"Seuls" au cinéma, une adaptation pleine d’interrogations

8 février 2017 4 commentaires
  • Après le succès de l'adaptation cinématographique de "Tamara", ce sont maintenant au tour des héros de "Seuls" de faire l'affiche des salles obscures. Bientôt suivis par Spirou, Fantasio, et Gaston. Rien n'arrête plus Dupuis dans le domaine du 7e art.

Après le beau succès de la transposition de Tamara au grand écran (800.000 entrées en France, et près d’un million au total sur la francophonie), c’est maintenant à l’adaptation de « Seuls » de truster l’attention des cinéphiles amateurs de bande dessinée, surtout les fans de Dupuis.

En effet, après avoir passionné les lecteurs du Journal de Spirou, les dix albums de la série ont connu un grand succès populaire et critique depuis 2006. Citons entre autres les deux Grand Prix du Journal de Mickey pour les deuxième et cinquième tome de la série, ainsi les prix Jeunesse 9-12 ans décernés lors du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême 2007 et 2010.

Avouons que le scénariste Fabien Vehlmann et le dessinateur Bruno Gazzotti ont compris comment accaparer l’attention du public ! Avec leurs bandes de jeunes lâchés dans un univers aussi quotidien que déstabilisant, les deux auteurs ont trouvé l’équilibre parfait entre des héros attachants et une dramaturgie addictive : un monde sans adulte, où les enfants sont livrés à eux-mêmes, avec tous les avantages et les excès que l’on peut imaginer.

Les « trahisons » de l’adaptation

Cette adaptation cinématographique vient parachever ce succès de librairie, permettant encore à un plus large public de connaître cet univers. Il était bien entendu inconcevable de tenter d’adapter les dix tomes (soit près de 500 pages) dans un seul film de 94 minutes. En tant que coscénariste, coproducteur et réalisateur du film, David Moreau fut donc l’architecte de cette adaptation. Avec Guillaume Moulin, le réalisateur a tordu certains principes de la BD originale afin de pouvoir les adapter au grand écran.

Que les fans se rassurent, ils vont sans problème retrouver Camille, Dodji, Yvan, Terry & Leïla, sans oublier Saul et le Maître des Couteaux. Mais, première différence, les héros du film sont un peu plus âgés que ceux de la série. Si les personnages de Terry et Camille accusent respectivement six et huit ans dans la bande dessinée, on les retrouve plus mûrs dans le film. Le dessin de Gazzotti permettant de jouer habilement du paradoxe de ces enfants plongés dans des considérations presque d’adultes, l’adaptation réaliste au cinéma aurait-elle renforcé cette contrainte jusqu’à la parodie ? David Moreau a préféré tourner avec des adolescents, et comme sa réalisation punchy adresse plus le film à cette tranche d’âge (voir la bande-annonce ci-dessus), ce choix se révèle légitime sans désarçonner les lecteurs de la série.

"Seuls" au cinéma, une adaptation pleine d'interrogations
Les acteurs et le réalisateurs du film « Seuls » sont venus présenter le film « Seuls » en avant-première au récent FIBD d’Angoulême. On les retrouve ici en pleine séances de signatures des affiches du films sur le stand de Dupuis, pour le plus grand bonheur de leurs fans.
Photo : Charles-Louis Detournay

Plus globalement, le réalisateur a choisi de se focaliser sur les thématiques du premier cycles de Seuls, et en particulier les deux premiers albums de la série. Les animaux du cirque, Lucie, le clan du requin, les cairns rouges, et plus globalement toute l’opposition entre la petite confrérie de nos héros et les autres enfants sous la houlette de Saul, tous ces éléments sont balayés par le réalisateur qui a préféré s’intéresser uniquement aux sept personnages précités.

David Moreau, réalisateur, coproducteur et coscénariste du film "Seuls"
Photo : Charles-Louis Detournay

Cette focalisation confère l’épaisseur nécessaire aux héros pour créer le lien avec les spectacteurs du film, en particulier Leïla dont on apprend que sa fougue lui vient d’un frère plus âgé, qui est entre la vie et la mort à l’hôpital. Le fait de les restreindre des animaux et des autres enfants permet également au réalisateur d’accentuer l’aspect survivaliste de son groupe, ce qui recentre l’intrigue aux actes posés par des enfants dans un monde où tous, y compris les adultes, ont disparu.

