Olivier Grenson 2/2 : « L’exercice créatif du "Nageur solitaire" a sûrement été une manière de respirer autrement »

  • Avec son deuxième album de 2021, paru en novembre dernier, Olivier Grenson nous entraîne dans un magnifique voyage onirique et symbolique de 365 pages. Certes, le Corona est abordé, mais dans une formule qui n'est ni omniprésente, ni lassante, de sorte que l'ouvrage propose une véritable parenthèse aussi enchantée que dépaysante. Un album imaginé tout d'abord comme une simple succession de croquis, mais qui bénéficie d'une véritable narration dans sa formule actuelle. Comme nous l'explique son auteur...

Olivier Grenson 2/2 : « L'exercice créatif du "Nageur solitaire" a sûrement été une manière de respirer autrement »Concernant Le Nageur solitaire, votre deuxième ouvrage paru en 2021, le processus créatif semble tout autre que pour La Fée assassine. Car vous aviez pris la résolution en 2020 de réaliser un dessin chaque jour dans un grand agenda ?

Au départ, il n’y a aucune idée d’en faire un livre. Il s’agit juste d’un petit exercice quotidien, un défi qui me sert de création ou d’échauffement avant de me mettre sérieusement au travail sur mes planches. C’était avant tout le plaisir de décliner un personnage dans une situation choisie. La bonne idée, c’était de faire ces dessins chaque jour dans mon agenda en 2020 !

Pourquoi avoir pris initialement le personnage de ce nageur, maillot noir, bonnet rouge, comme élément récurrent de ce défi artistique ?

J’avais spontanément dessiné ce personnage en 2019 , je l’avais appelé Le Nageur solitaire, simple et graphique. De par son habit, il dispose d’une fonction et d’un contexte déterminé. Facile à animer et avec le qualificatif solitaire, il dégage toute une symbolique, mais ça, je ne le découvrirai que plus tard !

D’autres dessinateurs ont déjà réalisé un dessin par jour pendant un an, mais vous vous démarquez en ayant un fil narratif qui s’installe dès les premiers jours. Est-ce qu’on peut qualifier votre travail d’écriture automatique ?

C’est un travail intuitif, une écriture automatique qui s’est enchaînée de jour en jour, finalement dans la mouvance des Kerouac, Ginsberg et du cut-up. Expérimenter en convoquant des associations hasardeuses texte/image ou contexte/image, de séquences en cadavres exquis et donc d’une forme narrative toute particulière. Il n’y a pas de plan, pas de scénario, mais un récit qui s’installe comme un voyage initiatique. Et vers le mois de novembre, je pense quand même à construire plus ou moins la fin de ce voyage. Il y a une vraie fin, je voulais que l’ensemble de ces 365 jours ait du sens. Sans cela, il n’y a pas de raison d’en faire un livre.

On sent que Moebius influence à plusieurs reprises les dessins et la trame du Nageur solitaire, jusqu’au graphisme du personne en lui-même. Est-ce une filiation consciente à vos yeux ? Car vous lui rendez hommage plusieurs fois de manière précise ?

La plupart du temps, le dessin vient avant de voir (éventuellement) une référence. Donc oui, c’est souvent inconscient. Le tourbillon, le vortex du 11 mars par exemple me rappelle une case de L’Incal, mais il doit y en avoir dans des dizaines de bandes dessinées. Le bonnet rouge est d’abord un bonnet de nageur, et puis, je me rends compte plus tard que Moebius l’utilise souvent notamment pour Atan et Stel dans Le Monde d’Edena. Ceci dit Le Garage hermétique reste un de mes livres de chevet. D’autre part, l’histoire nous plonge d’emblée dans l’onirisme et peut-être dans le surréalisme. S’il y a donc hommage à Moebius ou Miyazaki par exemple, on peut trouver des analogies à Magritte, Folon, Topor ou encore Jean Cocteau.

Bien sûr, cette année 2020 a été spéciale à plus d’un titre. Votre choix a d’ailleurs été d’intégrer les éléments que la planète entière vivait, tout en les maintenant dans le cadre poétique et onirique de votre univers ?

Le fait de connecter le dessin à la page du jour dans un agenda, m’incite à développer l’humeur du jour, mes interrogations, des résonances avec le monde, mais surtout pas du dessin de presse. Ça reste un jeu intuitivement poétique et onirique. C’est ce qui vient le plus naturellement dans mon dessin. Très vite, surtout au mois de mars, début du premier confinement, j’avais envie de transmettre une évasion positive, d’ouvrir une porte vers un ailleurs, plus serein, plus zen et surtout que mon dessin entraîne le lecteur à réfléchir, à se poser des questions. Les références littéraires renforcent cette intention. Elles renvoient vers d’autres univers.

