Le financement participatif de la BD fait désormais partie du paysage

27 décembre 2013 11 commentaires
  • Souvenez-vous, début 2010 : Sandawe lançait le "crowdfunding", le premier financement participatif en ligne dans le domaine de la bande dessinée francophone. Trois ans plus tard, cette pratique est désormais entrée dans le paysage mais, en plus, elle s'étend aux domaines connexes de la bande dessinée... Premier bilan.

L’idée semblait incongrue en 2009. Il fallait tout le courage et la détermination de Patrick Pinchart, ancien rédacteur en chef de Spirou et ancien éditeur de Dupuis (c’est lui qui a notamment révélé Kid Paddle) pour se lancer, avec ses indemnités de départ de l’éditeur de Marcinelle et avec quelques associés, dans la constitution de la première communauté de financement participatif de la bande dessinée en France.

Un truc pour mettre encore plus de BD sur le marché ? Sans doute, mais avec deux avantages objectifs : 1/ Les auteurs sont associés et impliqués dans le projet, communiquant avec les dizaines d’"édinautes" qui ont misé sur son projet ; 2/ Les "édinautes" deviennent les premiers ambassadeurs du livre qu’ils ont contribué à faire naître : ils en font la promotion auprès de leur famille, de leur cercle d’amis, dans leur région...

Le financement participatif de la BD fait désormais partie du paysage
Sandawe, un "pure player" qui a récolté près de 280 000 € pour ses 18 projets publiés.
capture d’écran

Oh, pour Patrick Pinchart, par ailleurs le créateur d’ActuaBD.com, cela n’a pas été un long fleuve tranquille d’autant que, quelques mois après le lancement de Sandawe, il faisait une lourde chute lors d’une escalade, de laquelle il réchappa de peu à la mort, et qui l’obligea à piloter son projet pendant de longs mois de son lit d’hôpital. Mais l’homme a de la ressource et comme dirait l’autre, ce défi l’a rendu "encore plus fort"...

Le projet a été en tout cas suffisamment crédible pour que Media-Participations (propriétaire de Dargaud, Dupuis, Le Lombard...) embraie aussitôt dans une alliance avec My Major Company et que d’autres plateformes de financement participatif s’ouvrent à la bande dessinée. Il faut dire que le crowdfunding en général affichait en 2012 un total de 2,7 milliard de dollars de recette et devrait, selon certains experts, dépasser le cap de 5 milliards en 2013. De quoi attirer l’attention des acteurs les plus réactifs en temps de crise.

Une alliance entre Média-Participations et My Major Company
capture d’écran

Trois ans plus tard, Sandawe affiche un chiffre qui s’approche de 800 000 € investis à ce jour, avec 32 projets (14 en développement et 18 financés), une communauté de 7930 membres et 1162 auteurs impliqués dans des projets maison ou des projets libres, car depuis peu, Sandawe a ouvert son réseau à des réalisations éditoriales qui ne seront pas publiées sous son label.

Sur Ulule, on affiche au compteur 11 projets BD en cours de financement, 110 financés et près de 281 000 € récoltés.

Avec ses mises de départ faibles, Ulule est celui qui a recueilli le plus grand nombre de projets
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Du côté de Média-Participations / MMC, on dénombre sept projets en cours de développement et près de 200 000 € investis par les édinautes sur 11 projets dont un Largo Winch et deux volumes du Chômeur et sa belle de Jacques Louis (Dupuis) ou encore La Ballade de la Magdalena de Christophe Dubois (Le Lombard).

Enfin, le partenaire du Festival d’Angoulême 2014, KissKissBangBang, affiche trois projets en cours et un peu plus de 51 000 € investis par les internautes sur 18 projets au total.

Peu actif, KissKissBangBang est le partenaire officiel du FIBD 2014
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La différence de rendement entre ces diverses activités se situe dans le statut de leurs opérateurs : Sandawe est un "pure player", totalement impliqué dans ses projets, tandis que Média-Participations/MMC, Ulule ou KissKissBankBank ont bien d’autres chats à fouetter...

Néanmoins, le financement participatif a permis de trouver des sous pour la publication de revues comme La Revue Dessinée sur Ulule, de classiques du comic-book américain comme Das Kampf de Vaughn Bodé sur KissKissBankBank, d’expositions de BD comme l’Exposition Tezuka sur Ulule, l’apprentissage de la BD comme "Apprendre à dessiner" de Benoît Springer sur Ulule, de documentaires sur la BD comme celui sur Jean-Claude Mézières, L’Histoire de la page 52 sur KissKissBangBang et même, récemment, d’une émission de TV sur la BD, Kaboom sur Sandawe ou encore le FOFF, festival de micro-édition indépendante en marge du Festival d’Angoulême sur Ulule !