Le deuxième grand point fort du film demeure le suspense et les scènes d’actions. Dès le démarrage, David Moreau joue les effets de caméra embarquée et du rythme des images pour imposer le tempo ! La tension exercée grâce aux poursuites avec le maître des couteaux et l’affrontement contre Saul captivent les jeunes spectateurs ; âmes sensibles, s’abstenir.

David Moreau n’a pas non plus oublié l’aspect fantastique de l’univers de Seuls. Ici, pas question de grand immeuble noir en hommage à 2001, l’Odyssée de l’espace, ou de ville qui tourne et qui s’enfonce. Le réalisateur a concrétisé l’action des limbes avec un souffle de poussière qui encercle la ville, et qui gagne progressivement du terrain, accentuant la pression exercée sur les personnages.

L’équipe du film "Seuls" : de g. à d. : Stéphane Bak (Dodji), David Moreau (réalisateur, coproducteur et coscénariste du film), Kim Lockhart (Camille), Paul Scarfoglio (Yvan), Sofia Lesaffre(Leïla), et Jean-Stan du Pac (Terry).
Photo : Charles-Louis Detournay

Un final déroutant

Même si l’on regrette certains dialogues minimalistes dans la première partie du film, cette adaptation de Seuls convainc par son respect de l’univers, et les trahisons sommes toutes légitimes qui permettront aux plus grand nombre d’entrer dans cette étrange atmosphère sans en connaître anticipativement le contenu.

Visionner le film en connaissant la série de bande dessinée permet de participer à l’angoisse montante des autres spectateurs : comment David Moreau a-t-il conclu son adaptation cinématographique ? Nous n’en dévoilerons bien entendu pas la teneur dans cet article, mais on peut dire qu’elle respecte une fois de plus l’univers, tout en le trahissant d’une certaine manière. Les interprétations seront donc diverses en fin de projection, selon les affinités ou la connaissance du reste de la série.

Voici d’ailleurs la réaction d’une jeune fille de 11 ans après avoir vu cette adaptation : « J’ai beaucoup apprécié le film car les acteurs jouaient très bien et les effets spéciaux sont extraordinaires ! Je connaissais la série de bande dessinée sans jamais l’avoir lue. Mais à la sortie du film, je n’ai qu’une envie : lire les albums ! »

Voilà sans doute l’atout du film pour la bande dessinée : sa conclusion énigmatique (voire presque mystique) va très certainement pousser les spectateurs curieux vers les albums de Vehlmann & Gazzotti. Un pari donc gagné pour Dupuis, avant même de savoir si le punch et le ton moderne du film vont accrocher la jeune génération.

Dupuis : sur la piste aux étoiles

« Lorsqu’un auteur signe chez Dupuis, comme chez tous les éditeurs du groupe Média-Participations, nous mettons en avant notre capacité à faire vivre leurs univers sur d’autres supports, nous expliquait encore récemment Julien Papelier, le nouveau directeur général de Dupuis, à propos de l’orientation de sa maison d’édition vers les adaptations audiovisuelles. […N]ous avons la chance d’avoir en interne des professionnels de ces domaines, dont Laurent Duvault qui court en permanence la planète pour pitcher avec talent l’ensemble de notre catalogue […] !

Ramzy, crédible en Zorglub ?!
Photo : DR

Et Claude de Saint-Vincent a initié cela depuis quinze ans et continue de persévérer dans cette direction. Ce duo fonctionne très bien et propose de belles opportunités de visibilité. Après, à nous, éditeurs, de profiter de ces films et dessins animés pour redonner un nouveau regard sur notre catalogue, d’enrichir notre offre éditoriale, et de replacer les titres sur le devant des étals. »

Cette orientation de l’exploitation de son catalogue, Dupuis va encore le confirmer dans les mois qui viennent. En effet, après la sortie en DVD et Blue-ray de Tamara à la fin du mois de février, les prochaines semaines sont placées sous le signe du septième art pour la maison de Marcinelle !

