas souvent le cas pour des dessinateurs débutants dans les grandes maisons d’éditions.

The Long and Winding Road de Christopher et Ruben Pellejero, un roman graphique du dessinateur de Corto Maltese à venir chez Kennes Editions

Dimitri Kennes : La conjecture actuelle rend compliqué le lancement de nouvelles séries. Alors les éditeurs proposent aux auteurs de reprendre des séries réputées. Nous préférons leur montrer comment un concept peut leur convenir, tout en restant dans la création, car il faut s’approprier le graphisme de cet univers existant. Dessiner Braven Oc convient davantage à un créateur de bande dessinée qui peut se l’approprier, que de lui faire dessiner un 50e Spirou et Fantasio.

Voulez-vous rester dans le domaine de la bande dessinée jeunesse ?

Dimitri Kennes : Nous réalisons des adaptations de nos séries à succès, mais ce n’est pas toujours le cas. Mais nous voulons développer de vraies séries, également en ado-adulte.

Daniel Bultreys : Sortiront donc en 2016 une nouvelle série de Philippe Tome, ainsi qu’une autre série de Jacques Lamontagne dans l’ambiance de Green Manor, une série que nous avions beaucoup aimée, mais cela se déroulera dans ce cas à Boston.

Dimitri Kennes : Sans oublier StarFuckers ! Ce qui prouve bien qu’on ne réalise pas que des livres pour les petites filles !

StarFuckers (Gihef, Alcante & Dylan Teague) : à paraître chez Kennes Edition

(par Charles-Louis Detournay)

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