Des livres d’Éric Lambé et DoubleBob en financement participatif sur la plateforme indépendante Livre-Avenir

6 décembre 2019 0 commentaire
  • Deux livres coup sur coup pour le Frémok, par deux habitués de la maison d'édition : Éric Lambé et DoubleBob proposent chacun un ouvrage original, au tirage limité et à la forme particulièrement réfléchie. En passant par la plateforme indépendante Livre-Avenir, ils soumettent en financement participatif leurs créations récentes, contournant ainsi les voies traditionnelles de diffusion tout en revenant aux sources de la bande dessinée alternative.

Le Frémok, l’une des maisons d’édition les plus attachées à l’expérimentation en bande dessinée et au décloisonnement artistique, a relativement peu publié en 2019. L’Amour dominical de Dominique Goblet et Dominique Théate, qui est en sélection officielle au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, est sorti en février. Olivier Deprez et Adolpho Avril ont également signé le coffret Wrek not work, co-édité avec la Bibliotheca Wittockiana. Nous pouvons enfin ajouter deux ouvrages parus sous le label Knock Outsider, issu d’une collaboration avec l’association La "S" Grand Atelier, qui cependant s’est autonomisé cette année.

Peu d’ouvrages donc, tous issus de constructions communes avec des structures non spécialisées dans la bande dessinée. Une période de transition pour le Frémok ? Sans doute un peu. Mais il s’agit aussi de poser les fondements de nouvelles évolutions, toujours plus attentives à la réflexion sur l’objet bande dessinée, sa naissance, sa rencontre avec d’autres arts, mais aussi sa matérialité et sa diffusion. En ce sens, les projets d’Éric Lambé d’une part et de DoubleBob d’autre part permettent une accélération de la mutation.

Très différents dans leur conception comme leur aspect final, 48CC d’Éric Lambé et Quelques minutes après que le temps s’arrête de Doublebob recèlent pourtant quelques points communs. Ils sont d’abord le résultat de travaux réalisés par des auteurs fidèles depuis de nombreuses années au Frémok. Ce type de relation nécessite une confiance mutuelle et une similitude de vues. Les deux auteurs ont en outre souhaité des premiers tirages en nombre très limité. Enfin, ils passent tous deux par la plateforme Livre-Avenir, qui accueille déjà les Éditions Adverse et a été utilisée récemment par L’Articho et par Knock Outsider, afin de trouver une part du financement nécessaire tout en cherchant de nouveaux modes de diffusion, visant à retrouver la relation directe entre auteur et lecteur, chère à l’édition alternative.

48CC par Éric Lambé

Le nouvel ouvrage d’Éric Lambé est déjà accessible depuis plusieurs jours. Il ne faut cependant pas le chercher en librairie, mais sur Livre-Avenir ou, ponctuellement, aux Ateliers du Toner, sur le SoBD et sans doute, un peu plus tard, au FIBD. 48CC regroupe six histoires courtes - une rareté dans la bibliographie de leur auteur - dont l’une a été co-écrite avec Carl Roosens. Elles évoquent des sujets très contemporains, comme la solitude des personnes sans domicile ou les drames liés aux migrations, tout en jouant avec les codes de la bande dessinée. Une ligne claire tendance Adrian Tomine - à qui une histoire est dédicacée - plutôt qu’Hergé y domine, sans exclusive toutefois puisque certains dessins imitent l’impression en risographie.

Pourquoi ce titre de 48CC ? Le vocable a été popularisé par Jean-Christophe Menu pour désigner les albums de 48 pages cartonnés et en couleur, hégémoniques sur le marché de la bande dessinée même depuis l’affirmation du « roman graphique ». L’Association, qui s’est en partie construite en réaction à cette hégémonie, a récemment nommé ainsi l’une de ses collections, qui accueille pour l’instant les nouveaux Lapinot de Lewis Trondheim. Le choix d’Éric Lambé a donc forcément une dimension ironique, son livre étant édité par le FRMK qui tout comme L’Association, Cornélius ou Atrabile a sciemment rejeté ce modèle.

