Dix bédés indés pour cet été

  • L'été est, dans la calendrier éditorial, un moment de flottement, une pause avant le déferlement de la rentrée. Les éditeurs préparent leurs sorties les plus attendues, les commentateurs font un premier bilan. Mais est-il encore pertinent de proposer, dans un contexte où la bande dessinée est éclatée en de nombreux formats et genres, où sa mondialisation s'affirme chaque jour un peu plus et où elle est ouverte à une créativité inédite dans son histoire, une sélection drastique ? Plutôt que de tenter l'impossible, assumons ici une contrainte - celle de se limiter à une partie de l'édition alternative - et une subjectivité - celle d'un lecteur en recherche constante d'un étonnement, d'un pas de côté ou a minima d'une image à se remémorer.

Voici donc une proposition, évidemment pas une injonction, de bandes dessinées éditées par des maisons indépendantes, et parues ces derniers mois. Pas un « best of », encore moins un classement, mais un champ des possibles, pour ne pas se cantonner aux titres les plus mis en avant en librairie et donner envie d’explorer un monde aux frontières sans cesse repoussées, celles de la bande dessinée.

Gwénola Carrère, Extra-Végétalia 1, Super Loto Éditions / Les Requins Marteaux

Dix bédés indés pour cet été
Extra-Végétalia 1 © G. Carrère / Super Loto Éditions / Les Requins Marteaux 2022

Des formes, des couleurs, des impressions : c’est ce qui reste longuement en tête après la lecture du premier volume d’Extra-Végétalia. Des formes mouvantes, souples, suggestives, mêlant le végétal et l’organique dans une profusion exubérante. Des couleurs claires, lumineuses mêmes, rafraichissantes. Des impressions contradictoires, comme issues d’un rêve étrange et pénétrant. Gwénola Carrère parvient à lier une franche innocence à une sensualité proche de l’érotisme dans une histoire aux frontières de l’aventure, du merveilleux et du récit initiatique.

La planète Végétalia ne semble habitée que par des femmes et des enfants qui s’épanouissent librement entre une flore et une faune extraordinaires. Dans ce monde où les vies « humaines », animales et végétales se confondent, sans hiérarchie et semble-t-il en parfaite symbiose, le surgissement d’un homme est un événement aussi inattendu que troublant. La fin du jardin d’Éden ? L’autrice ne livre encore que peu d’indices dans ce premier volet de sa version très libre du roman Herland de Charlotte Perkins Gilman, utopie féministe du début du XXe siècle redécouverte dans les années 1960.

Extra-Végétalia 1 © G. Carrère / Super Loto Éditions / Les Requins Marteaux 2022

Shintaro Kago, La Princesse du Château Sans Fin, Huber Éditions

La Princesse du Château Sans Fin © Shintaro Kago / Huber Éditions 2022

Une princesse déchue décide de venger la mort de son époux, trahi par l’un des ses plus proches serviteurs. Le point de départ est classique. La suite un peu moins. Le château du seigneur a la particularité d’être en continuelle extension et de se diviser indéfiniment, donnant ainsi naissance à une multiplicité d’univers parallèles. Il est cependant possible, à condition de ne pas craindre d’être confronté à l’horreur, de circuler de l’un à l’autre.

Shintaro Kago fait preuve dans La Princesse du Château Sans Fin d’une incroyable virtuosité narrative et graphique. Si l’ero guro - combinaison d’érotisme, d’horreur et de grotesque - y est dominant, il tisse un récit complexe à la frontière de plusieurs genres. Son trait est aussi précis pour représenter les difformités corporelles que les fantaisies architecturales. Il n’hésite pas à casser les codes de la bande dessinée pour décupler ses effets. Et il y parvient : la lecture de son livre est particulièrement angoissante, voire éprouvante.

La Princesse du Château Sans Fin © Shintaro Kago / Huber Éditions 2022

Benoit Vidal, Gaston en Normandie, Éditions FLBLB

Gaston en Normandie © Benoît Vidal / Éditions FLBLB 2022

Un roman-photo n’est certes pas une bande dessinée. Les points communs et les liens de parenté sont indéniables, alors pourquoi être excluant ? Les Éditions FLBLB ont depuis vingt ans fait le choix de ne pas hiérarchiser bande dessinée et roman-photo dans leur politique éditoriale. Elles ont même fait de ce dernier un terrain de jeu et d’exploration, avec la volonté de donner à ce moyen d’expression toutes les possibilités qu’il mérite. Car le roman-photo permet bien d’autres choses que les romances à l’eau de rose ou les parodies à l’humour balourd.

Benoit Vidal a choisi, par exemple, le documentaire. Dans Pauline à Paris, et plus récemment dans Gaston en Normandie, il cherche à lier histoire et mémoire familiale. Interrogeant son père sur la façon dont il a vécu le Débarquement de Normandie et la Libération alors qu’il était enfant, il retrace la « grande » histoire tout en éclairant les zones d’ombre de l’histoire de sa famille. Avec pudeur mais détermination, il réussit à faire ressurgir les souvenirs et à leur donner corps. La simplicité de la mise en page, le choix des photographies d’époque et contemporaines, et le naturel des dialogues comme des récitatifs rendent son livre très accessible et très humain.

