Florence Cestac, "Grande Trissoue" du Festival Delémont’BD (Partie II) [Interview]

  • Florence Cestac a très gentiment accepté de répondre à nos questions sur son actualité éditoriale, sa carrière, ainsi que son statut de Grande Trissoue au festival Delémont’BD (17-19 juin 2022). Suite et fin de notre interview.

Que ce soit avec Ginette, Les Déblok, Le Démon de midi, Les Ados ou encore Super Catho, vous avez une œuvre très sociologique. Vos exégètes n’arrêtent pas de vous le dire !

FC : Oui !

D’ailleurs, Claire Bretécher, qui avait également cette approche très sociologique, avait été décrite en son temps, par Roland Barthes comme étant « la plus grande sociologue » de son temps. Pensez-vous qu’on puisse vous qualifier de la même manière ?

FC : (sourire) Je serais très flattée d’être qualifiée comme Claire. Pour moi, c’est ma grande sœur. C’est elle qui m’a ouvert la voie. J’aime bien raconter mes histoires. Je pense qu’on raconte bien que ce qu’on connaît bien. Quand on peut y mettre du personnel, il ne faut pas hésiter car je crois que c’est ce qui touche les gens. Il faut essayer de raconter des histoires qui les concernent. Par exemple, quand j’ai fait Le Démon de midi, je ne me rendais pas compte que je mettais le doigt sur un fait divers, un phénomène de société. J’aime bien parler. Quand je rencontre mes lecteurs, on se parle. Ils ont des histoires à me raconter. J’ai des histoires à leur raconter. C’est un échange. Ça, j’aime bien.

 Florence Cestac, "Grande Trissoue" du Festival Delémont'BD (Partie II) [Interview]
Cérémonie d’ouverture du festival de Délemont’BD
© Romain Garnier

Vous avez reçu une formation aux Beaux-arts, vous avez développé un style graphique reconnaissable entre tous. Difficile de ne pas mettre votre nom dessus quand on voit le graphisme.

FC : Oui, c’est sûr ! (rires)

Pour autant, avez-vous eu des influences graphiques, avant d’en arriver à votre propre style, des influences majeures, que ce soit de la bande dessinée ou des beaux-arts ?

FC : Mon maître absolu, c’est Franquin. J’ai tellement lu Gaston Lagaffe. Je l’ai usé ! Je l’ai vu naître ce personnage. J’étais petite. Je l’ai vu apparaître dans le journal, je m’en souviens très bien. J’étais abonnée à Spirou. Je le suivais partout. J’ai adoré Popeye, Pépito. Ce sont mes lectures d’enfance qui m’ont formée. Cela m’est resté. À l’époque, on s’achetait les petits formats dans les kiosques. Par exemple, j’achetais Tartine et Mariol [dans la revue Trottolino], des grands-mères folles qui avaient aussi un gros nez. Tous ces petits formats, je m’en suis gavée. C’était mal vu à l’époque, évidemment ! Je me faisais punir à chaque fois.

Ah oui ?!...

FC : Oui ! La fille qui a 8-10 ans, qui lit des petits formats de BD, je vous assure que c’était très mal vu. On me prenait pour une folle...(rires) Déjà, c’était réservé aux garçons, puis c’était une lecture de débiles. C’était super mal vu.

Dessin de Florence Cestac - Hommage à Charlie Hebdo
© Romain Garnier

Nous parlions de vos maîtres, mais lisez-vous vos contemporains ? Auriez-vous quelques noms à citer ?

FC : J’essaye d’en lire pas mal, mais je suis perdue. Je dois dire que la production est tellement énorme que je n’arrive pas à suivre. Je pioche à gauche, à droite, comme Manu Larcenet. J’adore ! J’ai une copine, Laetitia Coryn, que je suis de très près. C’est un peu moi qui lui ai mis le pied à l’étrier pour qu’elle commence, pour qu’elle fasse carrière.

Vous l’avez « récupérée » à la sortie de l’école ?

FC : Oui ! (rires) Quand je l’ai vue arriver et que j’ai ouvert son carton, j’ai dit « Oulah ! ». Il faut l’envoyer à L’Écho des savanes et ça a tout de suite marché.

Lors d’une interview, nous vous avons entendu dire à son sujet qu’elle était une petite fille qui semblait bien sous tout rapport et que lorsque vous avez ouvert le dossier, cela vous a « sauté à la gueule » !

