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"Les Praticiens de l’infernal Vol. 3" (Éditions Cornélius) : le langage de Pierre La Police à son meilleur

Par Frédéric HOJLO le 20 mai 2022                      Lien  
Fongor et les frères Thémistecle reviennent. Et ça chauffe ! Le monde est confronté à une suite de catastrophes naturelles pas naturelles. Paradoxe ? Évidemment, puisqu'il s'agit du troisième volume des "Praticiens de l'infernal" signé par Pierre La Police et édité par Cornélius. Un sommet de l'absurde par un auteur qui invente son propre langage.

Il serait présomptueux de vouloir résumer en quelques lignes une aventure des Praticiens de l’infernal. De manière générale, les livres de Pierre La Police, leur créateur, ne sont pas de ceux que l’on « pitche » à la va-vite. En l’occurrence, résumer c’est trahir.

Écrire platement une poignée de phrases pour ordonner et simplifier une intrigue aussi farfelue, fantasque et en même temps si classique que celle de ce troisième volume des Praticiens de l’infernal, c’est dénaturer une œuvre dont la substance est presque insaisissable. On y retrouve les mêmes principaux éléments que dans les précédents volumes : les frères Chris et Félicien Thémistecle, jumeaux mutants et sans cesse renaissants, leur flegmatique acolyte Fongor Fonzym à la peau toujours aussi bizarrement tachetée, de mystérieux méchants atteints d’étranges déformations physiques, des rebondissements à ne plus savoir qu’en faire et une fin qui finit bien.

Les titres des différents tomes informent davantage de la mesure du délire - folie contenue, encadrée, sous contrainte, mais folie quand même - de Pierre La Police. Le premier volume : Destruction du littoral et césarienne interdite - regard clinique sur on-ne-sait-quoi. Le second : Miracles nuisibles et malveillances célestes - parfait oxymore poétique. Le nouveau : Perpétrations punitives et dépressions basaltiques - menace géologiquement effrayante. On hésite entre des intitulés de thèses inventés par des étudiants sous acide ou des tentatives performatives de (d)écrire un nouveau monde.

"Les Praticiens de l'infernal Vol. 3" (Éditions Cornélius) : le langage de Pierre La Police à son meilleur
© Pierre La Police / Cornélius 2012 & 2017

Les Praticiens de l’infernal tiennent une place à part dans l’œuvre de Pierre La Police. S’y retrouvent son humour décalé et absurde, son dessin à la fois biscornu et ultra-lisible, et son ton simple, direct, sans affect apparent. Mais dans Les Praticiens tout cela est au service - et là est l’exception majeure - d’un récit long et non de pastiches, de détournements ou de saynètes destinées à pointer l’absurdité de nos us et coutumes.

Dans chaque volume des Praticiens, une nouvelle aventure est à suivre, au premier degré. Une aventure comme s’en racontent les enfants dont l’imagination n’a pas encore été trop cadenassée par une éducation cartésienne et un formatage audiovisuel quotidien. Sauts du coq à l’âne, péripéties impossibles voire irrationnelles, renversements de situation inexpliqués et inexplicables, situations gaguesques malgré elles : une histoire des Praticiens de l’infernal ne ménage que peu de place au plausible et au vraisemblable, sans jamais verser dans la science-fiction, le fantastique, le merveilleux ou le super-héroïque.

Les Praticiens de l’infernal #3 © Pierre La Police / Cornélius 2022
Les Praticiens de l’infernal #3 © Pierre La Police / Cornélius 2022

Les Praticiens de l’infernal sont nés il y a plus de trente ans déjà, en auto-édition d’abord, puis soutenus par Jean-Pierre Faur éditeur, enfin par les Éditions Cornélius. Ils sont un repère et comme une respiration dans la carrière artistique de Pierre La Police. Il viennent chaque fois confirmer sa singularité - il a été maintes fois imité mais reste impossible à copier - et sa place incontournable dans l’histoire de la bande dessinée européenne - justement par cette singularité qui empêche de le rattacher à un genre, un style, un courant ou un mouvement.

Preuve qu’il mérite cette place : il a su, par son dispositif extrêmement simple et déclinable à l’infini, relier les origines de la bande dessinée à ses versions les plus récentes. Chaque page des Praticiens est construite de façon identique : un grand dessin, presque en pleine page, dans des compositions assez peu élaborées mais très variées, souligné d’un récitatif d’une ou deux phrases maximum. Comme dans les premières bandes dessinées du XIXe siècle. Comme dans les webtoons les plus basiques. La réalisation est d’ailleurs pensée d’abord pour le support numérique - tablette ou smartphone - tout en étant parfaitement compatible, esthétiquement et narrativement, avec l’édition papier.

Les Praticiens de l’infernal #3 © Pierre La Police / Cornélius 2022
Les Praticiens de l’infernal #3 © Pierre La Police / Cornélius 2022

Mais l’originalité fondamentale des Praticiens de l’infernal, ce qui lui donne sa cohérence aussi, c’est la volonté de l’auteur, discrète mais puissante, d’inventer un nouveau langage. Les récitatifs et les dessins sont indissociables : principe de base de la bande dessinée. Mais leur rapport reste difficile à expliquer. « Faussement naïfs » et « jubilatoires » écriront les commentateurs pressés, oubliant que la simplicité n’est que de façade et masque en réalité des mécanismes complexes.

Le décalage entre l’écrit et le dessiné est infime, jamais fondé sur l’ironie, pas vraiment sur la parodie, encore moins sur une distanciation dont Fabcaro est le meilleur spécialiste, d’ailleurs largement pillé. Comme l’ont écrit Livio Belloï et Fabrice Leroy, Pierre La Police est un expert de la malfaçon. Il fait croire à l’aventure, à l’humour, au fantastique et au spectaculaire, mais ce n’est jamais exactement ça. En toute traîtrise mais avec sa bénédiction, comme dans un cadavre exquis réalisé par un seul homme, il lance son lecteur sur de fausses pistes, le manipule pour mieux le surprendre - ou ne pas le surprendre - et l’obliger à renoncer à toutes ses habitudes et ses certitudes sur ce qu’est la lecture d’une bande dessinée.

L’art de Pierre La Police est déceptif par excellence et par essence. Il donne naissance, divague, fait semblant d’aboutir. Comme les frères Thémistecle, il meurt autant de fois qu’il ressuscite.

Les Praticiens de l’infernal #3 © Pierre La Police / Cornélius 2022
Les Praticiens de l’infernal #3 © Pierre La Police / Cornélius 2022
Les Praticiens de l’infernal #3 © Pierre La Police / Cornélius 2022

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782360811939

Les Praticiens de l’infernal 3 - Par Pierre La Police - Éditions Cornélius - 37e ouvrage de la collection Raoul - 15 x 21 cm - 184 pages couleurs - couverture souple avec rabats - parution le 10 mars 2022 - 21,50 €.

Consulter le site de l’auteur.

À lire sur le sujet : Livio Belloï & Fabrice Leroy, Pierre La Police. Une esthétique de la malfaçon, Paris, Serious Publishing, 2019 (ISBN 9782363200266).

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