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Lauriane Chapeau : « "Storyville" évoque mes propres interrogations »

Par Charles-Louis Detournay le 2 novembre 2023                      Lien  
Nouvelle scénariste chez Glénat, Lauriane Chapeau démarre fort avec ce récit aussi rocambolesque que pédagogique concernant le plaisir féminin. L'occasion de revenir sur cet album que nous avions déjà chroniqué, pour donner un coup de projecteur sur une nouveauté qui se démarque réellement de la production actuelle.

Lauriane Chapeau : « "Storyville" évoque mes propres interrogations »Quel a été le point de départ de cette première bande dessinée que vous situez dans l’ancien quartier chaud de la Nouvelle-Orléans, baptisé "Storyville" ?

Il y a plusieurs années, j’avais écrit une série de nouvelles qui mettaient en scène des femmes américaines dans des cadres archétypés : une gangsta mafieuse qui tuait un homme en l’étouffant avec ses seins, une jeune femme de la Nouvelle-Orléans à la recherche de plaisir et qui découvrait le sexe via un bordel., etc.

Un ami illustrateur qui les a lues m’a dit que je devrais les développer en bande dessinée. Il fallait en choisir une, et mon choix s’est porté sur cette jeune femme de la Nouvelle-Orléans, Santa, car c’est celle qui me parlait le plus. En me documentant, j’ai découvert l’histoire de Storyville où la prostitution était pour ainsi dire légalisée et également circonscrite à un périmètre précis. Le reste de l’histoire a émergé de façon naturelle..


Vouliez-vous désacraliser l’image du bordel ? Comme il l’est dans l’esprit de votre héroïne Santa ?

En réalité, je m’identifie un peu à Santa car enfant, j’étais fascinée par l’image de la prostituée et du bordel. À mes yeux naïfs, la prostituée que j’imaginais très belle, faisait l’amour et gagnait de l’argent, bref un modèle de la femme émancipée. Du fantasme à la réalité, il y a un monde qui les sépare, et lorsque la documentation m’a rattrapée, je me suis rendu compte que la prostitution est finalement un milieu très glauque, un peu comme l’héroïne abandonne ses idées préconçues au cours du récit.

Storyville évoque donc mes propres interrogations. Je souhaitais explorer mes questionnements par le biais de cette jeune fille qui dispose d’une vie érotique par elle-même et qui apprend ce qu’est réellement un bordel. Dans ces maisons closes, tout est centré autour du plaisir masculin : les femmes sont uniquement vues comme des objets de désir aux yeux des hommes. Or notre héroïne voudrait que les prostituées soient également des personnes désirantes. Elle cherche à un épanouissement dans tout cela, et à ce qu’elle envie de vivre.

Vous vouliez donc traiter du plaisir féminin au travers de prostituées ?

Au début, je n’avais pas intellectualisé le propos de cette histoire. J’ai surtout voulu explorer mes propres interrogations. Le cadre s’imposait pour moi, car le bordel est l’antre du sexe. Dans les films, on voit souvent comment les hommes y perdaient leur pucelage, ce qu’ils y faisaient. D’ailleurs, le cadre de la maison close continue donc de me fasciner, c’est un excellent terreau pour y situer des histoires.

Dans le même temps, j’ai découvert une autre vision lorsque je me suis retrouvé à dix-huit ans avec une amie en Thaïlande. Dans les quartiers de la prostitution, j’observais ces hommes qui étaient ouvertement consommateurs. C’était à la fois choquant et interpellant, car il s’agissait de personnes que j’aurais pu connaître au quotidien. La raison de leur démarche m’intéressait : « Pourquoi ? » Une question que j’ai résolue à ma manière, à travers le cheminement de Santa.

Vous vouliez tout de même initier les lecteurs et les lectrices au plaisir féminin. Parce qu’il est encore trop entouré de tabous ?

Ce n’est pas tant le plaisir féminin que je voulais aborder, mais plutôt le désir féminin ! La femme qui désire et qui exige d’être entendue. Une réalité n’est pas encore complètement acceptée dans notre société. Les hommes ont encore du mal à être vus comme des objets de désir. Alors que les femmes ont été élevées dans cette idée. Nous vivons donc encore avec les modèles qu’on nous a transmis.

Souhaitez-vous continuer d’évoluer dans cette direction pour votre prochain album ?

Oui et non. Je continuerai de parler de ce qui m’a touché enfant, mais cela ne sera plus lié à l’aspect sexuel. « Petite grande » sera mon deuxième album chez Glénat. Il s’agit d’un récit autobiographique sur un trauma d’enfance survenu dans le cadre scolaire, et de comment il a influé mon parcours jusqu’à l’entrée de ma propre fille à l’école, une histoire de lutte, de résilience et de transmission à ma sauce. Le ton de Storyville sera bien entendu maintenu, avec beaucoup d’humour et du dynamisme !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782344046890

Storyville, l’Ecole du Plaisir - Par Lauriane Chapeau & Loïc Verdier - Ed. Glénat

Lire également notre chronique : Storyville, une école du plaisir qui n’ouvrira malheureusement pas ses portes.

Photo : DR.

Glénat ✍ Lauriane Chapeau ✏️ Loïc Verdier à partir de 17 ans Histoire Drame Féminisme
 
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