FC : C’est exactement ça ! (rires) Vous voyez comment elle est. Une tête d’ange. Toute gentille. Vous lui donneriez le bon dieu sans confession. Quand elle a ouvert le carton à dessins, c’était sur ses histoires de vieux, c’était trash ! Je me suis dit « il faut en faire quelque chose ». Elle m’a beaucoup fait rire. Une surprise !

Laetitia Coryn, autrice de "Le Monde merveilleux des vieux"

Justement, du fait de votre longue carrière, vous dites vous « il faut que j’aide des jeunes talents à émerger » ? Parce que du fait du système actuel, de la surproduction, c’est difficile.

FC : Je les préviens ! Je les préviens d’emblée que cela va être dur. Que c’est un long chemin, que cela ne vient pas tout seul, qu’il faut beaucoup travailler. Je leur dis : « - Vous êtes vraiment sûrs de vouloir faire ce métier » ? Et si je sens qu’il y a vraiment une envie, je leur donne des conseils, je les aide. Si je peux les envoyer à gauche, à droite, où à mon avis ils pourront être publiés, je le fais.

Maintenant c’est difficile. Moi, j’ai commencé dans des journaux. On faisait une page, deux pages, trois pages, à gauche à droite. Puis après on faisait des albums avec nos publications. Là, il faut tout de suite qu’ils se mettent sur un album. Ce n’est pas facile. La barre est haute. Et je me dis que moi, si je devais démarrer maintenant, ça ne marcherait pas. La barre est trop haute.

Vous qui avez connu une partie essentielle des bouleversements de la bande dessinée depuis les années 1960-1970, si vous aviez cinq bandes dessinées à conseiller aux nouvelles générations, qu’elles doivent lire absolument, quels titres donneriez-vous ?

FC : Oulah ! Il y en a beaucoup. Je me suis occupée d’une collection chez Futuropolis. La collection Copyright. Ça, c’est une excellente collection pour lire des bandes dessinées américaines. Les mecs faisaient un strip par jour et une grande planche le dimanche. Un travail de cinglé qu’on ne peut plus faire maintenant, mais c’est une excellente école pour apprendre la narration, la manière de raconter les choses, aller à l’efficace, le rythme. Indispensable ! Une espèce de Bible. Pour moi, c’est très important. Sinon les grands maîtres, que ce soit Moebius, Tardi, Bilal, Giraud. Les indispensables.

Dessin de Florence Cestac - Exposition dédiée à la Grande Trissoue
© Romain Garnier

Parmi les évolutions majeures du milieu de la bande dessinée, il y a le manga. Vous abordez d’ailleurs la chose dans certaines planches de votre série Les Ados. À l’heure où le manga porte plus de la moitié du marché, a une influence considérable sur les nouvelles générations d’auteurs de BD français, fait lire les nouvelles générations, quel regard portez vous sur cette manière de faire de la bande dessinée ?

FC : Je comprends que ça marche parce que c’est pas cher ! On fait de très beaux albums maintenant, avec beaucoup de pages, mais qui sont trop chers pour les jeunes. Automatiquement, ils se sont rabattus sur le manga. Moi je lisais des petits formats, c’était un peu la même chose. Surtout, cela aborde des sujets que, peut-être, dans l’ensemble de la bande dessinée [européenne], on n’aborde pas... Il y a des trucs vraiment bien. Mon fils me les fait passer, mais je n’en lis pas beaucoup.

Le démon de midi..un classique de Florence Cestac
© Dargaud

Ces dernières années, et bien que cela ait toujours existé, les adaptations animées de bandes dessinées se multiplient. Parmi elles, « Les Cahiers d’Esther » de Riad Sattouf, « Silex and the city » de Jul, « Les Culottées » de Pénélope Bagieu ou « Last Man » de Vivès, Sanlaville et Balak. Avez-vous déjà reçu des propositions d’adaptation ? Une série comme Les Ados ou Les Déblok auraient un potentiel d’adaptation.

FC : Bien sûr ! On m’a fait des propositions, mais ça ne s’est jamais concrétisé. On m’a toujours dit que mes personnages avaient les pieds trop grands, qu’on ne pouvait pas les faire marcher. Enfin bref ! Cela n’a jamais abouti. Mais il y a eu des tentatives.

Mais cela vous plairait ?

