Jérémie Dres : "Tous les Juifs de la société égyptienne ne sont pas allés en Israël..."

9 mars 2019 0 commentaire
  • Jérémie Dres est un opiniâtre, un curieux. Il ne se satisfait pas d’un négligent « - Oh, mais c’est vieux tout ça ! », ni d’un « - Mais qui ça va intéresser ? ». Lorsque sa grand-mère décède, il retrouve une valise pleine de photos et de souvenirs sur un passé égyptien qui ressurgit comme un secret de famille. Il n’en faut pas plus pour le lancer sur les traces de ce passé oriental, nous entraînant à la découverte d’une Égypte cosmopolite perdue.

En 2011, l’auteur publiait le remarqué Nous n’irons pas voir Auschwitz (éd. Cambourakis), où il explorait ses racines juives d’Europe centrale. Remarqué, car Jérémie Dres ne verse pas dans le manichéen, ni dans un discours de victimisation. Il reprend son bâton de pélerin pour explorer une autre facette de ses origines, celle de ses grands-parents maternels, dans Si je t’oublie Alexandrie (éd. Steinkis).

Jérémie Dres : "Tous les Juifs de la société égyptienne ne sont pas allés en Israël..."
© Jérémie Dres - Steinkis

Nous suivons l’auteur dans son périple avec une certaine distance. Mais au-delà de cette histoire personnelle, l’intérêt principal de l’album est de nous montrer une Égypte disparue, celle qui accueillait toutes les communautés et où les voisins vivaient en bonne intelligence, en dépit de leurs confessions différentes. Il ne faut pas idéaliser la situation mais il est certain que les régimes militaires qui se sont succédés à la tête du pays n’ont pas favorisé l’ouverture sur le monde. Le multiculturalisme égyptien ne passe plus que par le tourisme, à de rares exceptions près. Aujourd’hui, les quelques Juifs qui restent en Égypte se battent pour faire reconnaître une histoire qui n’intéresse pas grand monde. Et leur moyenne d’âge ne va pas arranger les choses. Pourtant, les synagogues sont magnifiques et bien entretenues.

Le dessin de cet ouvrage est simple, sobre, avec peu d’arrière-plan. Un album où le secret de famille devient une enquête, bien menée, à la découverte d’un passé disparu et empreint d’une réelle nostalgie. Par plusieurs aspects, il rappelle le très beau Toutes les mers, de Michèle Standjowski, sur le Liban.

Vous êtes allés en Pologne sans voir Auschwitz et en Égypte sans voir les Pyramides au fond ?

Oui, en fait c’est ça ! Ce sont des voyages où j’ai des buts assez précis. Pour la Pologne, effectivement sans voir Auschwitz. C’est mon premier livre, « Nous n’irons pas voir Auschwitz  » où je développais le volet paternel de ma famille, c’est-à-dire une famille juive polonaise qui arrivait avant la Seconde Guerre mondiale, avec une grand-mère que j’ai bien connue et qui parlait très très facilement de son passé, de Varsovie et tout ça m’avait donné très envie de voir cette ville et de voir s’il restait des traces de sa famille. D’un côté, elle parlait très facilement de son passé, mais de l’autre elle disait « - Ne va jamais là-bas, ce sont tous des antisémites, méfies-toi des Polaks ! ». Et là, pour l’Égypte et Alexandrie, c’est l’inverse.

Jérémie Dres en janvier 2019.
© ActuaBD

C’est une façon de vous retrouver vous-même ?

Mes grands-parents, paternel et maternel, la Pologne et l’Égypte donc, ils représentaient l’exotisme, la preuve qu’on venait d’ailleurs. Mes parents sont nés et ont grandi à Paris, école républicaine etc. et ils ont voulu qu’on ait exactement le même modèle. Au fur et à mesure, toutes ses traditions se retrouvent perdues, effacées, et je m’en rends quand même pas mal compte. Et si je ne fais pas cet effort de comprendre ses traditions, essayer de les retrouver, elles seront juste complètement perdues. C’est l’objectif de ces voyages : mieux comprendre qui je suis, d’où je viens, comprendre cette identité. Il y a aussi vraiment un objectif de transmission, que vais-je transmettre à mes enfants, à ma fille ? Je ne vais pas lui mentir, je ne vais pas inventer des traditions qui ne sont pas les miennes, qui étaient celles de mes grands-parents, mais j’ai quand même envie qu’elle puisse comprendre ses origines.

Ce que vous avez découvert vous dit quelque chose sur le monde d’aujourd’hui ?

C’est bien le mot, effectivement. Je découvre à chaque fois que je voyage, je pars toujours avec des à priori. Pour ce voyage, c’était que je partais dans un pays musulman... Il fallait donc que je me méfie : je suis d’identité juive, il vaut mieux que je le cache au maximum car je pouvais être victime d’antisémitisme, un peu comme en Pologne, en fait.

Sur place, je n’ai pas crié sur tous les toits mes origines et heureusement, mais j’ai découvert quelque chose de chouette : c’est une génération, plus ou moins la mienne, qui a vraiment essayé de questionner la société égyptienne depuis l’époque de Nasser, et puis le paroxysme avec Moubarak, le nationalisme arabe etc.

© Jérémie Dres - Steinkis

Cette génération a voulu interroger tous ses fondements et même une question taboue qui était : les Juifs..., parce que jusque récemment Juif était égal à Israël et au sionisme, c’était tous des ennemis. Ces tabous sont questionnés aujourd’hui. Il y avait même un documentaire qui avait été fait à l’époque des frères musulmans sur les Juifs d’Égypte, mais qui n’avait pas été réalisé par des Juifs égyptiens, il n’y en a quasiment plus, mais fait par un Copte. Il l’a fait pour un public Égyptiens et pour leur dire « - Eh bien, voilà. Regardez : tous les Juifs de la société égyptienne qui sont partis ne sont pas tous allés en Israël, clairement pas : beaucoup sont allés en France etc. ».

Pour mon enquête, j’ai beaucoup été aidé par deux journalistes égyptiens, une musulmane et l’autre copte. Ensuite, pour un reportage, je prends beaucoup de photos et je me suis vite aperçu que prendre des photos en extérieur en Égypte, c’est assez compliqué. C’est un contexte que l’on peut dire autoritaire et militaire avec le général Al-Sissi. Même si je voyageais avec ma mère et que j’espérais que l’on ressemble à des touristes, eh bien, malgré tout, à chaque fois, il y avait beaucoup de suspicion, on me prenait un peu pour un espion... Et à certains moments, on m’a interdit de prendre des photos. On vous demande souvent les papiers, on vous interdit d’entrer dans certains bâtiments... Tout cela m’a rendu assez parano.

(par Vincent SAVI)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

(par Jérôme BLACHON)

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Si je t’oublie Alexandrie - Jérémie Dres (scénario et dessin) - Steinkis - 248 pages - 22,00 € - sortie le 3 octobre 2018

Vous pourrez retrouver l’auteur :

- Au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, le 12 mars 2019 à 19h30. DES RENSEIGNEMENTS ICI->https://www.mahj.org/fr/programme/en-quete-d-egypte-74805]

- Au salon Livre-Paris, sur la Scène BD-Comics-Manga le dimanche 17 mars 2018 de 12h00 à 13h00, lors d’un débat "Le champ fertile de la BD de reportage" aux côtés de François Vignolle, auteur des Bijoux de la Kardashian chez Glénat.

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