Jean Van Hamme & Olivier Grenson : « Dans "XIII Mystery", nous sommes les seuls à placer notre récit après le complot des XX. »

26 octobre 2018 0 commentaire
  • Avec la sortie simultanée de deux albums, Jean Van Hamme met son point final au premier cycle XIII, en particulier avec le 13e "XIII Mystery" dessiné par Olivier Grenson et dont il s'était réservé personnellement le scénario.

Olivier, quelle a été votre réaction lorsque Jean Van Hamme vous a demandé de réaliser son dernier XIII Mystery ?

Olivier Grenson : J’ai été très surpris ! Surtout que j’ai toujours trouvé que le concept de XIII Mystery était aussi innovant que captivant. J’ai tout d’abord cru à une blague que me faisait Jean, voici maintenant sept ans, avant de me rendre compte de l’honneur qu’il faisait.

Qu’est-ce qui confère une spécificité à XIII Mystery selon vous ?

OG : D’abord, le fait que la série de XIII est déjà un réseau en lui-même, avec ses personnalités et ses intrigues. Le fait de développer les personnages principaux contribuait à ce phénomène de réseau. Plus particulièrement, je suis impressionné par cette idée de laisser des auteurs étrangers à la série en prendre les rênes, le temps d’un album, tout en conservant leur propre style. Ce qui génère des albums indépendants de la série-mère, et donc d’éventuelles portes d’entrées complémentaires.

Jean Van Hamme & Olivier Grenson : « Dans "XIII Mystery", nous sommes les seuls à placer notre récit après le complot des XX. »
L’action est une nouvelle fois au rendez-vous !

Dans ce cas-ci, le tandem est différent des autres XIII Mystery, car le créateur de la série est au scénario. Cela modifie-t-il le principe ?

Jean Van Hamme : Non, car j’ai respecté la charte initiale, en me concentrant sur un personnage et les interactions que cela comporte. La charte des XIII Mystery laissait la liberté de se situer avant, pendant ou après les événements relatés dans la série-mère. Et je suis effectivement le seul à avoir placé mon scénario après le tome 19 de XIII, mais c’était une possibilité qui avait été laissée aussi aux douze autres scénaristes.

Votre récit se place donc dans la foulée du tome 19 mais complète aussi les éléments présentés dans la seconde partie de L’Enquête avec le personnage de Danny ?!

JVH : Oui, j’apprécie ce type de ping-pong entre deux albums. Comme j’avais pu le réaliser pour les tomes 18 et 19 de la série-mère, à savoir La Version irlandaise réalisée par Jean Giraud et Le Dernier Round dessiné par William Vance.

Tel un miroir inversé du Jour du Soleil noir, votre récit suit un personnage déboussolé, qui peine à se retrouver dans ses différentes identités. Le point commun entre les deux : la violence omniprésente, de la côte Ouest à la côte Est !

JVH : Et je n’invente rien, les États-Unis sont un pays très violent, quelle que soit la partie dans laquelle vous vous trouvez. Je les ai suffisamment sillonnés pour vous l’assurer. Tout le monde possède une arme chez soi. Restait à trouver un cadre propice sur le récit et situé sur la Côte pacifique. Mon épouse Huguette et moi avons donc été en repérages, pour nous rendre compte que Santa Monica, le premier lieu où nous avions placé la pharmacie de Judith, n’était esthétiquement pas du tout attrayant, au contraire de Santa Barbara ! Il fallait pourtant tenir compte de la pharmacie dessinée par Jigounov dans le second cycle de XIII. J’ai donc imaginé que Judith déménage encore une fois, et ai transmis à Olivier toutes les photographies de Santa Barbara que nous avions prises, afin d’y planter notre récit.

Illustration inédite réalisée par Olivier Grenson
(c) Dargaud - Grenson - Van Hamme - Vance 2018
Pas d’utilisation sans accord préalable

Rappelons aux lecteurs que vous ne conservez aucune note, aucun dossier concernant la série XIII, que vous n’en avez jamais eus. Et que c’est grâce à votre mémoire, que vous avez écrit la totalité de la série !

JVH : Cela ne m’a pas empêché de laisser passer quelques coquilles, notamment dans certains XIII Mystery. J’étais si focalisé sur les potentiels anachronismes, que certains détails m’ont échappé. Ils sont si minimes que 99% des lecteurs ne les verront jamais, et que mettre le doigt dessus fera sans doute le bonheur des spécialistes...

