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L’Arche de Rantanplan : Un Lucky Luke pour la cause animale

Par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 5 novembre 2022                      Lien  
Le parti animaliste qui draine à chaque élection assez de voix pour rembourser ses frais et même pour obtenir des élus, a désormais sa mascotte : Rantanplan. Car après avoir glorifié les mangeurs de viande dans « Des Rails dans la prairie », Lucky Luke, gardien de vaches vouées à l’abattoir, qui s’est fait pardonner entretemps en devenant un justicier repenti chasseur de malfrats, est devenu, signe des temps, un défenseur de la cause animale, ou plus exactement le protecteur d’un Aymeric Caron de l’Ouest sauvage, un certain Ovide Byrde. Quant à Rantanplan, il fait ce qu’il peut dans cette histoire.

Qu’est-ce que la série Lucky Luke ? Une parodie de western. Jadis, ce genre littéraire et cinématographique était un objet d’aventures voire de dérision mais à condition que l’on n’y vit pas de femmes, pas de noirs, pas de juifs et autres sujets qui risquaient de « démoraliser la jeunesse. »

En revanche, on avait le droit de se moquer des Chinois et des Mexicains, des dandys angliches, des cuistots français et des « Red necks » texans. Puis le temps fit son œuvre. Les femmes cessèrent d’être d’affreuses viragos au langage de charretier (poke à Calamity Jane…) et les saloons devinrent un peu plus que des bars où l’on joue aux cartes et où l’on fume (ah, mais on n’y fume plus aujourd’hui…) Une ère nouvelle venait d’arriver.

« Le cinéma américain et même les gens qui ont écrit l’histoire du Far-West ont fait des mythes avec des personnages qui n’étaient que des truands et des assassins, racontait René Goscinny, ou dans le cas de Billy The Kid, un malade, un fou. Moi j’ai fait de Billy The Kid un voyou, ce qu’il était d’ailleurs. Quant à Jesse James, le cinéma l’a traité de Robin des Bois qui volait les riches pour donner aux pauvres. En réalité, il était un criminel effroyable. On sait qu’il a volé beaucoup de riches, mais aucune indication ne montre qu’il ait jamais donné un rond à un pauvre… »

L'Arche de Rantanplan : Un Lucky Luke pour la cause animale

Le procédé récurrent dans l’œuvre de Goscinny est de s’attaquer au cliché, qu’il représente des Ibères, des Corses, des Belges ou des Helvètes. Dans le western, les clichés ne manquèrent pas et l’histoire sert souvent de prétexte aux histoires : Le Grand Duc, Sarah Bernhard, Freud, Pinkerton… ces figures de l’Ouest américain ont été passés à la moulinette du sarcasme de cette série dont le succès n’a pas faibli depuis sa création en 1947.

Depuis que Jul a pris les manettes du scénario avec la complicité d’Achdé, on constate une volonté de ne pas éviter les sujets qui fâchent : La Terre promise évoquait l’immigration juive, et Un Cow-boy dans le coton celui du racisme à l’encontre des Afro-Américains aux Etats-Unis. Le sujet avait déjà été abordé, mais en termes généraux, par Goscinny : Le 20ème de cavalerie à l’égard des peuples autochtones ou la question de la supposée pureté de la race dans Les Rivaux de Painful-Gulch.

Avec L’Arche de Rantanplan, c’est la cause animale qui est le thème central. Et notre bon cow-boy -dont le métier rappelons-le est de mener les bêtes à l’abattoir- va être amené à défendre un particulier inspiré par Henri Bergh, fondateur en 1866 de l’USPCA (Société américain de prévention contre la cruauté envers les animaux). Jul ne pouvait pas passer à côté.

