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Loo Hui Phang et Hugues Micol ("Black-out") : une BD qui jette une lumière crue sur la ségrégation raciale à Hollywood

  • Pour leur deuxième album commun, la scénariste Loo Hui Phang et le dessinateur Hugues Micol revisitent le Hollywood de l'âge d'or des studios au travers du personnage de Maximus Wyld, un acteur spécialisé dans les rôles "ethniques". Cette biographie fictive mais nettement inspirée d'acteurs ayant existé, opère un retour sur l'Histoire du cinéma alors conditionné par la ségrégation raciale. Un magnifique album figurant dans la Sélection 2021 du Festival International d'Angoulême.

On les avait vus travailler ensemble sur Prestige de l’uniforme (Dupuis) en 2005. Ils remettent leur talent en commun pour Black-out. Loo Hui Phang nous explique les raisons de ce retour : « On a longuement réfléchi sur ce qu’on pouvait faire de nouveau qui soit pas une redite. Et puis très vite, on s’est dit que l’univers du cinéma nous intéressait beaucoup, mais pas l’histoire officielle, on avait envie d’explorer la marge du cinéma, le côté caché, le coté occulte. L’idée première, c’était de faire une histoire quasiment fantastique sur le cinéma, presque une histoire de sorcellerie avec cette chose étrange du cinéma qu’est la capacité de faire apparaître des choses et de les faire disparaître. J’avais en tête un acteur qui n’imprimerait pas la pellicule, qui serait invisible. En commençant à réfléchir plus précisément à la question, je me suis demandée : "Qu’est ce qui est invisible au cinéma ?" Je suis tombée très vite sur l’idée des comédiens de couleur qui étaient sous-employés, effacés, coupés des films et de la difficulté d’être un comédien quand on était pas blanc dans le Hollywood classique. »

Loo Hui Phang et Hugues Micol ("Black-out") : une BD qui jette une lumière crue sur la ségrégation raciale à Hollywood
Merci à Pixel Vengeur au Forum des Images.

Elle poursuit : « En me documentant, j’ai trouvé beaucoup de matière à réflexion, beaucoup de manque aussi et j’ai écumé mes souvenirs aussi de ce Hollywood classique. Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai grandi avec la dernière séance, tous les films de l’âge d’or d’Hollywood avec beaucoup de westerns, beaucoup de comédies musicales et donc beaucoup de personnages d’indiens dans les westerns qui étaient soit joués par de vrais indiens mais qui étaient souvent relégués au second plan. Parfois on n’avait pas les noms des comédiens et il y avait un vrai mystère concernant ces personnes qui étaient bien souvent des acteurs blancs grimés en indiens. C’était pour répondre à toutes mes questions aussi que j’ai écrit "Black-out" ? Ça rejoint des thèmes qui me sont chers, qui reviennent régulièrement dans mes livres : l’identité, l’invisibilité, les choses cachées, le mensonge, les personnages doubles, où est ce que l’on se situe dans la société dans laquelle on évolue, le sentiment d’être étranger aussi. Ce sont des questionnements très personnels qui courent de livres en livres. »

Un reportage de Didier Pasamonik et Cédric Munsch

Nous sommes donc face à un ouvrage à la fois fantastique, historique mais aussi sociologique et politique, développés au travers du personnage de Maximus, de plus en plus engagé au fil de l’ouvrage, comme ces acteurs de couleur qui se sont soumis aux usages et aux codes de cette industrie du cinéma sans réelle alternative. D’où cette voix dissidente, celle de Maximus qui écarte peu à peu les propositions pour les rôles d’esclaves, d’atroces ou de benêts, un créneau réservé aux personnages d’origine étrangère. La particularité de Maximus, c’est qu’il incarne toutes ces minorités ethniques des États-Unis, un héros qui joue un Indien dans La Flèche brisée, de Delmer Daves, d’un Latino dans Vertigo d’Alfred Hitchcock ou encore un Africain dans Le Faucon maltais de John Huston.

© Loo Hui Phang & Hugues Micol - Ed. Futuropolis

C’était d’ailleurs la volonté de Loo : « Maximus, c’est différentes personnes. J’ai emprunté une part de Paul Robeson, une part de Lena Horne et des morceaux de plusieurs acteurs de couleur, Yul Brynner pour la séduction, pour l’ambiguïté, il y a énormément d’acteurs réels. J’aurais aimé pouvoir écrire un vrai biopic d’un acteur méconnu qui aurait cette carrière là mais j’ai pas trouvé d’acteur avec autant d’appartenances ethniques, je voulais qu’il ne soit pas exclusivement noir, asiatique ou indien mais qu’il soit un mélange de tout ça, qu’il représente une espèce d’universalité qui serait le pendant de l’universalité de l’homme blanc, des Américains blancs. « Il était les Américains" comme dit Rita Hayworth en conclusion de l’album. Mais il a aussi du sang blanc : Maximus donc représente vraiment les Américains à lui tout seul. »

