La crise bancaire illustre la Théorie du Grain de Sable.

11 octobre 2008 0 commentaire
  • En publiant la suite et fin du dernier chapitre des {Cités Obscures}, Schuiten & Peeters constatent les différents regards actuels que l'on peut poser sur leur fable métaphorique. Ils évoquent également les modifications importantes apportées à leurs autres récits.

L’année dernière, les deux auteurs des Cités Obscures étonnaient une fois de plus leur public en présentant la première partie d’un récit en noir et blanc, rehaussé par une couleur supplémentaire, et dans un format à l’italienne.

La crise bancaire illustre la Théorie du Grain de Sable.

Nous avions déjà évoqué ces choix de présentation, mais à la lecture du second tome de ce diptyque, c’est surtout le thème de l’album qui reste en tête : on y aborde bien entendu comment une action minime entraîne des conséquences incalculables, mais également un profond antagonisme entre l’homme moderne et les peuplades lointaines, entre les producteurs d’armes et ceux qui les utilisent, entre les personnes qui vivent pour posséder, et ceux qui possèdent ce qui les fait vivre.

Benoit Peeters nous livre quelques clés de sa fable : "La pure confrontation entre ces deux mondes n’était pas le thème du récit, car Constant Abeels, pur brüselois, quitte sa ville pour s’acclimater à ce monde plus rude. Lui qui se passionnait de l’extérieur pour ces phénomènes fantastiques, va donc s’y intéresser de l’intérieur, pour qu’enfin, ses yeux s’ouvrent sur des choses qu’il n’avait pas vues. C’est réellement un chemin initiatique qu’il entreprend."

Mary Van Rathen reprend pied grâce à la Maison Autrique

"Nous avons également réalisé le livre pendant l’ouverture du musée des Arts Premiers, ajoute François Schuiten, où nous nous sommes rendus compte comme il peut être compliqué de sortir d’un regard colonialiste, appréciant des objets pour leur esthétique, alors qu’on les déconceptualise car ils appartiennent à un ensemble de rites usuels ou religieux."

Comme pour la plupart des thèmes évoqués dans les Cités Obscures, ce sont souvent des idées profondément ancrées chez les auteurs, qu’ils laissent transpirer dans ce monde de fiction, pas si éloigné de cela de notre réalité. Dans cet esprit, la théorie de ces petites anomalies fantastiques qui prennent de plus en plus d’ampleur dans la vie des concitoyens de Brüsel, trouve un triste écho dans les remous financiers de ces derniers jours : " Même si on peut lire cette théorie comme un conte philosophique, c’est difficile de ne pas penser non plus à la crise financière actuelle, où l’on crève une bulle qui engendre des conséquences incalculables", constate Benoît Peeters. "D’ailleurs, les autorités de Brüsel tentent d’enfermer le problème, comme nous tentons de gérer nos banques sans réellement y arriver. Nous sommes donc imbibés de thèmes profonds, et grâce à un travail artistique et narratif, nous parvenons à produire des métaphores avec un certain effet réaliste."

"Nous évoquons aussi un aspect futur", ajoute Schuiten, "car Brüsel s’adapte à ce sable et à ces pierres en les utilisant comme instrument de promotion, et j’espère qu’un nouveau type de valeur et qu’un repositionnement plus sain à l’argent vont se produire suite aux problèmes vécus. Même le vieux politicien brüselois est tout de même réélu, ce qui peut vouloir dire que la Belgique, comme Brüsel, peut supporter n’importe quelle crise, et finit toujours par surmonter les épreuves."

De nouvelles éditions, revues et corrigés.

Avec la nouvelle édition des Murailles de Samaris, parue l’année dernière, les auteurs ont entamé une remasterisation de leur ouvrages, accompagnée de divers inédits. Grâce aux originaux, précieusement conservés par François Schuiten et aux nouvelles techniques de gravure, les albums gagneront en qualité graphique tout en restituant fidèlement les couleurs originelles. Ils seront également complétés par divers récits, inédits en album. En marge de ces nouvelles éditions, sortira à l’automne prochain, un recueil baptisé Contes et Légendes du Monde Obscur, et qui regroupera nouveautés et introuvables.

"Nous voulions revisiter la série en lui donnant un aspect plus abouti", expliquent les auteurs. "Certains albums plus que d’autres ne nous satisfont pas entièrement. Ainsi nous avons retravaillé en profondeur "L’Ombre d’un Homme", car si le début nous plaît énormément, nous n’avons pas l’impression d’avoir porté l’histoire aussi loin que nous le voulions. Nous avons donc retiré quelques pages (placées en postface) pour en ajouter dix, corriger des erreurs de mise en scène et d’enchaînement, ajouter des dialogues et la voix du narrateur. Nous n’avons peut-être pas tout résolu, mais nous avons conservé la force thématique originelle de ce récit, que nous avions eu l’impression d’avoir un peu étouffé lors de cette première publication."

Certains albums avaient déjà été revisités par François Schuiten et Benoît Peeters, tels que Le Guide des Cités Obscures, et L’Archiviste. Nous ne voulons pas non plus tout refaire par un studio comme Hergé ou entièrement redessiner un album tel le Slaloms de Lewis Trondheim qui avait juré qu’on ne l’y reprendrait plus, mais c’est aussi une façon de ne pas lâcher ses livres, en les accompagnant jusqu’au bout. La grande question était de savoir pourquoi et à quel moment nous nous étions perdus pour trouver le déclic ! Ces nouvelles moutures sont vraiment remasterisées, comme des livres d’aujourd’hui. Bien sûr, ils comportent sûrement encore certains types de défauts. Nous ne sommes pas imbus de nous-mêmes pour omettre nos erreurs. Concernant "L’Ombre d’un Homme" qui paraîtra en mars, nous avons l’impression que cet album est meilleur. Bien entendu, les lecteurs en jugeront !"

François Schuiten (g) et Benoît Peeters (d), au sein de la Maison Autrique, un des ’personnages’ principaux de leur nouvel opus.

(par Charles-Louis Detournay)

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