Le procédé est épais comme de la corde à western et on n’évite pas de mettre Rantanplan et Jolly Jumper -d’une émouvante façon- dans la boucle de cette histoire qui se déroule dans une ville rebaptisée comme il se doit « Veggie Town »…

Il y a bien sûr une morale au bout du voyage : tout extrémisme mène à la dérive autoritaire et liberticide. Reste que Jul et le dessinateur Achdé sortent ici de la destruction des clichés pour se concentrer sur le propos politique. La manœuvre est habile mais il n’est pas sûr qu’elle vieillisse aussi bien que celle de ses créateurs d’origine.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Code EAN : 9782884714921

© Lucky Comics

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26 Messages :
  • Cher Monsieur Pasamonik, quand vous évoquez le parti animaliste, qui drainerait assez de voix pour obtenir le remboursement de ses frais et obtenir des élus, vous parlez de la Belgique ? Car il me semble qu’en France, on en est bien loin.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 5 novembre 2022 à  10:55 :

      Il vous semble... Tapez les mots "parti animaliste"" et "élus" sur un moteur de recherche... Pour votre gouverne, j’habite la France.

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      • Répondu le 5 novembre 2022 à  21:05 :

        Merci. J’ai vérifié. Je l’ignorais en effet mais le Parti Animaliste a vu en tout 13 candidats élus à des scrutins locaux. Il n’a pas pu concourir à la présidentielle de 2022 faute de recueillir ses 500 signatures. Je n’ai pas trouvé l’information mais je doute qu’il ait jamais obtenu le remboursement de ses frais de campagne, étant donné la petitesse de ses scores. Si je me trompe, éclairez-moi, merci.

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  • "Reste que Jul et le dessinateur Achdé sortent ici de la destruction des clichés pour se concentrer sur le propos politique. La manœuvre est habile mais il n’est pas sûr qu’elle vieillisse aussi bien que celle de ses créateurs d’origine."

    La conclusion de votre critique est pertinente. La force de Goscinny était sa capacité d’abstraction : il pouvait parler de l’actualité de son temps tout en restant intemporel. Il ne confondait pas littérature avec journalisme.
    Pas sûr que les références dont parle Jul fassent encore écho dans quelques décennies.

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    • Répondu le 5 novembre 2022 à  21:08 :

      Dans quelques décennies, on lira encore les Lucky Luke de Morris et Goscinny. Probablement pas les reprises de Jul et Achdé .

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      • Répondu le 6 novembre 2022 à  11:30 :

        S’il collait moins à l’actualité, Jul serait capable d’écrire des œuvres intemporelles comme Goscinny. Jul est intelligent et cultivé mais il se laisse trop aller à la facilité d’un calembour et à faire une blague potache qui surfe sur l’air du temps.

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        • Répondu par PATYDOC le 7 novembre 2022 à  10:14 :

          Goscinny ne dédaignait pas les blagues de potaches ni les jeux de mots vaseux ; il est vrai qu’il se laissait plus aller avec son ami Tabary qu’avec l’austère Maurice de Bevere !

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          • Répondu le 7 novembre 2022 à  19:23 :

            Oui mais Goscinny savait hiérarchisé les strates de son humour. Il pouvait faire un bon gros jeu de mot et placer juste après, une réplique avec un humour britannique et ensuite, une blague enfantine, etc. De la dentelle !

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        • Répondu par lorentzo.B le 7 novembre 2022 à  10:44 :

          Combien d’albums de Lucky Luke depuis la mort de Goscinny ? Je n’ai rien contre Achdé et Jul, mais leurs albums noient - ce n’est que mon avis - les petits chefs d’oeuvre de Morris et Goscinny et c’est regrettable. Idem pour certaines séries comme Boule et Bill ; oui, je sais, Ric Hochet, Blake & Mortimer.. Mais avouez qu’en humour, à part les Gai-Luron et Achille Talon du génial Fabcaro, c’est très dispensable.. Bien content que la fille de Franquin soit la gardienne du temple !

