Achdé & Jul : « Nous voulons à la fois respecter la tradition de Lucky Luke, et être totalement surprenants ! »

2 novembre 2018 0 commentaire
  • Pour le huitième album de ses "Nouvelles Aventures" et le 80e album officiel de la série, le célèbre Lucky Luke se voit contraint de quitter le plancher des vaches pour rejoindre Paris. Une équipée qui s'avère loin d'être des vacances !

L’entame de ce nouveau récit sort des sentiers battus. Vouliez-vous déstabiliser le lecteur dès la première page ?

Jul : J’ai à la fois voulu rassurer le lecteur en plaçant le cadre classique de la série (Lucky Luke, les Dalton, l’Ouest...), tout en soulignant l’innovation que nous voulions apporter, en commençant par la fin d’un récit plus traditionnel. À la place du soleil couchant, l’histoire débute.

Achdé & Jul : « Nous voulons à la fois respecter la tradition de Lucky Luke, et être totalement surprenants ! »

Pour dépoussiérer la série ?

Jul : C’est plus complexe que cela, car nous portons une grande responsabilité en réalisant le nouveau récit d’une série qui bénéficie de plus 70 ans d’existence avec je-ne-sais combien d’albums géniaux. En tant que « perpétuateur » de Lucky Luke, on ne peut pas appuyer sur le bouton de la machine à scénario en plaçant des éléments déjà-vus, doublés de la rencontre avec une personnalité authentique. L’album se vendrait sans doute, mais Achdé et moi ne voulions pas emprunter cette voie. Nous voulons à la fois respecter la tradition, et être totalement surprenants. Que chaque album étonne le lecteur tout en abordant un sujet vraiment nouveau, sans que le sujet soit extrapolé ou en dehors de la série. Nous pouvons tenir cet équilibre car nous venons tous deux de la bande dessinée. Nnous sommes capables d’opérer cette transition.

Cette évolution transite-t-elle par un glissement des codes ? Par exemple, Goscinny mettait des références au monde contemporain dans Astérix, mais maintenait un humour de situation dans Lucky Luke. Avec votre album, vous abordez ce terrain avec des clins d’œil davantage référencés à notre époque (50 nuances de Grey, la poussée sécuritaire, etc.)

Achdé : Astérix est un pastiche d’époque, à savoir l’antiquité avec des références contemporaines. Mais Lucky Luke est un pastiche de films de western. Ces deux succès totalement différents profitent néanmoins du même humour du génial de Goscinny.

Jul : Je désirais que notre album fasse sens également avec des éléments d’aujourd’hui. Comme je le disais, nous voulons être fidèles, mais cet album doit aussi nous ressembler, pour ne pas tomber dans le piège d’un Lucky Luke vintage.

Achdé : Pour autant, ces clins d’œil ne doivent pas être trop ciblés, afin qu’on puisse encore les comprendre dans vingt ans. Même si la référence n’est plus d’actualité, elle doit alors rappeler l’époque où l’album est paru, et son contexte, comme une madeleine de Proust.

Jul : Et nous nous appuyons surtout sur le contexte historique de l’époque. Ce personnage qui veut construire des prisons, comme Trump veut un mur à sa frontière, il est finalement légitime, car la construction d’Alcatraz se situe bien à cette époque. Et lorsqu’on évoque les Jeux Olympiques à Paris, cela fait bien entendu référence à la prochaine olympiade, mais aussi au fait que Pierre de Coubertin travaillait à l’époque à l’instauration des J. O. modernes. Dans le même temps, le marketing, la politique sécuritaire, les médias, tout cela a été inventé il y a 120 ans. Cela se démontre dans cet album avec Pulitzer qui finance la levée de fonds pour la Statue de la Liberté via son journal, ou encore les petites statuettes réalisées par l’atelier Gaget (où l’on construisait la statue) et distribuées pendant cette campagne. Ce qui a donné le mot « gadget » par la suite ! Nous cherchons donc à divertir, mais ces allusions bénéficient d’un sens historique : il n’y a pas de gags gratuits.