Mais aussi pour de plus en plus d’albums qui, grâce à cette voie, peuvent exister en librairie.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

- Le site de Sandawe

- Le site de Ulule

- Le site de My Major Company

- Le site de KissKissBangBang

En médaillon : Picsou par Walt Disney © Walt Disney Company Inc.

 
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11 Messages :
  • J’ai du mal à tirer des conclusions de cet article. Pourriez-vous m’en dire un peu plus ? Pouvons-nous en déduire que ce type d’édition est plutôt un succès ? Plutôt pas ? Merci pour votre réponse...

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 27 décembre 2013 à  17:53 :

      Cela dépend ce que vous entendez par succès. Pour les quelque 150 projets financés, cela a permis à l’ouvrage d’être publié. C’est donc un succès.

      Maintenant si la question est : en est-il sorti des best-sellers ? La réponse est : quelles sont les séries débutantes qui sont des best-sellers dès le premier titre ? Très peu. Un catalogue, une série, cela se construit. C’est pourquoi un référent professionnel du genre Sandawe ou Média est préférable, à moins que la volonté d’indépendance vous pousse à agir tout seul.

      Dès lors, le temps est un facteur-clé et il vous faut entretenir votre communauté pour qu’elle accompagne votre développement. Des éditeurs novateurs, L’Association, le Soleil, le Bamboo, Le Requin marteau ou le Delcourt de demain, sont peut-être parmi ceux qui investissent aujourd’hui, qui se font la main sur ces expérimentations.

      Le fait que bon nombre d’auteurs, parfois réputés, s’y mettent, c’est qu’il y a là une réponse à une situation bloquante. Les éditeurs peuvent malheureusement se tromper, les grands avec davantage de conséquence que les petits, bloquer une carrière parce que "ce n’est plus dans la ligne éditoriale" qu’ils se sont choisie, alors qu’il existe en face un public qui permettrait à l’auteur de vivre décemment, voire de trouver les moyens d’un rebond.

      Le crowdfunding n’est pas une manière d’éditer, un "type d’édition" (quoique son aspect communautaire influe sur son marketing) mais une façon de financer l’activité éditoriale. Ce n’est pas la même chose.

      On constate que 1,3 millions € ont été investis sur ce segment. A vue de nez, et sans avoir trop vérifié, j’estime que cela devrait faire entre 0,25 et 0,75% de l’investissement total de la bande dessinée en France. Cela devient significatif, puisqu’avant, c’était zéro.

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      • Répondu par Olivier Wurlod le 27 décembre 2013 à  19:26 :

        Très bien... Mais est-ce déjà rentable pour les édinautes ???

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        • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 27 décembre 2013 à  19:28 :

          Je pense qu’un brillant journaliste économique de votre trempe, M. Wurlod, peut se renseigner pour répondre à cette question.

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        • Répondu le 27 décembre 2013 à  21:34 :

          Est-ce surtout rentable pour les auteurs ?

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        • Répondu le 27 décembre 2013 à  21:36 :

          Très bien, mais est-déjà rentable pour les auteurs ?

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          • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 27 décembre 2013 à  22:26 :

            Vous pouvez dialoguer directement avec eux, autour de leurs projets, sur les sites respectifs. C’est le principe des sites participatifs. Je suppose qu’ils ont des raisons d’être là, non ?

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  • Sandawe
    28 décembre 2013 09:36, par Erik A.

    Tout dépend de ce qu’on appelle "rentable". Et si on veut un travail rentable, il vaut mieux ne pas penser à faire un job artistique, hein. Parce que c’est forcément aléatoire. Mais c’est un autre débat.

    Sandawe propose à ses auteurs une avance sur droits, en forfait qui est dans la fourchette de ce qui se pratique. Après chacun peut toujours se "négocier", selon son cursus... Si l’auteur préfère attendre (album déjà fait par exemple, il y en a eu) le budget du titre sera moindre et pourra peut-être boucler plus vite. Mais par les temps qui courent, mieux vaut tenir que courir. Donc forfait. Il faut bien toucher quelque chose pendant qu’on fait le travail.

    Attention toutefois, sur Sandawe, il faut atteindre 75% de mises sur son titre avant de pouvoir être payé, ce qui peut prendre beaucoup de temps. Certains se financent en quelques mois mais on en a qui mettent plusieurs années !