Des livres d'Éric Lambé et DoubleBob en financement participatif sur la plateforme indépendante Livre-Avenir
Au départ des "Botanike Komiks" : "Les Jours ouvrables" (collection Feu !) © Éric Lambé / Amok 1997

Au-delà, ce titre a une - petite - histoire, comme l’explique le dessinateur : « Au départ, le projet s’inspire des comics, Eight Ball de Daniel Clowes par exemple, et devait avoir cette forme. L’année passée, j’avais édité un "Botanike Komiks" - Reflection - sur un texte de chanson du groupe Mud écrite par mon fils guitariste et chanteur du groupe, en risographie deux couleurs. Ce "Botanike Komiks" et ceux qui viendront devaient également être publiés en riso, mais, tout à coup, je me suis dit que ce serait beaucoup plus intéressant et drôle de le faire sous la forme d’un bon vieux 48 CC tant décrié par la scène indépendante dont je fais partie. Un peu de nostalgie et de provocation, mais finalement mes premiers amours de lecteur furent sous cette forme. 48CC est donc une sorte de "produit" hybride entre le mainstream et le fanzine : production mainstream (avec une impression de cheap mais quand même de qualité) et diffusé comme un fanzine (en salons et souscription). »

Pour comprendre davantage ce projet et sa genèse, il faut cerner ce qu’est « Botanike Komiks » : « L’expression date de la fin des années 1980 et de mon premier livre, Les Jours ouvrables chez Amok. À cette époque, j’avais beaucoup de difficultés avec la réalisation de bandes dessinées et j’avais mis près de neuf ans pour réaliser ce livre de presque 80 pages. Je trouvais mon dessin très figé, l’atmosphère qui se dégageait de ces histoires étaient assez "lourde", comme figée dans le temps. J’imaginais mes personnages comme des "hommes plantes". Je ne pensais pas au bio ou à la sauvegarde de la nature, mais plutôt à l’impossibilité de bouger, de vivre, comme une plante recherchant ces racines. 48 CC, c’est peut-être aussi une manière pour moi de rechercher mes racines, liée au sentiment de ne pas en avoir. »

Un jalon important des "Botanike Komiks" : "Le Fils du roi" © Éric Lambé / Frémok 2012

48CC n’est pourtant pas seulement un livre-objet mêlant nostalgie et ironie. Si sa matérialité fait partie prenante de l’œuvre, son contenu est fait pour questionner, en délicatesse ou par des chemins détournés, notre monde, nos habitudes, nos modes de vie et de pensée. L’accueil des réfugiés, l’écologie, la religion, la consommation sont interrogés de façon à remettre en cause nos réflexes d’Occidentaux confortablement installés dans une routine qui a parfois pour conséquence la déshumanisation de l’Autre. Les Botanike Komiks souhaitent proposer « un regard sur le monde » : derrière une forme apparemment innocente et dédiée au divertissement, un album cartonné aux couleurs douces et apaisantes, se dévoile un engagement fort envers les oubliés de la société néo-libérale.

Si le premier tirage de 48CC n’est que de 300 exemplaires, ce n’est pas pour en faire un collector. Il s’agit d’abord de participer un peu moins à la surproduction qui rend chaque nouvel ouvrage peu visible, et de répondre « à la production de livres qui ne trouvent malheureusement pas leur public et finissent noyés dans le masse informe de l’édition pilonnés à souhait ». C’est pourquoi deux « Botanike Komiks » par an maximum sont prévus, accompagnés si possible d’expositions ou d’événements, comme il y en a eu fin novembre à Grafixx à Anvers. À suivre donc...

48CC © Éric Lambé / Frémok 2019
48CC © Éric Lambé / Frémok 2019
48CC © Éric Lambé / Frémok 2019
48CC © Éric Lambé / Frémok 2019

Quelques minutes après que le temps s’arrête par DoubleBob

Disponible à partir du 6 décembre, Quelques minutes après que le temps s’arrête est un projet comme les affectionne DoubleBob. D’apparence spontané voire « jeté », son travail est en réalité le résultat d’une minutie extrême et d’une remise en cause permanente. Chaque détail est pesé : processus de création, mode d’exposition, encre, papier, format, type de reproduction, procédé de diffusion... Tout est réfléchi pour assurer une rare cohérence.

S’arrêter à la surface de ses livres peut porter à contresens - cela fait partie du jeu - et à le méjuger. Peu accessible, pas grand public, ésotérique voire hermétique : voilà des accusations dont des commentateurs expéditifs se délecteront. Encore faut-il accorder une quelconque importance à ses notions que nous estimons artificielles et liées uniquement à une vision essentiellement économique de la bande dessinée. DoubleBob est en fait un créateur très attentif à son art, sensible tant à son esthétique qu’à son sens, et soucieux de se renouveler sans s’imposer de carcans. Échanger avec lui le confirme.

