Joker : La fin de l’innocence ?

10 octobre 2019 4 commentaires
  • En 1981, Gotham City est une ville à la dérive. Les déchets envahissent les rues, la misère est omniprésente, et Thomas Wayne, un riche héritier, décide de se présenter à la mairie. Au milieu de ce chaos, Arthur Fleck, clown raté et aspirant comédien, décide de se lancer dans le stand-up. Méprisé de tous, abandonné et humilié par la société, Arthur, déjà mentalement perturbé, va finir par sombrer dans la folie la plus pure...
"C’est juste moi, ou c’est de plus en plus la folie ?"

En dépit de leurs qualités indéniables, les films Marvel Studios obéissent à un schéma et des règles bien définies, qui les rapprochent plus du produit de divertissement que de l’œuvre artistique, ce qui en soit n’est pas un mal : un produit de divertissement de bonne facture remplit son objectif. Mais alors que cette recette bien rodée assoit sa suprématie sur le monde d’Hollywood, on peut légitimement s’inquiéter de cette uniformisation du cinéma américain et des adaptations de comics.

Dans ce climat, le film Joker apparaît alors comme un OVNI, dont on se demande toujours comment il est arrivé là. Le film de Todd Phillips est une véritable bouffée d’air frais dans la production standardisée, un véritable objet artistique qui respecte son matériel original, tout en s’en affranchissant suffisamment pour faire œuvre.

Il est d’ailleurs amusant de mesurer l’influence du Nouvel Hollywood et de Martin Scorsese sur ce film, tant il semble insuffler à la production actuelle une dynamique similaire à celle apportée par ce mouvement de la fin des années 1960. Le film se déroule d’ailleurs en 1981, époque où le Nouvel Hollywood touche à sa fin, s’inscrivant ainsi davantage dans sa continuité.

On espère maintenant que Joker aura un impact durable sur la production des adaptations de comics, et qu’il pousse les studios à prendre plus de risques. Le succès critique du film - déjà lauréat d’un Lion d’Or à la Mostra de Venise - doublé d’un succès public en salles est en tout cas rassurant. Il serait d’ailleurs en bonne position dans la course aux Oscars.

Joker : La fin de l'innocence ?
"Avant je croyais que ma vie était une tragédie, mais maintenant je comprends que c’est une comédie."

Joker est un film anxiogène porté par l’excellente performance de Joaquin Phoenix en Clown-Prince du crime, appuyée par une bande originale oppressante composée par la musicienne islandaise Hildur Guðnadóttir. L’écriture et la réalisation ne dépareillent pas, et Todd Phillips réalise ici son meilleur film. Le réalisateur et Scott Silver, son scénariste, nous racontent ainsi la catabase de ce triste personnage, Arthur Fleck, qui n’a qu’un seul but : "apporter rire et joie au monde". Perdu dans une société qui part à vau-l’eau, Fleck va se retrouver confronté à l’absurdité du monde et la méchanceté d’autrui.

Mais derrière ce récit tragique, le film prend parfois des atours de comédie, lors de passages burlesques renvoyant au monde du cirque et au slapstick, ce genre cinématographique humoristique popularisé par Buster Keaton ou Charlie Chaplin. L’humour noir est aussi très présent dans le film, provoquant le rire ou la gêne selon votre inclinaison au cynisme.

"Gotham est à la dérive"

En dépit de sa dureté et son propos difficile, Joker apparaît finalement comme un plaidoyer pour l’innocence dans une société autodestructrice où plus personne ne s’écoute et chaque action est instrumentalisée. Après avoir commis un crime, Arthur va sans le vouloir se retrouver à l’origine d’un mouvement social de grande ampleur, unifiant tous les laissés-pour-compte de la ville. S’ensuit une déclaration méprisante de Thomas Wayne qui mettra le feu aux poudres, une petite phrase qui n’est pas sans rappeler les sorties fracassantes d’Emmanuel Macron, achevant ici de dresser un parallèle entre les clowns de Gotham City et les gilets jaunes en France.

Une lecture de l’histoire qui vaut surtout pour le public français, là où les Américains y verront plutôt une référence à Occupy Wall Street, un mouvement protestataire qui avait d’ailleurs récupéré la figure de Guy Fawkes, via le masque de V for Vendetta, la célèbre bande dessinée d’Alan Moore et David Lloyd.

