Luc Jacamon :"Au début, j’ai pensé que le Tueur était un projet casse-gueule"

24 février 2020 0 commentaire
  • Luc Jacamon a fait son retour sur les présentoirs des librairies cet hiver avec un nouveau cycle des aventures de son personnage fétiche, "le Tueur". Nous avons saisi l'occasion pour faire plus ample connaissance avec ce dessinateur. Rencontre.
Luc Jacamon :"Au début, j'ai pensé que le Tueur était un projet casse-gueule"
Le Tueur - Affaires d’État T.1 : Traitement négatif
Luc Jacamon & Matz © Casterman

Ce premier trimestre 2020 marque le retour du Tueur après une absence de six ans. Qu’est-ce qui a motivé ce retour ?

Luc Jacamon : L’envie avant tout. Et la possibilité d’aborder la série différemment, surtout sur le plan technique. Je suis revenu en effet à la couleur directe avec des encres acryliques, ce qui constitue une petite révolution après 15 ans de palette graphique. Matz a eu également l’idée de confronter le personnage à une situation inédite pour lui, puisqu’il est salarié d’une entreprise d’import-export et est à la solde de l’État français : il a donc perdu son indépendance.

Le principe d’identification au Tueur, qui n’est pas gagné au départ, s’en trouve renforcé et c’est ce qui fait l’intérêt de cette série. Sinon, je vis dans la région où se déroule cette histoire et j’avais donc un plaisir tout particulier à pouvoir la dessiner, d’autant plus que les décors qui la caractérisent sont particulièrement propices à raconter une histoire du Tueur.

Combien d’albums comptez-vous proposer pour ce nouveau cycle du Tueur ?

Nous avons prévu trois albums pour ce nouveau cycle.

Depuis le T.2, vous comparez souvent le Tueur à un crocodile. Qui a eu l’idée de cette référence ? Est-ce vous ou Matz ?

Je pense que c’était une idée de Matz. Le crocodile est un prédateur qui, à l’abri des regards, attend patiemment sa proie. C’est un animal préhistorique qui a traversé les époques grâce à sa capacité à survivre. Le crocodile est effectivement devenu une référence récurrente dans la série.

Après le Tueur, vous nous aviez proposé les deux premiers tomes d’une nouvelle série en quatre albums intitulée La Religion. Nous nous attendions à découvrir le troisième album mais non... Que devient cette série ?

Pour l’instant, Casterman réfléchit à la suite à donner à La Religion. Le succès n’étant pas vraiment au rendez-vous malheureusement... Le Tueur a donc évidemment la priorité.

Qui était à l’origine de ce projet ?

C’est Casterman qui m’a proposé ce projet. À l’époque, j’étais en recherche de nouveaux projets, si possible radicalement différents du Tueur. Il se trouve que mon éditeur avait dans les tuyaux le projet d’adaptation du roman de Tim Willocks, dont Benjamin Legrand avait fait la traduction. Il semblait donc tout à fait naturel à Casterman de lui confier l’adaptation de ce roman en BD. Lorsque j’ai fait part de mes envies à mon éditrice Christine Cam, celle-ci m’a alors parlé de ce projet d’adaptation.

J’étais un petit peu méfiant au début car le genre historique est une discipline difficile de part la documentation importante à rassembler. Mais j’ai finalement accepté car je me suis dit que tant qu’à faire quelque chose de différent, autant se mettre un petit peu en danger, c’est comme cela que l’on progresse et que l’on arrive à se surprendre sois-même. J’ai donc débuté la lecture du roman, sans a priori. Et je dois dire que j’ai adoré ! J’ai lu ça goulûment. Après, la lecture de ce roman représentait un vrai challenge car cela représente tout de même neuf-cents pages. Ce n’est pas rien ! Mais je me suis dit que je ne devais pas trop réfléchir et foncer.

Quel est le pitch de La Religion ?

La Religion T.1 : Tannhauser
Luc Jacamon & Benjamin Legrand d’après le roman de Tim Willocks © Casterman

Nous sommes en 1565 à Malte. À cette époque là, il y avait l’ordre des chevaliers chrétiens de l’ordre des Hospitaliers, aussi nommé la Religion, qui s’étaient réfugiés à Malte suite à leur défaite contre les Ottomans dirigés par l’empereur Soliman le Magnifique. Il faut savoir que l’armée ottomane kidnappait les adolescents des territoires vaincus pour les enrôler de force dans leur armée. Mattias Tannhauser était un de ces enfants, qui fit ses armes dans un régiment d’élite appelé les Janissaires.