Recherche pour "Quelques minutes après que le temps s’arrête" © DoubleBob 2019

« J’ai tendance à m’impliquer très fort et à changer beaucoup de choses jusqu’au dernier moment. » nous explique-t-il. Nous devinons là que le processus de création est au moins aussi important que l’œuvre finale. En ce sens, la formule de diffusion adoptée pour Quelques minutes après que le temps s’arrête, un abonnement - sauf pour le numéro 0 - sur un an à raison d’un numéro tous les deux mois, fait particulièrement écho à la démarche de l’auteur. Le lecteur pourra en effet suivre pas à pas non seulement le déroulement d’une histoire et la description d’un univers, mais aussi sa conception et ses évolutions. Un prolongement musical sera même possible grâce à Lurk Warm qui sortira un morceau en parallèle de chaque nouveau numéro.

Quelques minutes après que le temps s’arrête raconte l’histoire de deux personnages, Minute et Agafia. Le numéro 0 paraissant ce 6 décembre fait office d’introduction ou de bande annonce. Sur un long monologue de Minute, qui évoque sa vie, s’étale la mise en place de son monde : la rue, les terrasses, les canaux et bien sûr Agafia. Un changement, une rupture a eu lieu, probable point de départ à la mini série qui s’ouvre. Les autres numéros s’arrêteront, sous la forme d’un carnet de bord, sur le quotidien de Minute et Agafia. Il sera question « plus de poésie que de courses de voitures mais il y aura de l’action aussi », le point de départ, escamoté depuis, étant l’envie faire un récit policier.

Recherche pour "Quelques minutes après que le temps s’arrête" © DoubleBob 2019

L’une des originalités, outre le trait tantôt précis tantôt fragile du dessinateur, ses compositions à la fois simple et mystérieuse, sa narration elliptique et partiellement codée, réside dans la temporalité adoptée pour le récit. Chaque numéro racontera en effet deux mois de la vie des personnages et sera envoyé aux lecteurs aux moins correspondant de l’année. Favorisant un effet de réel tout en jouant de la mise à distance, ce choix astreint l’auteur à un certain rythme de création - même si les bases sont déjà établies - et impose une unité à l’ensemble.

Le nombre d’abonnements est limité à cent ! C’est que DoubleBob tient à tout faire lui-même aux Ateliers du Toner à Bruxelles. Dessiner bien sûr, mais aussi imprimer en risographie, découper, relier, numéroter, envoyer... Là encore, l’idée est de privilégier le lien direct entre l’auteur et le lecteur en réduisant au minimum les étapes entre la création et la lecture. Au passage, le plaisir pour l’abonné de recevoir chez lui et à moindre frais une nouveauté peu commune n’est pas à négliger.

« Je ne suis pas très doué pour parler de mes bandes dessinées. » nous dit DoubleBob. « Je pense que celle-ci sera plus simple à aborder que les précédentes, et moins sombre aussi. » Le mieux est donc de se laisser absorber par sa création, déstabilisante et comme cryptée, mais étrangement attirante et propice au vagabondage intellectuel.

Quelques minutes après que le temps s’arrête © DoubleBob / Frémok & knives 2019
Quelques minutes après que le temps s’arrête © DoubleBob / Frémok & knives 2019
Quelques minutes après que le temps s’arrête © DoubleBob / Frémok & knives 2019
Quelques minutes après que le temps s’arrête © DoubleBob / Frémok & knives 2019
Quelques minutes après que le temps s’arrête © DoubleBob / Frémok & knives 2019
Quelques minutes après que le temps s’arrête © DoubleBob / Frémok & knives 2019
Exposition & soirée de lancement aux Ateliers du Toner, 6 décembre 2019 à partir de 18h © DoubleBob 2019

Propos recueillis par Frédéric Hojlo.

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

- 48 CC - Par Botanike Komiks (Éric Lambé) - Frémok - collection Amphigouri - 21,8 x 30 cm - 48 pages couleurs - couverture cartonnée - première édition de 300 exemplaires - consulter la page du financement participatif.

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- Quelques minutes après que le temps s’arrête - Par DoubleBob - Frémok / knives - 7 épisodes sur un an - 32 pages minimum par épisode (48 pages pour le numéro 0) - impression en risographie aux ateliers du Toner (Bruxelles) en une couleur pour les pages intérieures, deux ou trois couleurs pour les couvertures - 100 exemplaires sur abonnement - consulter la page du financement participatif.

Consulter la page Instagram de l’auteur.

Sortie de résidence de DoubleBob aux Ateliers du Toner
Vendredi 6 décembre de 18h à 21h
E.L.I ASBL-Espace de Littératures Illustrées
Chaussée de Wavre 150
1050 Région de Bruxelles-Capitale

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