Ce qui est remarquable dans votre livre, c’est qu’il se distingue totalement d’un art-book, pour disposer d’un fil narratif, qui se double d’une réflexion sur nos vies et nos centres d’intérêt. Est-ce qu’avec Dimitri Piot, le directeur de cette collection chez Kennes, vous avez retravaillé l’ensemble du matériau brut, pour lui donner cet aspect finalisé ? Notamment en apportant des citations qui éclairent le propos ?

En effet, il y a eu deux phases. D’abord une première lecture sur Facebook puisque chaque jour, chaque dessin y était posté. La preuve que je n’ai pas triché, mais surtout le plaisir d’un échange qui s’est installé très vite et en continu jusqu’au 31 décembre. Une bande musicale originale s’est improvisée malgré moi grâce à Erwin et Vincent. À la fin de l’ouvrage, j’ai remercié toutes les personnes qui ont posté quelques réactions, quelque 500 noms à écrire… Sans Facebook, le développement du récit du Nageur solitaire n’aurait pas été le même. Je pense que je n’aurais pas tenu le coup avec cette régularité. C’est clair que les retours m’ont beaucoup aidé pendant le confinement et le processus de création en a bénéficié largement.

Il y avait le dessin muet réalisé directement dans l’agenda, mais sur FB, je rajoutais un texte, tantôt le narratif du Nageur que j’inventais, tantôt des aphorismes ou des extraits de livres importants pour moi. Avec Dimitri Piot, nous avons recomposé, agencé l’ensemble. Dimitri a fait un travail remarquable. Il m’a accompagné comme un producteur sur une création musicale. Il m’a apporté des idées et m’a poussé à garder une ligne graphique cohérente pour la construction du livre. J’ai retravaillé le mois de janvier et de février pour ne pas créer de distorsion avec les mois suivants. Je ne devais rater ni la fin, ni l’ouverture. De façon tout à fait naturelle, ce voyage initiatique commence par un plongeon. L’idée de passer d’un monde connu vers un monde inconnu. Dimitri l’a décliné sur trois jours. C’est le plongeon le plus long de l’histoire de la BD.

Par la suite, vous sortez rapidement du canevas d’un dessin par jour, pour composer des planches complètes de bande dessinée, ou alors des doubles-pages lorsque le propos le nécessite ?

La séquence de case en case reste ce qui me plaît le plus, une mise en place, comme un jeu de puzzle. L’idée était de ne pas passer plus d’une heure par page. J’ai bien sûr dépassé ce délai à plusieurs reprises. Plus j’avançais, plus je m’intéressais à une narration pertinente et plus riche.

Finalement, la pandémie semble avoir été un moteur créatif pour ce livre, car vous avez exploré des manières pour se reconnecter à soi-même et à notre nature sans perdre la notion de ce qui était important ?

C’est clair. C’était une sorte de bulle de méditation, d’échappatoire, de reconnexion sur le sens de la vie, l’idée de cycle, le côté circulaire de la vie, la relation à la nature, au monde animal et au cosmos. C’est sans doute une voie vers une certaine sagesse. Cet exercice créatif était sûrement une manière de respirer autrement. Mais jamais au grand jamais, je ne m’y attendais en commençant l’aventure.

La réalisation du Nageur solitaire semble avoir été faite uniquement au crayon. Était-ce parce que vous étiez en train de réaliser La Fée assassine au même moment ? Ou êtes-vous en train de glisser progressivement vers une plus grande utilisation de cet outil, après l’avoir mis doucement mis en place dans La Douceur de l’enfer ?

Pour Le Nageur solitaire, le crayon s’est révélé très pratique. Les feuilles de l’agenda sont fines et le dessin doit être une écriture sans fioriture, pas de gomme, juste un tracé spontané, intuitif, sans filet. Pour La Fée assassine, cela représentait un long processus de création pour trouver la bonne identité graphique, celle qui répondait le mieux au contraste et aux tons sépias que voulait Sylvie Roge pour son histoire.

Vous avez publié un troisième ouvrage en cette fin d’année, à savoir l’intégrale de La Douceur de l’enfer. Je pense que c’est un récit qui vous tient fort à cœur ? Est-ce parce que vous l’avez vous-même entièrement scénarisé ?