Gaston en Normandie © Benoît Vidal / Éditions FLBLB 2022

Anabel Colazo (trad. Chloé Marquaire), L’Épée, Éditions çà et là

L’Épée © Anabel Colazo / Éditions çà et là 2022

La dessinatrice espagnole Anabel Colazo poursuit son exploration des genres en bande dessinée. Après Proches Rencontres (2019) et Ne regarde pas derrière toi (2020), déjà publiés par les Éditions çà et là, elle s’empare de la fantasy dans L’Épée. Elle y raconte l’histoire d’une princesse héritière d’un royaume où seules la reine et sa fille maîtrisent la magie. Pourquoi cette particularité ? Avec quelles conséquences pour le royaume comme pour la jeune femme ?

Anabel Colazo maîtrise et s’approprie les codes du genre avec aisance. Elle prend le temps d’élaborer un monde mystérieux mais cohérent, de caractériser ses personnages - presque exclusivement des femmes - et de construire une intrigue ouvrant sur divers questionnements. Son dessin très vif et ses couleurs chatoyantes renforcent les aspects fantastiques et modernes de son récit. Une réussite qui rappelle que l’édition indépendante ne rechigne pas à revisiter les genres les plus classiques.

L’Épée © Anabel Colazo / Éditions çà et là 2022

Erik Svetoft (trad. Florence Sisask), SPA, L’employé du Moi

SPA © Erik Svetoft / L’employé du Moi 2022

D’étranges phénomènes viennent perturber la vie d’un complexe hôtelier de luxe. Murs suintants, apparitions spectrales, éruptions cutanées inexpliquées... Clients et employés subissent les déformations de leur environnement, souvent comme si de rien n’était. Insidieusement, Erik Svetoft distille un malaise presque palpable. L’ambiance est lourde. Le plus saugrenu y côtoie le plus effrayant. Le dessinateur manie l’horreur et le fantastique avec une dextérité rare.

Le quasi huis clos dans ce spa haut de gamme est un rien oppressant, malgré quelques pointes d’humour. Par ce qu’il représente et ce qu’il suggère, le dessinateur suédois installe l’épouvante au cœur de la banalité. L’air de rien, il met à mal la société de consommation et le luxe. Derrière une façade brillante, miroir des vanités, le pourrissement gagne. SPA est un ouvrage fascinant, troublant, inquiétant, comme le sont les films de David Lynch.

SPA © Erik Svetoft / L’employé du Moi 2022

Mikkel Ørsted Sauzet (d’après Anton Tchekov), Ennemis !, Louison Éditions

Ennemis ! © M. Ø. Sauzet (d’après A. Tchekhov) / Louison Éditions 2021

Ennemis est une nouvelle de l’écrivain russe Anton Tchekhov paru en 1887. Mais elle est intemporelle, comme le rappelle Mikkel Ørsted Sauzet qui en livre une version graphique âpre, transposant l’action dans un futur proche. Le docteur Kirilov vient de perdre son fils de huit ans, malade, quand un homme vient le chercher pour soigner sa femme. À contre cœur, malgré le chagrin qui l’écrase, le médecin accompagne l’importun chez lui. Celui-ci a en fait été le jouet d’une manipulation fomentée par son épouse et son amant : la femme a disparu.

L’homme croit pouvoir dédommager le médecin grâce à ses largesses. Mais le mal est fait, et le docteur résume l’affront dont il a été victime : « Vous vous êtes habitué à ne considérer les médecins et tous les travailleurs en général (...) que comme des êtres inférieurs. » Texte concis et cinglant, profondément humain, Ennemis traduit la colère que toutes les inégalités et toutes les injustices peuvent provoquer. Mikkel Ørsted Sauzet conserve cette dimension, l’adaptant à un récit d’anticipation crédible. Il efface le ridicule et le pathétique de la nouvelle de Tchekhov, la réduisant à un uppercut sombre et sans espoir.

Ennemis ! © M. Ø. Sauzet (d’après A. Tchekhov) / Louison Éditions 2021

Max Baitinger (trad. Aurélie Marquer), Happy Place, L’Association

Happy Place © Max Baitinger / L’Association 2022

Happy Place est une porte d’entrée dans l’œuvre du dessinateur allemand Max Baitinger. Alors que Röhner, édité en 2021 par L’employé du Moi, était un récit long, le livre publié par L’Association est un recueil d’histoires courtes parues auparavant dans divers fanzines et revues. On y retrouve cependant le style caractéristique de l’auteur : une ligne noire assez épaisse mais souple dessinant des formes minimalistes, proches de pictogrammes, qui peuvent se transformer soudainement au sein de compositions géométriques très travaillées.