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          • Répondu le 7 novembre 2022 à  13:48 :

            Ces personnages sont devenus des marques. Un produit culturel n’est pas une œuvre originale. Un produit culturel, c’est l’exploitation qu’un éditeur fait d’une ouvre mais ce n’est pas l’œuvre.
            Bien sûr qu’il serait plus naturel et bio d’accepter de laisser mourir les personnages. Mais vous aurez du mal à convaincre des industriels du papier imprimé formés à HEC de ne pas chercher à tirer des bénéfices de marques : ils doivent faire des profits pour eux-mêmes et pour nourrir leurs actionnaires.
            Si Isabelle Franquin est gardienne du temple, Nick Rodwell et son épouse sont les gardiens d’un autre temple (du Soleil).
            Il serait plus sain de mettre un point final à une série quand son ou ses auteurs sont morts. Et les repreneurs ne sont pas des auteurs puisqu’ils ne sont pas à l’origine. Ils fabriquent du Canada Dry pas du whisky pure malt.

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          • Répondu le 7 novembre 2022 à  14:04 :

            C’est un vieux débat. Le problème c’est que quand il n’y a pas de reprise, les ventes du fonds s’étiolent et les personnages sombrent peu à peu dans l’oubli.

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            • Répondu le 7 novembre 2022 à  19:25 :

              Mais peut-être qu’ils ne sombreraient pas dans l’oubli avec d’autres stratégies commerciales que de faux-nouveaux-opus. Vous trouvez que Tintin sombre dans l’oubli ?

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              • Répondu le 7 novembre 2022 à  23:15 :

                Tintin ne sombre pas dans l’oubli parce qu’il est une des Bd les plus connues et les plus vendues de tous les temps. Pour les autres, c’est beaucoup plus difficile… et même pour Tintin la stratégie commerciale repose sur la publication de nouveautés en permanence : ce ne sont pas des nouvelles aventures mais ce sont des nouvelles sorties quand même, anthologies, versions colorisées etc. L’une d’entre elles vient de sortir, à un mois et demi de Noël, tout à fait stratégiquement. Si vous ne sortez pas de nouveautés, il est difficile de faire de l’actu et donc de remettre correctement en place le fonds et les ventes baissent, c’est mécanique. Je comprends la réaction de la fille de Franquin mais dans une génération ou deux, les gamins ne connaîtront pas Gaston Lagaffe. Ils auront d’autres héros et pourquoi pas d’ailleurs ?

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                • Répondu le 9 novembre 2022 à  09:29 :

                  Et pourquoi pas ?
                  Pourquoi refuser de mourir ?
                  Pourquoi les personnages qui correspondent à leur époque devraient-ils tous être éternels ?
                  Pourquoi ce conservatisme ?

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                  • Répondu le 9 novembre 2022 à  13:14 :

                    On peut dire que c’est du conservatisme. Mais quand on relit Homère, Molière ou Conan Doyle en 2022, on est heureux que le monde n’ait pas oublié Ulysse, Scapin, ou Sherlock Holmes.

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                    • Répondu le 10 novembre 2022 à  09:00 :

                      On relit Tintin aussi.
                      Il y a une différence entre relire des classiques et faire exécuter des suites interminables à des faussaires plus ou moins talentueux dans l’unique but de vendre.
                      Le conservatisme dont je parle ; : c’est celui de ne pas accepter de mettre un point final à une série parce que c’est économiquement facile et confortable.

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                      • Répondu le 11 novembre 2022 à  10:04 :

                        Oui mais s’il n’y avait pas eu des dizaines d’adaptations médiocres ou plus ou moins réussies en film, romans, BD, au théâtre etc, est-ce qu’on se souviendrait encore de l’oeuvre d’Homère aujourd’hui ? Plus concrètement, les reprises de Corto Maltese sont assez réussies, quoique forcément inférieures à l’oeuvre originale. En France, sans cette reprise, les albums de Corto Maltese ne se vendaient plus beaucoup mais le personnage restait encore présent, car il est très important pour Casteman. En Espagne et même en Italie, avant que la série soit relancée par les nouveaux albums, les albums de Pratt étaient quasi-introuvables !