Multiplier les degrés de lecture reste un objectif identifié ?

Jul : Cela reste un enjeu primordial. En plus d’un honneur, travailler sur Lucky Luke revêt une grande responsabilité, à savoir remettre du lien entre les différents secteurs du large lectorat que nous connaissons. Et réaliser ce lien reste rare et difficile à l’époque de la super-segmentation des goûts de chacun, et de la prédétermination des produits sensés vous plaire, à l’époque où chaque membre de la famille consomme à part sur son écran les programmes qui l’intéressent, sans partage. Or, cet album peut être lu et partagé par quatre générations au sein d’une même famille grâce à ces différents niveaux de lecture. Allant à rebours des autres courants, cette démarche reste rare, confinant presque à une vertu sociale et civique d’avoir un élément en commun, à partager. Car Lucky Luke appartient à tout le monde.

Votre récit se base également sur une solide documentation historique. Comment vous est venue cette idée de traiter de la Statue de la Liberté et de la rocambolesque tournée US de financement pour payer son socle ?

Jul : En faisant des recherches pour l’album, je suis tombé sur les photos de la construction de la Statue de la Liberté à Paris. Le sujet était si emblématique, ainsi l’impact graphique des photographies d’époque qu’Achdé connaissait en tant que passionné du genre ! L’ensemble nous a sauté aux yeux : le sujet était incontournable.

Achdé : À la même époque, je suis tombé sur un documentaire anglo-saxon qui expliquait comment Bartholdi avait réalisé sa tournée américaine en baladant le flambeau de la statue de ville en ville. Avec tous ces éléments, Jul a construit une histoire très dynamique, historique, et qui bouge énormément. Puis, l’avantage du sujet réside dans l’ultra-médiatisation de celui-ci, même à son époque. Toute la construction de la statue avait été photographiée en continu, ce qui a donné une masse de documentation formidable. Les plus importantes recherches ont été liées à l’intérieur même de la statue, que l’on distingue dans l’album pendant la course-poursuite. Les Américains ne disposent que du plan avec ascenseur, et j’ai dû aller entreprendre des fouilles à la BNF pour retrouver les croquis originaux.

Parlons justement de cette étonnante page en deux cases, où l’on entraperçoit l’intérieur et l’extérieur de la statue…

Achdé : Dès que j’ai lu ces lignes dans le scénario de Jul, deux sentiments contradictoires m’ont traversé subitement : « Oulà, cela va être compliqué » ; et « Wahou, la page va être impressionnante ». De plus, ce défi graphique que Jul m’offrait se justifiait dans le récit. C’est peut-être l’un des atouts de Jul, un scénariste qui est également dessinateur, même si nous ne travaillons pas dans le même domaine graphique !

Jul : Un scénariste différent, tel que ceux de Pennac, Gerra ou un autre, n’aurait probablement pas eu cette idée.

Achdé : C’est certainement la planche qui m’a demandé le plus de travail de recherche, de dessin, de reprise à la table lumineuse. Sans oublier la discussion avec le coloriste et son travail formidable pour maintenir la clarté de l’action, sans que ces deux grandes cases aient besoin d’être segmentées en gaufrier. Une segmentation qui aurait été impossible, car l’on aurait dû commencer par la lire avec la case du bas !

Lucky Luke évolue également, on découvre qu’il a le mal de mer loin du plancher des vaches. Vouliez-vous donner plus d’épaisseur au personnage, éviter qu’il ne devienne au final une caricature de lui-même ?

Achdé : Lucky Luke était déjà très expressif dans les trente ou quarante premiers albums : un cow-boy avec ses peurs et ses angoisses. Et nous voulons retrouver cette dimension du personnage. Et l’idée de Jul m’a semblé très légitime : un cow-boy sensible au mal de mer, quoi de plus normal !