Le film Spirou & Fantasio réalisé par Alexandre Coffre est déjà en tournage. Dans les rôles principaux, on retrouve les acteurs suivants : Thomas Solivéres et Alex Lutz incarneront les deux héros, tandis que Géraldine Nakache jouera Seccotine, Christian Clavier le Comte de Champignac et Ramzy Bédia (d’Eric & Ramzy sera le fameux Zorglub ! Sortie prévue pour juin 2018.

Thomas Solivéres et Alex Lutz incarneront au cinéma les deux héros de la BD dans une adaptation de Alexandre Coffre.
Photo : DR

Autre héros mythique de Dupuis, Gaston, va faire l’objet d’une nouvelle adaptation au cinéma. Après la désastreuse transposition réalisée en 1981 par Paul Boujenah (Fais gaffe à la gaffe !, c’est donc Pierre-François Martin-Laval qui va s’attaquer au célèbre héros-sans-emploi. L’acteur-réalisateur signe seul l’adaptation de l’œuvre de Franquin, réalisant le scénario et les dialogues de son film. Il incarnera également Prunelle à l’écran. Quant à Gaston lui-même, il sera joué par Théo Fernandez, que le grand public avaient découvert dans les films des Tuches.

Le tournage de Gaston débutera en mars prochain, avec une sortie déjà annoncée pour avril 2018 ! Décidément, Dupuis a pris le pli des adaptations au grand écran. Fort des belles et respectueuses adaptations de Tamara et de Seuls, il y a fort à parier que cela ramène la maison d’édition sur le devant des étals jeunesse !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

"Seuls", en salle dès ce mercredi 8 février 2017.

Lire les chroniques de Seuls : T1, T2, T4, T5, T6, T7, T8, T9 et T10.

Lire des interviews de
- Bruno Gazzotti : "Je préfère que l’on me parle de l’histoire de ‘Seuls’ que de mon dessin !" (mai 2008) et :"Le dessin n’est qu’une succession de tricheries" et « Nous avons remâché les films et lectures de notre jeunesse pour en faire la série "Seuls" »
- Fabien Vehlmann (où il évoque Seuls) : "Nous recentrerons Spirou et Fantasio sur l’aventure et l’humour (avril 2009)

 
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4 Messages :
  • "Seuls" au cinéma, une adaptation pleine d’interrogations
    13 février 2017 16:55, par BDphiltre

    Vous oubliez "Le Petit Spirou", avec Pierre Richard, François Damiens, Natacha Régnier, entre autres ! Il sortira avant Gaston et Spirou, en principe, puisque le tournage doit être terminé depuis peu... Sauf erreur, report ou annulation. Quoi qu’il en soit, vous commettez une grave omission en oubliant d’en parler. Hors Dupuis, mais chez Dargaud, au sein du même groupe, vous ne citez pas non plus l’adaptation de Valérian...

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    • Répondu par Zot ! le 13 février 2017 à  18:49 :

      Toute cette avalanche de films adaptés de BD ne me dit rien qui vaille. En panne d’idées, le cinéma français doit se dire qu’ils vont surfer sur la popularité de séries (j’allais dire franchises). Attention à ne pas provoquer l’écoeurement du public !

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    • Répondu le 17 février 2018 à  15:01 :

      grave ???

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      • Répondu par Islara le 2 mai à  21:00 :

        Merci pour cet article très complet, agréable à lire et qui répond à ma question de savoir comment interpréter la fin du film qui était dépourvue de tout sens.

        En réalité, il n’y a rien à comprendre si on n’a pas lu la BD. Seule la BD donnera les clés de compréhension. Je trouve ça hyper dommage. Alors c’est sûr, ça pousse à lire la BD pour ne pas rester sur une telle frustration de totale incompréhension. Mais, du coup, le film s’effondre, perd toute sa logique, alors qu’il avait jusqu’à l’avant dernière-seconde toutes les qualités d’une excellente adaptation.

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