"A.D. After Death" : ou comment Scott Snyder et Jeff Lemire ont vaincu la mort

30 mars 2018 0 commentaire
  • Collaboration entre deux figures qui comptent actuellement dans l'industrie du comics, mais sur un projet personnel et atypique, "A.D. After Death" se présente davantage comme un récit illustré que comme une "véritable" bande dessinée. Une œuvre de science-fiction ambitieuse et exigeante.
"A.D. After Death" : ou comment Scott Snyder et Jeff Lemire ont vaincu la mort
Un ballon poursuivi, vert, plutôt que rouge
© Scott Snyder et Jeff Lemire

Peut-être pour une fois l’appellation, largement galvaudée, de "roman graphique" se justifie-t-elle pleinement. Car il y a là, dans la forme adoptée par ces deux auteurs connus et reconnus que sont Scott Snyder (aux commandes de Batman de longues années durant, continuant depuis avec All Star Batman, mais aussi American Vampire, Wytches ou encore The Wake) et Jeff Lemire (Black Hammer, Descender, Trillium, Sweet Tooth ou récemment Royal City), quelque chose qui tire la bande dessinée hors des cases, vers le récit illustré, les planches, classiques, venant scander certains moments clés de l’histoire.

D’ailleurs, Urban comics ne s’y est pas trompé, inscrivant le titre dans sa prestigieuse collection "Urban Graphic", celle des beaux volumes aux formats, non seulement matériels, mais aussi narratifs et graphiques, originaux. La collection, inaugurée en 2015 avec Deux Frères de Gabriel Bà et Fàbio Moon s’était vue enrichie l’an dernier par ce qui nous était apparu comme l’un des titres de l’année 2017 : Charlie Chan Hock Chye.

De la science-fiction, croit-on
© Scott Snyder et Jeff Lemire

A.D. After Death épouse le point de vue de Jonah dont nous semblons découvrir le passé directement par son journal intime. Récit de soi donc, mais au sens presque littéral du terme car dans le monde de Jonah, l’homme a atteint l’immortalité, mais au prix d’un effacement régulier de ses souvenirs pour ne pas saturer le cerveau. Mais Jonah ne veut pas oublier, notamment un puissant sentiment de culpabilité qui l’étreint, et il écrit donc.

Voleur de génie, pratiquant cette activité presque comme un art, de manière quasi désintéressée, Jonah porte une responsabilité dans la conception de ce remède miracle qui permit à une partie de l’humanité, triée sur le volet, d’échapper non seulement à la destruction de l’espèce humaine par elle-même, mais aussi et surtout à sa condition mortelle. Des siècles plus tard, Jonah n’en peut plus de l’isolement dans lequel vit sa communauté et va tenter d’aller voir ce qu’il reste du monde au-delà des limites du refuge que les siens ont construit.

Le début de l’aventure : plongée en enfance
© Scott Snyder et Jeff Lemire
Un récit illustré
© Scott Snyder et Jeff Lemire

Le récit croise donc deux histoires, montées en parallèle. D’une part celle qui mena Jonah à voler la clé de l’élaboration du remède, d’autre part la tentative d’évasion du refuge par un Jonah épuisé par une vie infinie faite d’éternels recommencements. La première, sous la forme d’un journal intime, comme tapé à la machine, environné de splendides illustrations aquarellées. La seconde, dans un format plus classiques de planches de bande dessinée.

La forme adoptée pourra donc paraître exigeante au lecteur de comics. Outre les longs passages purement narratifs, les moments "comics" cultivent une mécanique déceptive qui prend sens dans les ultimes pages du volume. On a d’abord du mal à cerner le projet de Jonah, le monde futuriste s’avère à peine esquissé, toujours rejeté à l’arrière-plan car lui-même comme refoulé par le héros. On le voit, la plupart du temps, seul, dans une attente indécise, au fond existentielle et presque beckettienne, finalement peu enclin à passer à l’action et remettant sans cesse à plus tard l’entreprise qu’il prépare pourtant minutieusement.

Jonah, guettant un signe du néant
© Scott Snyder et Jeff Lemire

Si le lecteur fait l’effort d’entrer dans ce récit et accepte la forme qu’il impose, nul doute qu’il en ressortira marqué. Il y a des passages très beaux, bien sentis et joliment narrés - et par extension brillamment traduits - notamment lorsque Jonah raconte son enfance, un périple familial, les troubles de sa mère ou encore sa manie de visiter des maisons inoccupées.

Voilà qui nous rappelle le talent d’écriture, au sens premier du terme, qui sous-tend la carrière de certains scénaristes - et avant Snyder, pensons à Neil Gaiman ou Alan Moore - et la puissance que peuvent revêtir de "simples" dessin comme en témoigne ici Jeff Lemire, au style graphique pourtant peu académique et normé. À ce titre, A.D. After Death accomplit quelque d’étonnant et de remarquable.

L’objet d’un vol exceptionnel : la veste d’un chanteur de Country !
© Scott Snyder et Jeff Lemire

(par Aurélien Pigeat)

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A.D. After Death - Par Scott Snyder (scénario) et Jeff Lemire (dessin). Traduction Benjamin Rivière. Urban Comics, collection Urban Graphic. Sortie le 23 mars 2018. 264 pages. 22,50 euros.

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