Alain Huberty (expert auprès de Millon & associés) : "Un original d’exception est d’abord pour moi une planche historique"

12 décembre 2015 0 commentaire
  • La Galerie Breyne & Huberty est très proactive en cette fin d'année : aux côtés d'une exposition Claire Bretécher à Paris, elle a organisé cinq ventes publiques d'originaux de BD en partenariat avec la salle de vente Millon & Associés, en duplex entre Paris et Bruxelles. Alors que les dernières ventes ont lieu ce week-end, nous faisons le point avec l'une de ses têtes pensantes, Alain Huberty.

Pourquoi cinq ventes publiques dans le mois ?

Tout simplement pour se démarquer des autres. On a été les premiers à inventer le concept d’une vente de 100 pièces de qualité, des belles pièces bien présentées. Et là, on s’est dit qu’on pourrait faire plusieurs ventes-phare successives, tout simplement. il y a un peu de hasard aussi dans le sens qu’André Chéret [Le dessinateur de Rahan. NDLR], juste à ce moment-là, a eu envie de vendre ses planches pour la première fois ; Gotlib a enfin décidé de le faire, lui qui était toujours resté dans l’ombre ; Hergé est la star incontournable et Bob & Bobette de Willy Vandersteen est une autre opportunité qui nous est arrivée par hasard.

Est-ce que cette multiplication des ventes ne risque pas de les neutraliser les unes et les autres ?

C’est l’inverse, en fait. Depuis quelques temps, mais en particulier depuis la vente de la planche d’Hergé qui a fait près d’un million six cent mille euros, on assiste à l’arrivée sur le marché de gens qui agissent pour des fonds d’investissement et des collectionneurs d’art contemporain qui savent maintenant que les planches de bande dessinée se vendent et qui veulent en acheter.

Comment avez-vous choisi vos "Cent originaux d’exception" ?

Il y a une partie de subjectivité dans le sens où un original d’exception est d’abord pour moi une planche historique. Il y a des collègues qui font faire des dessins sur commande, c’est une autre façon de travailler. Nous ce que l’on aime bien, c’est la bande dessinée classique, franco-belge en majorité. Dans cette vente cependant, nous avions rajouté une vingtaine de classiques américains d’une collection particulière. Le dessin en couleurs de Schuiten nous semble emblématique qui rassemble tout ce que l’on recherche dans un dessin de François Schuiten : les Cités obscures, la couleur directe, les architectures. il est tout simplement sublime. À côté de cela, il y avait une planche de Bernard Prince par Hermann qui était une des plus emblématiques de la série, des représentants classiques de la BD franco-belge : Franquin, XIII, Thorgal, Largo Winch...

Alain Huberty (expert auprès de Millon & associés) : "Un original d'exception est d'abord pour moi une planche historique"
Alain Huberty devant des planches de Will Eisner, Milton Caniff, Alex Raymond, Charles M. Schulz,... Quelques-uns des grands dessinateurs américains présents dans la première vente Millon de cet hiver.

Dans ce choix, il y a les grands noms pour le grand public qui n’y connaît pas grand chose, et puis des noms pour les connaisseurs...

Dans la collection, il y a souvent l’effet "Madeleine de Proust". Les connaisseurs sont des gens qui ont lu ces bandes dessinées dans leur enfance et qui ont envie d’acheter quelque chose qui leur rappelle leur passé. À ceux-là se rajoutent aujourd’hui des gens qui nous demandent ce qu’il faut acheter pour investir. C’est tout à fait nouveau et c’est très compliqué de répondre à une question comme celle-là.

La bande dessinée a-t-elle été et est toujours un bon placement ?

Ah ça, clairement, oui ! J’avais jusqu’ici toujours refusé de répondre à ce genre de question, mais aujourd’hui on peut le dire : oui ! Avec cette nuance quand même : c’est oui pour les grands noms ou certaines catégories de pièces. En revanche, certains dessins d’auteurs modernes faits sur commande qui s’envolent à des prix de fou, je suis plus dubitatif. Il y a eu un déni du marché à la dernière vente chez Artcurial : aucun Hub [Le dessinateur d’Okko. NDLR] n’a été vendu ! il faut une certaine cohérence : un dessin de Moebius ne saurait être vendu au même prix qu’un dessin fait sur commande !

Le marché de la planche originale de BD a suivi la même évolution qu’en photographie : d’abord une acceptation en tant qu’art ; ensuite une période où tout se vend avec des prix de folie ; au final, un marché qui se structure où les vraies valeurs artistiques, celles qui ont influencé les mouvements, ont une vraie valeur financière.

Une belle illustration de Foufi par Kiko aux côtés de strips gigantesques de la Barbarella de Jean-Claude Forest.

Qu’est-ce qui fait la valeur d’un artiste ?