Il y a fait toute sa carrière, puis à quitté cette armée pour devenir trafiquant d’armes et d’opium. Né catholique, Tannhauser connaît aussi parfaitement la culture musulmane. Par amour pour la comtesse Carla de la Penautier, il va reprendre les armes et aider les chevaliers de Malte à combattre les Ottomans, ce qui lui permettra de retrouver la trace du fils de Carla.

Est-ce que travailler sur La Religion vous a permis de faire progresser votre technique graphique ?

Cette série m’a donné l’occasion de réaliser plus de double-pages car il y a des combats très épiques. Après, mon style n’a pas spécialement changé par rapport au Tueur. J’ai juste dû me montrer un peu plus méticuleux dans la conception des costumes.

La Religion
Luc Jacamon & Benjamin Legrand d’après le roman de Tim Willocks © Casterman

La Religion n’est pas votre première “infidélité” faite au Tueur. Après le premier cycle de votre série phare, vous aviez entamé un nouveau projet avec Matz, intitulé Cyclopes. Vous aviez dessiné les deux premiers tomes mais vous avez ensuite passé la main pour les deux derniers épisodes. C’était il y a dix ans. Pourquoi vous êtes-vous désengagé de cette série ?

Parce que Le Tueur m’a en fait rappelé... J’ai d’ailleurs un petit regret avec Cyclopes. Je me dis parfois que j’aurais dû la poursuivre car j’aime aller au bout des choses et cela me gêne vis-à-vis des lecteurs qui ont acheté cette série. Malheureusement, Le Tueur était le plus fort. Et puis, Casterman n’attendait que ça pour que je la reprenne car c’est une série qui marche bien. Donc il y a eu une espèce de deal avec un autre illustrateur, Gaël de Meyere, qui a repris la suite de Cyclopes afin de clôturer l’histoire.

La Religion T.2 : Orlandu
Luc Jacamon & Benjamin Legrand d’après le roman de Tim Willocks © Casterman

Quel est votre parcours ?

J’ai fait l’école des Arts appliqués dans laquelle je me suis orienté vers l’illustration. Après mes études, j’ai débuté ma carrière dans des agences de pub pour lesquelles je réalisais des dessins publicitaires ainsi que des roughs. À cette époque, je pensais déjà à faire de la BD mais je n’étais pas satisfait de mon style. Je me suis donc laissé le temps d’apprendre et de faire mûrir mon univers graphique. Du coup, j’ai commencé assez tard la BD. Je n’ai pas bossé dans des fanzines, j’ai plutôt travaillé seul dans mon coin afin de développer mon style. Et ensuite, j’ai rencontré Matz. C’était quasiment ma première rencontre dans la BD et celle-ci a tout de suite aboutie sur Le Tueur. Nous nous sommes rencontrés via un ami commun.

Lorsqu’il m’en a parlé, il avait déjà le projet en tête depuis un certain temps mais je ne vous cache pas que faire Le Tueur était un vrai challenge pour moi. Il m’a présenté le pitch ainsi : “C’est un tueur qui attend sa victime, posté dans l’immeuble d’en face”. Faire un album complet là-dessus était un petit peu risqué car c’était un hui-clos quand-même. Commencer sa carrière dans la BD avec un tel projet ne pouvait pas me mettre à l’aise. Mais je me suis dit : “Allez, vas-y ça vaut le coup et si ça passe, ce sera super ! Et si ça ne passe pas, tant pis. Au moins, j’aurais essayé”. Finalement, j’ai bien fait.

Cyclopes T.1 : La Recrue
Luc Jacamon & Matz © Casterman

Votre style graphique, vous l’avez développé pendant vos années dans la pub ?

Oui, je l’ai développé durant cette période là en effet.

Pourrait-on donc affirmer que travailler dans la publicité est formateur pour une future carrière dans la BD ?

Je ne pense pas, non. Lorsque nous sommes partis voir Casterman pour la première fois, j’avais un style graphique proche de celui de Baru car j’aime beaucoup son travail. Il nous propose des personnages assez caricaturaux dans un univers réaliste. Les quelques rendez-vous que nous avions avec Jean-Paul Mougin, qui a fini par accepter le projet pour Casterman, m’ont fait prendre conscience que j’avais certaines choses à améliorer.

Naturellement, je me suis remis en question, j’ai changé des choses et c’est parti comme ça. C’est le fait d’avoir cette responsabilité d’être édité qui a libéré ma créativité. Mais c’était quand même un pari risqué pour Mougin car il m’a donné ma chance sur un projet comme ça alors que je n’avais rien à lui montrer. Je n’ai pas travaillé dans des fanzines, pas de planches, pas de BD, rien... Quand j’y pense aujourd’hui, je me dis que je peux vraiment le remercier de m’avoir donné ma chance car ce n’était pas évident au départ.