Jul : À la demande d’Achdé, je veux casser la statue de cire qu’est devenue Lucky Luke pour qu’il puisse rire, se mettre en colère, tomber malade ou lui enlever ses attributs, afin qu’il se retrouve en chaussettes.

Lucky Luke sort de sa zone de confort. On peut voir comment il réagit ainsi que le regard que lui adressent les Parisiens ?

Cabu & Druillet, croqués par Achdé

Jul : Oui, on retrouve les clichés parisiens : la femme frivole qui alimente les potins, le garçon de café désagréable, etc. Mais aussi le regard des autres sur un cow-boy. Pour autant, nous avons joué sur les couleurs portées par Lucky Luke (noir, jaune et le foulard rouge, à savoir les couleurs du drapeau belge) pour rappeler les origines de son créateur.

On dépasse ce constat critique pour évoquer une rencontre plus générale : le cinéma (à savoir le pastiche de western) qui vient à la rencontre de la littérature française. Ainsi, on fait référence à Crocodile Dundee, avec ce cow-boy dans cette salle de faïence, à Hitchcock avec cette poursuite sur la Statue de la Liberté… et James Bond ! Et encore d’autres allusions au cinéma qu’on aime, comme La Chèvre. De l’autre côté, on place également une série de grands auteurs français contemporains à la création de la statue : Victor Hugo qui sauve la vie de Lucky Luke, Rimbaud et Verlaine qui braquent un café, Madame Bovary qui drague le cow-boy dans le train. Mais on retrouve aussi un hommage à Cabu... Achdé a même croqué Philippe Druillet, qui tient dans la main un exemplaire de Salammbô de Gustave Falubert (rires).

Achdé : J’aime réaliser quelques caricatures lorsque cela cadre avec le récit, mais sans en abuser. Je veux aussi placer quelques références aux vrais aficionados de la série, des clins d’œil qu’eux seuls pourront reconnaître, et qui ne perturbera pas celui-ci qui ne la saisit pas. Comme le psy de la Guérison des Dalton qui dirige la chorale de la prison...

Vous avez également mis l’accent sur la lisibilité.

Achdé : Rendons à César ce qui appartient à César, Morris était un génie du dessin, notamment dans la transcription cinématographique. Sa capacité à visualiser les couleurs était d’une rare intelligence. Ce qui a été tenté dans d’autres séries, Mac Coy par exemple, avec beaucoup moins de réussite ! La scène de l’incendie aurait paru confuse si chaque personnage avait été colorié indépendamment. Et je me suis rappelé Morris, lorsqu’il m’expliquait qu’il avait dû se battre avec les coloristes pour faire ressortir les atmosphères comme il le désirait. Je suis donc reparti de la scène de l’incendie dans À L’Ombre des derricks, car il ne sert à rien de modifier ce qui fonctionne.

Et la suite ? Vous continuez Kid Lucky, le spin-off qui met en scène Lucky Luke enfant ?

Achdé : Oui, car je continue à alterner Lucky Luke et Kid Lucky, surtout que nous venons de signer l’accord pour adapter l’univers de Kid Lucky pour une série de dessins animés. Pour le coup, le prochain Kid Lucky ne sera pas une succession de gags, plutôt une histoire au long cours qui pourra être interrompue par un enfant à n’importe quel moment sans que cela soit difficile de reprendre la lecture plus tard. J’aimerais parvenir à me mettre au niveau de Jul, à savoir traiter un sujet plus complexe, tout en le rendant drôle et attractif.

Jul : Pour ma part, j’ai déjà commencé à travailler sur le prochain Lucky Luke. J’ai dévoilé la thématique à Achdé, un sujet qui devrait être drôle tout en entrant en résonance avec pas mal de problématiques contemporaines. Un sujet délicat comme toujours, avec un fait historique qui fait écho à ce que nous vivons actuellement : c’est la vision du Lucky Luke que nous voulons porter.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

Jul & Achdé
Photo : Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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