Autre point commun avec Röhner : la présence d’un personnage un peu perdu face au monde moderne. Ses mini aventures, parfois métaphoriques, le confrontent à l’absurdité. Ludiques et surprenantes, les histoires composant Happy Place sont des parenthèses oniriques dans un monde fait de contradictions et d’apparences trompeuses. Les aplats pastels soulignent ce décalage entre la vision offerte par l’auteur, singulière et pourtant familière, et le monde qu’il décrit. Entre graphisme, design et bande dessinée, Max Baitinger trace une ligne étroite sur le chemin d’un langage universel.

Happy Place © Max Baitinger / L’Association 2022

Michael Kuperman (trad. Gaia Lassaube), L’Enfant prodige, La 5e Couche

L’Enfant prodige © Michael Kupperman / La 5e Couche 2022

L’Enfant prodige est presque une exception dans un catalogue aussi iconoclaste que celui de La 5e Couche. Michael Kupperman y retrace l’histoire de son père et celle de sa propre relation avec celui-ci. Comme Art Spiegelman dans Maus ou Alison Bechdel dans Fun Home, il met en abyme le passé au départ mal connu du père, qui fut un enfant star, et leur difficile relation. La réalisation du livre est donc l’occasion d’enquêter sur ce passé aussi flou que mythique, d’interroger ce père si distant, et d’éclaircir un lien de parenté ténu.

Joel Kupperman fut dans les années 1940 une vedette de l’émission Quiz Kids - ou « Les Incollables ». Poussé par sa mère, manipulé par les producteurs, porté par l’engouement populaire, il reste pendant plusieurs années le principal concurrent d’une compétition qui ne connaît pas de gagnant. Brillant, et même surdoué en mathématiques, à l’aise devant les caméras, le jeune garçon participe à l’effort de guerre contre l’Allemagne nazie. Avant d’être peu à peu broyé par la machine médiatique, au point d’en subir les séquelles jusque dans les dernières années de sa vie. Émouvant, L’Enfant prodige lie l’intimité d’une histoire personnelle à des questionnements - sur l’enfance, la parentalité, le rapport aux médias et à la célébrité - dans un récit d’une grande fluidité.

L’Enfant prodige © Michael Kupperman / La 5e Couche 2022

Willem, Érections présidentielles, BC-Cul #31, Le Monte-en-l’air

Érections présidentielles © Willem / Le Monte-en-l’air 2022

La Collection BD-Cul, née sous l’égide des Requins Marteaux, est passée récemment au Monte-en-l’air. Mais le changement d’éditeur n’a pas fait varier la ligne : produire de la fesse, mais subversive ! Et on ne pouvait rêver mieux que Willem pour satisfaire à cette exigence. Le dessinateur néerlandais, grand connaisseur de la vie politique française, a traversé un bon bout de la Ve République. Il n’a par ailleurs jamais daigné adoucir ses dessins parfois très crus. Nul autre que lui donc pour célébrer 2022, année présidentielle !

Son petit ouvrage, Érections présidentielles, est la meilleure bande dessinée politique de l’année. Peut-être de la décennie. Quel plaisir de voir tous ces chefs d’État et ces hommes politiques ramenés au rang d’êtres de chair et de vices ! Willem le proclame : s’ils ont un quelconque pouvoir, c’est celui de nous faire rire. Le dessinateur manie la satire et le grotesque avec toujours autant de facilité, ce qui ne l’empêche pas de placer quelques fines références à l’histoire de la Ve. L’humour grinçant de Willem, qui ne connaît aucune limite, est le meilleur antidote contre le désintérêt de la politique et la montée des extrêmes.

Érections présidentielles © Willem / Le Monte-en-l’air 2022

Toshio Saeki, Fièvres nocturnes, Éditions Cornélius

Fièvres nocturnes © Toshio Saeki / Cornélius 2022

Disparu il y a deux ans et demi, Toshio Saeki n’a pourtant pas fini de fasciner. Maître de l’ero guro, il a su contourner la censure - l’interdiction au Japon de représenter le sexe - pour donner naissance à des images marquantes, à la fois attirantes et terrifiantes. Jeunes femmes, démons, vieillards concupiscents et créatures fantastiques peuplent son imaginaire. Dénué de tout réalisme, son dessin frappe pourtant l’esprit. Saeki savait s’adresser au cerveau reptilien.

Après Rêve écarlate (Cornélius, 2016) et Red Box (Cornélius, 2019), Fièvres nocturnes permet de mieux connaître une œuvre plus ample qu’il n’y paraît. Regroupant une centaine d’illustrations réalisées entre 1972 et 1974, cette nouvelle étape dans l’anthologie construite pas à pas par les Éditions Cornélius. Les scènes cauchemardesques dessinées par Toshio Saeki renvoient dos à dos fantasmes et angoisses : les uns n’iraient-ils pas sans les autres ?

Fièvres nocturnes © Toshio Saeki / Cornélius 2022

(par Frédéric HOJLO)

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Source : Datalib

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