FC : Ah oui ! C’est drôle. Passer le relais, c’est très drôle. J’ai beaucoup d’albums qui ont été adaptés au théâtre. Que ce soit Le Démon de midi ou Un Amour exemplaire. J’aime bien que cela se transforme en autre chose. Le Démon de midi, cela a aussi fait un film. On ne peut pas être bon en tout. Je ne sais pas faire de théâtre, je ne sais pas faire de cinéma. Que d’autres s’en emparent. Vous êtes derrière, un peu, vous conseillez. Mais c’est bien de passer le relais. Quand cela reste fidèle à ce que vous avez fait, là c’est jouissif.

Ce serait une manière pour vous de vous faire connaître aux nouvelles générations que l’animation ?!

FC : Je serais ravie. Mais ce n’est pas comme une bande dessinée où on est libre de faire ce qu’on veut. Là, il y a un problème de fric qui rentre en ligne de compte et des gens qui vont bosser dessus. C’est autre chose.

Les Déblok, tome 3 - Truffes et langues de chat à la Déblok - de Florence Cestac et Nathalie Roques
© Dargaud

Vous êtes co-fondatrice de la maison d’édition Futuropolis. Vous avez nécessairement eu à traiter de la question de la rémunération des auteurs. Dans une interview donnée hier à RTS [le 17 juin], vous y affirmiez qu’à votre époque, au-delà du fait que vous étiez moins nombreux dans le métier, vous aviez le système de revues. Vous aviez la possibilité de publier des pages qui assuraient des revenus, certes modestes mais réguliers. Pensez-vous qu’un tel système pourrait renaître ?

FC : Bien sûr. Il faut recréer des revues, mais maintenant c’est compliqué. Je pense qu’il y a un problème de distribution, que désormais cela se passe surtout sur le Net. Donc peut-être créer des choses directement sur le Net.

Que pensez-vous du financement participatif (crowdfunding) comme moyen pour les auteurs d’être mieux rémunérés ?

FC : Je trouve ça bien. C’est une bonne idée.

Exposition de planches de Florence Cestac - Le Jardin Merveilleux (Festival Delémont’BD 2022)
© Romain Garnier

Nous vous posons ces deux questions sur les revues et le crowdfunding parce que la revue Métal Hurlant vient de renaître. Elle a déjà publié son troisième numéro, alternant entre publications « historiques » et de nouveaux auteurs qui publient. Mais aussi Lisa Mandel, Grande Trissoue 2019, qui a fondé en 2020 la maison d’édition Exemplaire dont le financement des œuvres repose uniquement sur le financement participatif. L’ambition étant de mieux rémunérer les auteurs, mais avec la contrepartie d’intégrer davantage les auteurs au processus de diffusion. Quel regard portez-vous sur ces initiatives ?

FC : Ils sont courageux ! Ils sont jeunes et ils ont raison. Il faut y aller. Qu’ils y aillent ! Effectivement, ce n’est pas facile. De faire un livre, c’est extrêmement facile. Le problème du diffuseur, c’est mettre ce livre dans toutes les librairies de France et de Navarre. C’est là que le bât blesse. Jusqu’à maintenant, on ne peut pas passer outre. Donc il essayent d’autres techniques, de manières de travailler. Tant mieux. Parce qu’il y a une espèce de mur de la diffusion qui vous pénalise. Pour passer au travers, c’est compliqué. Ils essayent d’autres choses. Donc bravo ! Allez y les jeunes ! (rires)

Dessin de Florence Cestac - Exposition dédiée à la Grande Trissoue (2)
© Romain Garnier

Dernière question. Alors que vous affirmez couramment que ce vous faites est une passion et que vous désirez mourir le crayon à la main, quels sont les prochains projets sur lesquels vous travaillez ?

FC : Actuellement, je travaille avec Albert Algoud. Un album qui va s’appeler Le Prof qui a sauvé sa vie. Sa vie à lui, c’est-à-dire le fait qu’il est parti de prof de province pour finir clown à Canal+. C’est tout le parcours qu’il a fait pour justement se sortir un peu du système éducatif, de l’école normale. Il est de cette "race" de profs comme Daniel Pennac qui ont sauvé plein d’enfants parce qu’ils les ont sortis du système scolaire en leur montrant des expos, en les emmenant au cinéma, en leur faisant lire des livres qui ne sont pas forcément au programme. Il reste d’ailleurs en contact avec ses élèves de l’époque, ils communiquent toujours, sont amis, je trouve ça formidable. C’est ça qu’on raconte.

(par Romain GARNIER)

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Code EAN : 9791092775402

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Source : Datalib
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