Cyclopes T.2 : Le Héros
Luc Jacamon & Matz © Casterman

Parlez-nous de votre méthode de travail. Quels sont vos outils de prédilection ?

J’ai longtemps travaillé avec Photoshop et la palette graphique. Il y a des auteurs qui travaillent avec la palette graphique qui possède un écran intégré, mais ce n’est pas mon cas. Le fait d’avoir un écran devant soi, cela permet de dessiner sans regarder la main et cela favorise un bon maintient, de se tenir droit et cela permet aussi d’avoir pas mal de recul sur son dessin. C’est pour cela que j’apprécie particulièrement cet outil.

Après, c’est un peu spécial car on ne regarde pas sa main pour dessiner. Au début, c’était un peu compliqué pour moi mais avec le temps, travailler avec cet outil est devenu naturel. Et puis par rapport au papier, on ose beaucoup plus de choses, on a plus de liberté avec la palette graphique car on a le droit à l’erreur. Mais je n’ai jamais complètement abandonné le papier car ce matériau procure des sensations que l’on n’a pas avec la palette graphique. Et au point de vu financier, travailler avec le papier permet de disposer de planches originales que l’on peut vendre ensuite. C’est un gain financier qui n’est pas négligeable.

En dehors du Tueur et de La Religion, faites-vous d’autres choses ?

Non car travailler sur ces séries est extrêmement chronophage. Ça m’embêtait un peu car cela ne me laissait pas de temps pour faire de la peinture à côté, ce n’était absolument pas possible. Je suis soumis à des rythmes très soutenus. Il y a une forte pression car les éditeurs veulent que nous sortions des albums chaque année et lorsque l’on s’attaque à une série telle que La Religion, dont chaque album fait près de 80 pages, on n’a pas beaucoup de marge de manœuvre pour le reste.

La Religion T.1 - La page d’entrée, une vallée Alpine au clair de Lune.
Luc Jacamon & Benjamin Legrand d’après le roman de Tim Willocks © Casterman

Quel est le tirage pour La Religion ?

Casterman a tiré le premier tome de La Religion à environ 20 000 exemplaires, je pense. Il s’est vendu correctement mais ce n’était pas les chiffres du Tueur. Pour Le Tueur, je pense que la série s’est vendue aux alentour de 500 000 exemplaires. Les ventes s’étaient un peu tassées ces dernières années, vu qu’il n’y avait plus de nouveautés, mais le fond s’est toujours bien vendu malgré cela.

Que devient le projet de film consacré au Tueur ?

C’est un vieux serpent de mer (rire). Je pense que le projet est toujours d’actualité car les options sur la BD ont été acheté par Netflix et il ne s’agirait plus de faire un film mais plutôt une série, ce qui serait idéal pour développer la psychologie du personnage. Mais nous sommes assez confiants car nous avons de plus en plus de raisons de penser que ça va se faire. Par contre, je ne sais pas si David Fincher s’occupera encore du projet.

Aimeriez-vous un jour écrire vos propres scénarios ?

Pourquoi pas mais je sais que ce n’est pas un métier évident. Après oui, ça m’intéresserait d’écrire mes propres histoires mais je pense que je n’ai pas encore assez confiance en mes capacités pour me jeter à l’eau. Toutefois, je pense que c’est une expérience exaltante de pouvoir dessiner sa propre histoire mais avec cette petite restriction qu’il ne faut pas tomber dans le piège d’écrire une histoire que l’on a envie de dessiner car je ne suis pas certain que ce soit un gage de qualité. Je préfère dès lors me confronter aux scénarios des autres. Cela me va assez bien finalement. Et c’est déjà pas mal de travail à assumer.

La Religion T.1 : Carla sur son cheval. Première rencontre avec Amparo
Luc Jacamon & Benjamin Legrand d’après le roman de Tim Willocks © Casterman

Voir en ligne : Découvrez les albums de Luc Jacamon sur le site de son éditeur

(par Christian MISSIA DIO)

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En médaillon : Luc Jacamon
Photo © Christian Missia Dio

Agenda :

Luc Jacamon viendra à Bruxelles pour dédicacer ses albums durant la Foire du Livre, qui se tiendra du 5 au 8 mars à Tour & Taxis.

Avenue du Port, 86C – 1000 Bruxelles (accès piéton) ou Avenue du Port, 88 (Parking extérieur).

Du jeudi 5 au dimanche 8 mars 2020

Heures d’ouverture :
Jeudi : 10h – 19h
Vendredi : 10h – 22h
Samedi : 10h – 19h
Dimanche : 10h – 19h

À lire sur ActuaBD.com :

Le Tueur - Affaires d’État T.1 - Par Luc Jacamon & Matz - éditions Casterman. Album paru le 15 janvier 2020. 56 pages, 11,50 euros.

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