Un artiste aux multiples facettes, tant par sa carrière et son talent qui s’accomplissait dans le jeu d’acteur, le chant ou la danse. Un mélange des genres et des arts dont Loo Hui Phang est familière, étant elle-même écrivaine, scénariste de romans graphiques, dramaturge et metteuse en scène, notamment le spectacle Cache-cache, où elle fit appel aux auteurs de BD Hugues Micol et François Olislaeger en 2009 et réalisatrice.

« J’avais déjà imaginé le parcours de Maximus comme étant victime de maccarthysme, effacé et coupé des films et quand j’ai découvert Paul Robeson et son parcours, c’est exactement ce que j’imaginais pour mon personnage et quand je le pensais pour Maximus je me disais j’y vais peut être un peu fort, c’est peut être un peu trop gros ce que je raconte et en fait la réalité est largement au niveau ou au dessus de la fiction, je n’ai rien inventé, tout ça est terrible et a réellement existé et donc ca me semblait naturel que mon Maximums rencontre Paul Robeson, qu’il soit son idole et qu’il y ait un lien très fort entre eux. Il y a beaucoup de destins brisés, de choses inaccomplies, d’acteurs talentueux à Hollywood qui n’ont jamais percés à cause de la ségrégation, à cause des préjugés racistes, c’était un défi scénaristique d’arriver à raconter toutes ces histoires à travers un seul personnage et synthétiser toute cette complexité et toutes ces problématiques de la différence ethnique, de ce Hollywood qui est cette terrible machine à fabriquer des stars et qui est cette vitrine de l’Amérique blanche et conquérante et impérialiste, tout cela raconter par le revers. »

Une densité d’informations colossale que la scénariste a réussi à condenser en un album de 200 pages, sublimées par le pinceau d’Hugues Micol. Des planches qui nous amènent quasiment dans un monde parallèle où il est parfois difficile de démêler le vrai du faux : « "C’est à la fois le fruit d’une réflexion active à partir de laquelle je me documente, j’étaye ma réflexion par des faits avérés, des données historiques, plusieurs recoupements de l’ordre du réel, puis il y a une grande part d’instinct, d’intuitif, où je sens que mon inconscient est plus intelligent que moi et que je n’ai plus qu’à réunir du matériel. C’est le fruit de mon inconscient et de ma réflexion qui vont tricoter tout ça ensemble et trouver une forme naturelle d’écriture. C’est pourquoi, il y a plusieurs niveaux de narration dans le livre : il y a un niveau historique, documentaire, didactique, mais aussi fantastique, en tout cas onirique. Avec, en dessous de tout ça, une architecture invisible, explicable en partie mais qui, parfois, reste un peu mystérieuse pour moi. J’essaye de rester dans une justesse.  »

© Loo Hui Phang & Hugues Micol - Ed. Futuropolis

Le sujet de l’album fait notamment écho à une certaine actualité comme les mouvements #MeToo et #BlackLivesMatter : "C’est très troublant, parce que j’ai commencé à travailler sur le scénario il y a plusieurs année. Ce sont des questions qui sont dans l’air depuis un moment : il y avait déjà eu un boycott des Oscars en 2016 du fait que les Oscars étaient exclusivement blancs, il n’y avait pas de personnalités noires nommées. Cette question de la ségrégation et du racisme à Hollywood n’a jamais été régulée et celle du sexisme non plus, à un moment donné tout ça devait exploser, c’est sûr. "

Loo Hui Phang développe : « Il y avait aussi le fait que pendant l’ère Obama, pendant huit ans, on a eu l’impression que les États-Unis étaient devenus plus tolérants, moins racistes, je pense que c’est un progrès énorme et que beaucoup de pays ne sont pas prêts à élire un président noir, comme le relevait le réalisateur de "Get Out", Jordan Peele, qui traite beaucoup de cette question. Il disait que l’Amérique n’était pas devenue moins raciste, ils avaient refoulé eurs sentiments face à un président noir. Les gens ne s’étaient pas sentis le droit de dire ouvertement qu’ils étaient racistes sauf qu’à la fin du mandat d’Obama quand Trump a été élu. Tout a explosé à ce moment-là, une espèce de parole décomplexée s’est libérée. Il y avait quelque chose dans l’air et je pense que, comme tout le monde, je l’ai perçu. Tout ça rejoignait mon travail sur le livre. Je ne sais pas si on peut parler de hasard de calendrier mais, pour moi, il y a jamais vraiment de hasard, les choses s’organisent d’elles-mêmes. Je pense que c’est... une conspiration de l’inconscient collectif ! Le livre sort au moment où on a besoin d’aborder toutes ces problématiques et de réfléchir ensemble, pas de s’affronter. »