En bande dessinée, il y a un paramètre spécifique de notoriété qui est le tirage de l’album qui est un indicateur de sa notoriété. Mais on ne connaît pas encore sa valeur sur le long terme : Thorgal, XIII, Largo Winch... tirent à des centaines de milliers d’exemplaires. Est-ce qu’ils vont rester dans la postérité ? On ne le sais pas encore. Mais avant même ces critères, il y a 1/ L’innovation de l’artiste : Hergé, Franquin, Uderzo... sont des pionniers ; ils ont inventé un style : la ligne claire chez Hergé, le style très enlevé de Franquin, le style influencé par Calvo d’Albert Uderzo, Druillet, Bilal qui ont inventé une façon de peindre et une couleur, un univers comme Schuiten, Juillard qui a suscité une série de suiveurs, Sfar aujourd’hui, par exemple... Chacun a ses spécificités et une raison pour laquelle ils resteront connus. André Chéret, c’est d’abord la madeleine de Proust : Rahan, Pif Gadget, etc. Mais ensuite, quand on découvre la taille des planches, leur qualité surtout dans la première période, on découvre un grand encreur, de la trempe de Forest ou de Gillon. on ne l’imaginait pas avant de voir les planches ! On a pu choisir les pièces les plus emblématiques.

Franquin, Peyo, Hermann, Jijé, Will... Les grands de l’école franco-belge sont tous présents.

Quand on a de telles pièces qui arrivent sur le marché, entre 3 et 6.000€, c’est le moment d’acheter ?

Pour Rahan, je pense que oui. Certainement les gouaches en couleur. A l’époque, comme dans toutes les maisons d’édition, les dessinateurs ne les récupéraient pas, ça passait à la benne. ce qui est présenté ici est ce qui reste de cette période, il n’y a plus que celles-là.

En quoi Millon se caractérise-t-il par rapport aux autres maisons de vente : Christie’s, Sotheby’s, Artcurial...?

Dans toutes ces ventes, vous remarquerez que ce ne sont pas les maisons de vente qui sont importantes, ce sont les galeries : la galerie Daniel Maghen avec Christie’s, les galeries 9e Art et Champaka avec Sotheby’s, Huberty & Breyne Gallery avec Millon... Les maisons de vente n’apportent aucune pièce ! Ce sont les experts qui construisent la vente de A à Z parce qu’il n’y a pas de pièce sur le marché, sauf exception, qui entre directement par ces maisons de vente. Ces galeries ont besoin des ventes aux enchères pour se positionner sur un marché qui est quand même très médiatique. Un de mes collègues me faisait remarquer qu’il vendait des Picasso à plusieurs millions d’euros dans l’année et que personne n’en parlait, tandis qu’un dessin d’Hergé dans une de mes ventes faisait l’objet d’articles dans tous les médias ! Nous sommes sous la lumière des projecteurs grâce à cela aussi.

Par ailleurs, aujourd’hui, un collectionneur ne fera plus appel à une galerie pour se défaire de ses pièces ; il préfèrera la vente publique. Il veut profiter de la vague d’autant que, dans le cas d’une pièce d’exception, il n’y a plus de prix : c’est celui qui la possède qui en fixe la valeur. Par exemple : le dessin publicitaire montrant Tintin portant une pile d’albums qui a été mis en vente chez Christie’s et qui n’a pas été vendu était extraordinaire. C’est celui qui l’a mis en vente qui avait décidé du prix. Il n’a pas été vendu il y a six mois mais aujourd’hui, le marché lui propose ce prix-là.

Quelques rares gouaches de Rahan par André Chéret.

Est-ce qu’en revanche les maisons de vente vous ramènent une clientèle qui n’aurait jamais acheté de BD auparavant ?

Clairement oui, puisqu’ils ont entre autres une clientèle d’amateurs de dessins et d’art contemporain.

Ce "switch" des amateurs d’art contemporain sur la BD, c’est une chimère ou une réalité ?

Notre expérience nous a montré que nous avions dans nos collectionneurs des amateurs de bande dessinée qui achetaient de l’art contemporain, très peu allant dans l’autre sens. Mais je répète ce que je vous disais au début : maintenant, c’est en train de se passer !

Dans les ventes à venir, il y a cette expo Gotlib. il y en avait déjà sur le marché, mais c’est la première fois qu’il y a une vraie vente.

Gotlib fait partie de cette génération d’auteurs, comme Tibet et d’autres, pour qui vendre des planches était quelque chose de honteux. Cela voulait dire : "J’ai besoin de sous". Il a toujours voulu rester en arrière-plan par rapport à cela. Aujourd’hui, influencé par son agent, il y a moins de réticence parce que ce type de vente : la valeur d’une œuvre en vente publique fait désormais partie de la notoriété et de la reconnaissance d’un artiste. Gotlib voyait les planches de ses amis, Moebius ou Franquin, s’envoler pour des fortunes, alors que, comme il n’avait jamais fait de promotion, ses planches restaient à un niveau immérité, alors qu’il est un grand lui aussi.

Quelles sont vos ambitions en ce qui concerne la vente Vandersteen ?

Cette vente correspond à une volonté de la famille d’essayer de faire connaître plus encore Bob & Bobette en France. On a obtenu la vente parce qu’on avait un duplex Paris-Bruxelles. il n’y aura évidemment aucun problème pour trouver des amateurs en Belgique et en Hollande. En France, c’est naturellement moins connu.

Est-ce que ce marché va encore croître ?

Évidemment, pour ce genre de pièces historiques, on pourra ajouter de un à deux zéros d’ici cinq à dix ans !

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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