"Il suffit d’une journée pour rendre marteau le plus équilibré des hommes"

L’ombre d’Alan Moore plane d’ailleurs sur le film, le scénariste ayant livré avec Brian Bolland l’une des plus grandes rencontres de Batman et du Joker dans The Killing Joke en 1988 : l’histoire d’un comédien raté qui sombre dans la folie après "une mauvaise journée". Mais dans ce récit, Alan Moore se garde bien de donner une origine définitive au Joker, le criminel au visage de craie arguant que les souvenirs sont le socle de la raison, et que les siens sont très vagues.

Accepter la folie reviendrait à diluer ses souvenirs dans son esprit. Une idée reprise par Grant Morrison dans son Arkham Asylum, où le Clown est décrit comme possédant une super-personnalité se reconstruisant chaque jour. Dans le film de Todd Phillips on retrouve ce concept et, sans en dévoiler trop, le réalisateur joue avec les souvenirs d’Arthur Fleck et sa perception de la réalité, embrouillant parfois le spectateur.

"Tout ce que j’ai, c’est des pensées négatives"

La caractérisation du Joker est une véritable réussite, le personnage ayant bien été cerné par les scénaristes et l’acteur principal. Il est une sorte d’agent du chaos ayant choisi de s’engouffrer dans les portes de la folie pour échapper à une société inhospitalière.

Son discours résolument nihiliste nous met d’ailleurs face à nos contradictions : il nous trouble. Il ne s’agit certainement pas d’un anti-héros mais bien d’un vilain, et dès le début du film le personnage n’est pas sain d’esprit, faisant preuve d’un comportement glauque. Cependant, on ne peut s’empêcher de se demander si c’est la faute de la société ou la sienne, si Arthur Fleck finit par basculer. On ressent un mélange de sympathie et d’antipathie pour le personnage, nous amenant à douter de ce que l’on pensait pour acquis.

Joker est un film viscéral, politique et puissant. Il vous fera passer du rire au dégoût en un instant, et vous apportera plus de questions que de réponses. Est-ce la société qui fait les individus ou les individus qui font la société ? Une chose est sûre : la violence entraîne la violence, et un fou en engendre un autre. D’ailleurs, "ça me rappelle une blague..."

"Pendant toute ma vie, je ne savais même pas si j’existais vraiment, mais c’est le cas, et les gens commencent à le remarquer"

(par Vincent SAVI)

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Joker – réalisé par Todd Phillips – écrit par Todd Phillips & Scott Silver - musique composée par Hildur Guðnadóttir - Avec Joaquin Phoenix (Arthur Fleck / Joker), Robert De Niro (Murray Franklin), Zazie Beetz (Sophie Dumond), Frances Conroy (Penny Fleck), Brett Cullen (Thomas Wayne), Douglas Hodge (Alfred Pennyworth), Dante Pereira-Olson (Bruce Wayne) - 121 minutes - interdit aux moins de 12 ans - sortie le 9 octobre 2019.

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Crédits photos : © Warner Bros. Entertainment Inc. / DC Comics

 
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4 Messages :
  • "Joker est un OVNI" ? Un objet volant ???

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  • Joker : La fin de l’innocence ?
    11 octobre 10:00, par Jean-Michel ROBERGE

    Dans quelle société vivons-nous. Nous sommes obligés de vivre dans Gotham City. Pourquoi nous impose-t-on les navets américains. par contre aux USA, les auteurs de bande dessinée franco-belges sont totalement ignorés : les histoires franco-belges sont trop compliquées pour un citoyen américain lambda. Les Américains n’ont pas de culture et leurs héros sont très primaires : les bons d’un côté et les mauvais de l’autre. On se doit d’ignorer les super héros qui détruisent 2 000 ans d’histoire européenne au profit d’une vision simpliste voire extrêmement simpliste des producteurs américains. C’est triste...

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    • Répondu le 11 octobre à  11:16 :

      Rassurez-vous, l’auteur de cet article dit que le succès public et critique de ce film est rassurant.

      "On espère maintenant que Joker aura un impact durable sur la production des adaptations de comics, et qu’il pousse les studios à prendre plus de risques. Le succès critique du film - déjà lauréat d’un Lion d’Or à la Mostra de Venise - doublé d’un succès public en salles est en tout cas rassurant. Il serait d’ailleurs en bonne position dans la course aux Oscars."

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      • Répondu par Henri Khanan le 2 novembre à  22:03 :

        Enorme succès au box-office mondial moins la Chine (850 millions de dollars). La preuve que les films DC6Warner peuvent faire aussi bien que ceux de Marvel Studios, même sans réparties de style sitcom et les effets spéciaux. En route pour les Oscars. Bonne chance !

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