    Rentable pour les édinautes ? Ma foi, comme le dit Didier, il faut du temps pour construire un best-seller, et pour le moment on est sur du moyen et long terme, selon moi. Les ventes d’albums sont minorées chez tout le monde et ça met donc plus de temps, quand on sort un premier tome...

    Pour ma part, ayant un titre chez eux qui vient de sortir voici deux mois (on le voit régulièrement en habillage depuis, sur ce même site), je peux juste témoigner du sérieux du travail éditorial et du suivi de la part de cet éditeur atypique. Sandawe n’ayant que peu de livres encore suit chacun de ses titres bien plus que si on était édités dans une grosse maison en faisant partie du lot. Là en presse, suivi éditeur, mise en place du titre, bref, travail autour de l’album, on sent bien que les moyens sont là... Et qu’on a à cœur de tout faire pour le porter au mieux.

    Après, bien entendu, le public aura le dernier mot...

    Et ça me va, pour une expérience nouvelle, très intéressante qui en est à ses balbutiements encore...

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    • Répondu par Sergio Salma le 28 décembre 2013 à  14:18 :

      Financer la création, payer la fabrication du livre sont les 2 premières opérations qui exigent de l’argent. Mais la vie réelle d’un ouvrage commence exactement le jour de la mise en vente. C’est à ce moment-là que le travail éditorial entre dans sa phase la plus aléatoire. Les petits éditeurs comme les gros n’ont qu’un seul souci : la place dans les boutiques et magasins, spécialisés ou non. Donc si 100 projets nouveaux se font c’est tant mieux pour les auteurs mais le livre est balancé dans une jungle effrayante et même pour les "majors" et les moyennes structures c’est là que ça coince sévèrement puisque la plupart des points de vente n’ont physiquement plus de place, c’est aussi simple que ça : il n’y pas de place sur la table.Ça se traduit ces derniers mois par un nombre plus faible de pré-commandes pour certains titres et à une pure et simple éviction pour d’autres. Quant aux nouveaux venus, ils n’entrent pas dans le circuit pour les même raisons.

      Il faut d’urgence trouver , inventer une option. Une nouvelle approche vers le lecteur-client qui vient en masse dans les librairies en novembre-décembre et qu’on ne reverra plus( dans une écrasante majorité) avant une dizaine de mois ! Créer un événement en juin-juillet ? Lancer une autre façon de donner envie ?( qui remplacerait la pré-publication dans le meilleur des cas), en tout cas innover dans cette partie ultra-délicate. Les structures de recherches de fonds n’ont résolu que la partie en amont. La partie en aval , nettement plus aléatoire, est à réfléchir en profondeur. Les revues de bande dessinée ont visiblement ouvert une brèche.

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      • Répondu par Michel Dartay le 29 décembre 2013 à  20:19 :

        C’est vrai que le problème de l’encombrement devient problématique pour les libraires classiques ou spécialisés, particuliérement en cette fin d’année. Les valeurs sûres (séries à succès ou auteurs réputés) sont privilégiées, notamment par les filiales du groupe Media-Participations (Dargaud-Dupuis-Lombard) qui ont effectué un tir groupé entre septembre et fin novembre, tout en n’oubliant pas la réhabiltation de leur parfois fabuleux patrimoine, grâce à de belles Intégrales enrichies de matériel rédactionel et de documents rares. Tout cela doit commencer à être inquiétant pour un auteur débutant ou semi-confirmé qui voudrait lancer une nouvelle série, qui risque de passer inaperçue quels que soient ses mérites.

        Le principal gagnant du rapport Ratier qui sortira trés bientôt sera sans doute le comics en VF, grâce à la récente arrivée d’Urban Comics et de son programme sélectif de traductions de comics DC. Le francobelge continuera sans doute à bien se tenir (merci quand même aux 2,5 millions d’exemplaires d’Astérix chez les Pictes déjà vendus), mais le manga risque de montrer des signes d’essoufflement.

        Une concentration moins forte de sorties en automne serait souhaitable, mais en attendant, il y eut en 2013 la première édition de la fête de la BD, avec 100 000 albums distribués gratuitement un weekend de printemps. Une initiative à encourager.

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  • Personnellement extrêment séduit par le financement participatif, j’ai tout arrêté d’un bloc le jour où un des projets que j’ai financé via Ulule ne m’a pas envoyé ma contribution après avoir fait traîner le truc pendant 3 mois... La crise de confiance est arrivée pour moi.

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