© Loo Hui Phang & Hugues Micol - Ed. Futuropolis

Elle insiste sur cette façon de mener le combat : « Ce qui m’a beaucoup touchée, c’est quand des gens qui ne sont pas issus d’une minorité ethnique, des gens qui ne sont pas directement concernés par la question du racisme, m’ont dit « je comprends mieux ce que c’est et je m’identifie à 100 % à Maximus. Je comprends ce que ça fait d’être différent, je me sens extrêmement proche de lui » Ça me fait vraiment plaisir parce que c’est cet effet-miroir. Je trouve que la fiction a précisément cette faculté forte de créer de l’identification.  »

(par Klara LESSARD)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photo en médaillon : Frimousse Roche, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

 
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8 Messages :
  • « victime de maquettisme »
    plutôt le maccarthysme, non ?
    sinon, excellente bande dessinée, en effet, qui lève le voile sur la face cachée de l’usine à rêves.

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  • En même temps, Hollywood est aussi une saga juive. Une Terre promise pour de nombreux juifs émigrés de pays d’Europe de l’est et centrale qui voulaient devenir plus américains que les américains (blancs originaires d’Europe de l’ouest majoritairement protestants). Marcus Loew, Carl Laemmle, Samuel Goldwyn, Louis B. Mayer, Harry Cohn, Alfred Zuckor, William Fox, Sans ces producteurs talentueux et visionnaires, Hollywood ne serait rien. Hollywood est paradoxale. À la fois une machine à assimiler et à broyer. Alors, la ségrégation à Hollywood vis-à-vis des noirs, des amérindiens et des asiatiques, sur quels préjugés sait-elle construite ? Les religions ont-elles une responsabilité dans cette construction de l’imaginaire ou pas ? Est-ce que devenir plus américain que les américains était vouloir devenir raciste ? Opposer blancs à gens de couleurs est un peu trop simpliste, trop politiquement correct. Le racisme n’est pas un monopole des blancs.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 15 décembre 2020 à  07:46 :

      On voit bien où nous mène votre petite argumentation que je qualifierais d’imbécile. Oui, les religions ont joué un rôle central dans l’imaginaire collectif d’où qu’elles viennent, mais aussi les idéologies politiques de tous ordres, et avant tout les intérêts financiers d’un capitalisme débridé qui avait conduit le développement de l’Europe durant tout le XIXe siècle. Ce que montrent Loo Hui Phang et Hugues Micol, c’est le caractère hypocrite d’une industrie qui a toujours été sous la coupe du politique, que ce soit de la Motion Picture Production Code ou Loi Hays (1930) et le Maccartysme des années 1950. Un bon nombre de réalisateurs et de producteurs ont été antiracistes (Chaplin...) mais les codes de la société se sont imposés à eux. Vous savez tout cela, mais vous préférez en référer à vos petites obsessions.

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      • Répondu le 15 décembre 2020 à  08:28 :

        Je ne pense pas le contraire de ce que vous soulignez.
        Et où mène mon argumentation imbécile ?
        Je vous conseille ce livre très intéressant :
        LE ROYAUME DE LEURS RÊVES. La saga des juifs qui ont fondé Hollywood de Neal Gabler. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Johan-Frédérik Hel Guedj, Calmann-Lévy, 568 p.

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      • Répondu le 15 décembre 2020 à  09:03 :

        "avant tout les intérêts financiers d’un capitalisme débridé qui avait conduit le développement de l’Europe durant tout le XIXe siècle"

        Le capitalisme débridé n’est pas qu’européen. Le commerce triangulaire, l’esclavagisme : l’exploitation du sucre et du coton ont été l’accélérateur de ce capitalisme débridé.
        Ce qui est hallucinant aussi avec la Loi Hays, c’est l’autorité du catholicisme dans un pays qui est majoritairement protestant. Évidemment que les producteurs qui étaient nombreux à être juifs ont été contraints d’entrer dans un moule, conditions économiques obligent, et de participer à la création de cette norme, Norme devenue internationale.
        Les "invisibles" à Hollywood, ce n’et pas seulement une question épidermique, de couleur de peau. Si beaucoup des créateurs de cet Eldorado étaient juifs, ils ont dû donner une apparente invisibilité à leur judaïcité ou plutôt l’édulcorer pour la faire exister. Une forme de laïcité à l’américaine.

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