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                        • Répondu le 11 novembre 2022 à  17:06 :

                          Homère ou Shakespearer n’ont pas attendu que la BD et le cinéma se mettent à exister pour survivre.
                          Les œuvres fortes restent.
                          Pas besoin de créer de nouvelles aventures de Corto Maltese sans Pratt ou de créer de nouveaux albums des Beatles sans les Beatles.
                          Une fois que le point final d’une œuvre est posée parce que l’auteur a décidé que c’était fini ou qu’il est mort. Le marketing peut user d’autres stratégies pour faire perdurer une œuvre sans créer des œuvres apocryphes ou de faussaires.

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                          • Répondu le 12 novembre 2022 à  22:04 :

                            Ce raisonnement est très valable pour les oeuvres très connues, pas pour les autres. Les Beatles sont encore connus aujourd’hui parce qu’il y a un énorme marketing autour d’eux, et de nouvelles parutions sans arrêt. Il y a avait bien d’autres groupes tout aussi géniaux dans les années 60 dont vous seriez incapable de citer les noms. Et pour cause, ils sont oubliés et leurs disques introuvables. C’est le même phénomène dans la BD. Sans nouvelles parutions, l’oubli s’installe et les oeuvres cessent d’être disponibles et sont ignorées des générations suivantes.

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                            • Répondu le 13 novembre 2022 à  11:03 :

                              Les Beatles sont encore connus parce que c’est du génie. Comme Homère et Shakespeare. Le marketing fonctionne forcément pour des œuvres géniales. Le marketing sur Tintin fonctionne parce que Tintin, c’est du génie. si des œuvres sombrent dans l’oubli, c’est parce qu’elles n’étaient pas indispensables. Cela ne veut pas dire qu’elles ne sont pas intéressantes, mais il leur manque l’universalité.
                              Goscinny est universel pas Jul. Et le énième Lucky Luke fait par des repreneurs pour faire vendre la série, c’est seulement du marketing.

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          • Répondu par Auteur le 8 novembre 2022 à  14:34 :

            Et les repreneurs ne sont pas des auteurs puisqu’ils ne sont pas à l’origine.

            Alors Franquin, Will, Jijé, Fournier, Lambil, Goscinny ne sont pas des auteurs ? Les repreneurs de Batman (et tous les autres) ne sont pas des auteurs ?

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            • Répondu le 9 novembre 2022 à  09:27 :

              Au sens étymologique : pas quand ils reprennent la création d’un autre. Mais selon le CPI : en définitive, oui.
              Toute l’ambiguïté est là et c’est sur cette subtilité que les éditeurs et producteurs jouent pour tirer un maximum de bénéfices d’une création. Ainsi, un repreneur devient auteur et une œuvre devient une marque et ce qui était artistique et artisanal devient industriel. L’auteur disparaît au profit de la marque et du véritable bénéficiaire de cette marque qu’est l’éditeur ou le producteur. Petit )à petit, l’esprit de la propriété intellectuelle est vidée de son sens et ceux qui étaient les intermédiaires entre l’artiste et le public prennent le contrôle de la création.

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              • Répondu le 9 novembre 2022 à  13:17 :

                LE CPI ? Quel est donc cet acronyme qui est juge de paix selon vous ? A partir du moment où un artiste veut être lu ou vu, il a besoin d’être diffusé, il a donc besoin d’un marchand d’art, ou d’un éditeur ou d’un diffuseur. L’idée d’un art débarrassé de la notion de commerce n’existe plus depuis après la grotte de Lascaux. Et peut-être même qu’à Lascaux, on faisait payer l’entrée pour admirer les peintures, allez savoir.

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                • Répondu le 10 novembre 2022 à  08:57 :

                  Relisez-moi ! Je ne dis pas que l’auteur n’a pas besoin d’intermédiaire. Je dis que l’intermédiaire s’est placé en position dominante. Nuance.

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                  • Répondu le 11 novembre 2022 à  10:05 :

                    J’ai bien compris. Mais j’ai l’impression que ça a toujours le cas.

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                    • Répondu le 11 novembre 2022 à  17:10 :

                      Hermès n’est pas le dieu des marchands et des voleurs par hasard. Mais, le voleur qui décide de ce qu’il faut produire et à quelles conditions, c’est une farce !

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PAR Didier Pasamonik (L’Agence BD)  
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