Comme tous mes livres. C’est vrai que c’était le premier en solo, mais chaque histoire est vécue de l’intérieur et réalisée avec le cœur. Le seul moyen de faire vivre ses personnages.

Outre la compilation des deux tomes, qui donne une plus grande homogénéité, vous avez rajouté pas mal d’éléments complémentaires dans le dossier final. Vouliez-vous expliquer la façon dont vous aviez créé cette histoire ?

Je suis très content que cette intégrale existe, je suis fier de cet album, c’est une histoire qui a mijoté longtemps et qui parle de trauma, de filiation. C’est un récit sur le mythe de la lutte entre la parole et l’oubli. De l’ironie de la vie, de la perte et de la victoire. Billy préfère oublier ou essayer d’oublier plutôt que de parler. Mais un traumatisme ne disparaît jamais et il ressurgit tôt ou tard. La rencontre du grand-père sera le déclencheur qui va l’aider et le sauver.

Le voyage de Billy est aussi un voyage initiatique, mais ce que j’aime dans cette histoire, c’est toute la symbolique qui s’y cache, la frontière notamment, si particulière, les bâtiments bleus de la DMZ et ce pays totalitaire fermé sur lui-même qu’est la Corée du nord. J’aime bien jouer avec certains symboles cachés comme le nom de Billy : Summer qui veut dire l’été et Léthé en grec qui signifie l’oubli. Mais avant tout, c’est une histoire d’amour. C’est pas évident aujourd’hui d’avoir des bandes dessinées qui restent présentes dans cette surproduction. Constater que La Douceur de l’enfer existe toujours est un pur bonheur.

Extrait de "La Douceur de l’Enfer".

Après ces trois livres en 2021, tous aussi différents par le fond que dans la forme, pourriez-vous nous en dire encore un peu plus sur votre travail actuel ?

Comme j’en parlais à la fin de l’interview précédente, je viens de terminer le scénario et le découpage de mon prochain album en solo. Pour vous lever un coin du voile, il s’intitulera Le Partage des mondes, un récit historique qui croisera une histoire onirique et un conte écologique. L’histoire commencera en novembre 1940 en plein Blitz à Londres. Une histoire en résonance avec ce que nous vivons aujourd’hui et comment on peut se positionner, résister, encaisser quand il y a quelque chose qui nous tombe sur la tête et comment faire face à l’adversité. Il s’agira donc d’une histoire sur le deuil et sur la transmission. Par la suite, une nouvelle collaboration avec Sylvie se prépare, elle a déjà découpé son deuxième scénario.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782380755176



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Source : Datalib
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2 Messages :
  • L’intuition d’un artiste... C’est quand même incroyable !
    Olivier Grenson choisi de s’exprimer tous les jours début 2020 et voilà qu’arrive une pandémie avec son cortège de bouleversements et de drames.
    De plus il nous dit dans l’interview : "Cet exercice créatif était sûrement une manière de respirer autrement. "...
    Le corps de l’artiste participe à sa réflexion.
    Notre génération a été marquée par l’apparition et le développement de Moebius, nous l’avons tous vécu en direct dans les publications. C’est quelque chose de voir Moebius déplier le rêve et l’inconscient dans la BD francophone. Une attitude d’artiste qui dialogue directement avec sa feuille comme interface de sa pensée et qui inclut le corps, notre inconscient, dans sa démarche.
    Depuis le départ de Moebius il manque des approches de ce genre. Pas seulement de l’autobiographie mais plutôt du graphisme qui interroge le rêve et touche à l’inconscient collectif. 2020 fut une année hyper collective, dans le sens où nous partagions tous le même virus en temps réel , comme un seul corps, et le combattions dans notre confinement par l’hyper connexion dans le monde virtuel.
    Olivier Grenson est un artiste libre car il sent avec sa tête et ses tripes les choses du monde et il nous donne à les voir.
    Ceci dit, quand le couple Grenson travaille en duo, une autre manière de partager les inconscients, j’aime beaucoup ça aussi !

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    • Répondu par Olivier Grenson le 14 février à  16:37 :

      Mon dieu , Monsieur Philippe Wurm, quel beau cadeau vous me faites là ! La maîtrise de l’intuition dans le lâchez prise, mission impossible ? Mais telle est la quête ! Merci pour ce mot Philippe !

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