Outre Judith Warner, on retrouve d’autres personnages, dont David Rigby.

Olivier, vous n’avez rencontré de difficultés à reprendre les cinq-six personnages dessinés initialement par William Vance ?

OG : Je ne me suis pas focalisé sur ce challenge, mais j’ai voulu rester le plus longtemps possible à l’étape du crayonné (jusqu’à la planche 40) pour m’assurer que j’allais pouvoir m’accaparer complètement l’univers, avant de l’encrer de manière homogène. J’ai surtout été surpris par le rythme imposé par Jean Van Hamme. Par rapport à ce que j’avais déjà réalisé dans le passé, Jean place étonnamment énormément d’informations dans très peu de cases, tout en restant très lisible.

Pour guider le lecteur, vous jouez sur le regard. Il permet de suivre l’action et d’exprimer une bonne part de sentiments des personnages.

OG : Sans prétendre qu’il s’agit de ma marque de fabrique, je travaille effectivement depuis longtemps le regard de mes personnages. Il capte celui du lecteur et porte l’âme du personnage.

JVH : Les regards sont critiques car ils doivent exprimer beaucoup de sentiments différents dans le récit : l’amour, la colère, l’amertume, la déception, l’envie, etc. Je ne connais pas beaucoup de dessinateurs qui peuvent laisser un regard s’exprimer avec une telle réussite. Pour preuve, Olivier en rajoute au bon moment, en greffant une case complémentaire et muette à mon scénario, lorsque le personnage encaisse une information abrupte.

Illustration inédite réalisée par Olivier Grenson
(c) Dargaud - Grenson - Van Hamme - Vance 2018
Pas d’utilisation sans accord préalable

Il fallait aussi soigner les moments-clés de l’album. Par exemple, cette attaque de la pharmacie, où chaque trait, chaque regard prend son importance dans cette confrontation ?

OG : Pour être honnête, toutes les pages étaient « difficiles » : il n’y a pas eu un moment où j’ai pu me relâcher, car chaque planche nécessitait une vraie réflexion concernant sa mise en place, le sens de lecture, l’équilibre, sans doute à cause de la masse d’informations que chaque planche recèlait, ainsi que nous l’évoquions auparavant.

JVH : Pour cette séquence dynamique de l’attaque de la pharmacie, je voulais un arrêt sur image, pour souligner le drame qui se jouait, et s’assurer que le lecteur comprenne bien où sont placés les protagonistes.

OG : J’ai voulu jouer sur les deux éléments spécifiques de la bande dessinée : le temps et l’espace. L’espace profite du travelling, de gauche à droite, qui présente toute la scène, ce qui ralentit également le temps. L’autre bonne idée de Jean, est de présenter ces trois regards, ce qui provoque un ralenti dans le temps. D’autres éléments permettent au contraire d’exprimer la rapidité de l’action : l’inclinaison d’un plan, un cadrage différent, un zoom , etc.

JVH : J’avais déjà utilisé cette technique cinématographique du zoom sur les yeux dans Thorgal. Car je suis très « cinéma », pas seulement dans les scènes d’actions, mais aussi dans les séquences plus rudes.

Le plan de l’attaque de la pharmacie...

Olivier, tout en maintenant votre style, avez-vous appuyé quelques éléments graphiques pour vous fondre dans l’univers de la série. Je pense notamment à ces aplats noirs qui vous utilisez ?

OG : On a pu parfois me reprocher d’être trop doux dans mon dessin, de placer trop d’arabesques, de rondeurs. J’ai donc placé quelques masses de noirs, pour donner plus de caractère à mon graphisme, pour durcir l’action, et aussi attirer l’attention du lecteur sur les yeux des personnages. J’ai également rajouté la pluie pour rendre hommage à William Vance. Rappelons que son dessin était extraordinaire, car il mêlait un graphisme quelquefois hyperréalisme à un traitement pictural. Un dessin où la matière prenait son importance et suggérait les atmosphères. Très peu de dessinateurs de bande dessinée étaient capables de réussir ce tour de force. Je voulais être en résonance avec son travail, sans le singer pour autant.

Les couleurs permettent également d’uniformiser la série ?

OG : Évidemment ! Alors que c’était la première fois que je travaillais avec Bérengère [Marquebreucq], j’étais étonné de voir comment ses couleurs se sont collées à mon dessin, comme si nous avions déjà réalisé une dizaine d’albums en commun ! Cela vient sans doute de son expérience de cet’univers, et d’avoir travaillé avant moi avec la dizaine des dessinateurs qui m’ont précédé. Cela n’enlève rien à l’importance de sa contribution, que du contraire !

Au moment de mettre le point final à votre récit, conclusion à presque 40 ans de scénario, avez-vous marqué un temps d’arrêt, vous demandant si l’épilogue serait heureux ou tragique ?

JVH : En effet, je me suis demandé jusqu’à la dernière séquence, celle qui se place dans le parc, comment le récit allait se finir. Puis, j’ai choisi. Bien entendu, je profite d’une grosse ellipse pour éviter de rallonger cet épilogue, mais je ne voulais pas casser l’atmosphère de l’instant.

Olivier Grenson & Jean Van Hamme
Photo : Charles-Louis Detournay

Vous aviez déjà dévoilé un avant-projet de couverture dans votre autobiographie Mémoire d’écritures, avec ce dessin de deux femmes, les pieds dans la mer. Vous avez finalement changé d’avis ?

Un projet de couverture, présenté dans les "Mémoires d’écritures" de Jean Van Hamme

JVH : Oui, nous avion réalisé pas mal de projets de couverture. Celle que vous évoquez, nous l’avons écartée de concert avec Yves Schlirf [1], car tous les autres albums étaient centrés sur un seul personnage. Puis, cela dévoilait la relation qui allait se nouer entre les deux femmes, même si le sujet est rapidement évoqué dès la page 10. En revenant donc sur une femme seule, j’ai demandé à Olivier de dessiner Judith de dos, un angle de vue que j’apprécie.

OG : Je trouvais l’idée intéressante, surtout avec la cascade de cheveux de Judith. Restait à trouver une astuce pour que le lecteur aperçoive tout de même son visage. Vous avez le résultat sous les yeux.

JVH : Il a fallu effectivement réaliser pas mal d’essais, mais le choix final est à la hauteur de mes espérances : une promesse est évoquée, dans une attitude très sexy.

Olivier, vous réalisez donc plusieurs croquis. Puis, le choix posé, j’imagine que vous finalisez votre couverture ?

OG : Non, je ne travaille pas ainsi, en présentant de petits roughs de couvertures. On peut effectivement être séduit par un rough, en raison de son énergie et de sa spontanéité, éléments qu’il peut perdre lorsqu’il est mis au net. Sur base des discussions avec les scénaristes et les éditeurs, je préfère donc réaliser quatre-cinq couvertures finalisées ou presque, afin de réaliser un vrai choix sans perte de temps. Les dessins qui ne sont pas sélectionnés pour la couverture pourront de toutes façons être réutilisés pour un éventuel ex-libris, un tirage de tête, ou autre usage quelconque.

Un mot encore sur la seconde partie de L’Enquête : impossible pour vous de ne pas achever ce Vade Mecum ?

JVH : Bien entendu, car le premier volume a servi de bible pour les scénaristes de XIII Mystery mais il s’interrompait à l’album 12. Je devais terminer le dossier en allant jusqu’à l’album 19, tout en intégrant quelques éléments complémentaires qui ont été ajoutés dans les différents albums de XIII Mystery. Nous ne voulions pas d’emblée republier tout un gros volume, afin de respecter des lecteurs qui disposaient déjà de la première partie. Mais dans le futur, Dargaud réunira sans doute les deux parties en un seul ouvrage.

Un dernier mot sur l’aventure XIII Mystery dans sa globalité ?

JVH : Je trouve que tous les albums sont très réussis, certains plus que d’autres en fonction des personnages. Et je me suis beaucoup amusé à gérer ces différents albums et collaborer avec leurs auteurs. Une expérience donc réussie à mes yeux !

La joyeuse (et un peu délurée) bande d’auteurs qui ont travaillé sur XIII et XIII Mystery
Photo : DR.

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay

[1NDLR : Le directeur éditorial de Dargaud Benelux.

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