Miles Hyman dans une exposition intime et plurielle à la Galerie Huberty-Breyne à Bruxelles

13 juillet 2019 1 commentaire
  • Parmi d’autres, voici certainement l’une des expositions que tout amateur de bande dessinée ou de peinture bien né qui passerait par Bruxelles cet été se doit de voir. Miles Hyman présente près d’une centaine de pièces à la Galerie Huberty-Breyne : des invitations au voyage, au mystère, à la contemplation et au plaisir.

On ne présente plus Miles Hyman : peintre, illustrateur et auteur de bande dessinée depuis plus de trente ans. En perpétuel voyage entre les États-Unis et la France, il emporte les lecteurs grâce à ses œuvres évocatrices et sa gamme de couleurs enchanteresse.

Depuis une dizaine d’années, la plupart de ses livres sont l’occasion d’une exposition, mais celle qui se tient jusqu’au 24 août à la Galerie Huberty-Breyne de Bruxelles dépasse en qualité, en quantité et en diversité tout ce qu’il a pu réaliser auparavant.

Miles Hyman dans une exposition intime et plurielle à la Galerie Huberty-Breyne à Bruxelles

« Cette multiplicité des sujets rassemblés à cette occasion provient d’une volonté très explicite, nous explique l’artiste. Normalement, je viens généralement pour présenter une vision, un propos que j’ai décliné, comme dans un livre. Et cette fois, je me suis rendu compte que j’avais l’occasion de proposer une grande diversité de choses que j’ai réalisées. C’est une qualité que j’apprécie de plus en plus dans ce métier : celle de pouvoir mélanger mes activités, que cela soit pour un livre, une exposition, des envies personnelles, ou des dessins pour la presse.

Tout cela fait partie de mon quotidien, que je désire maintenir aussi varié que possible. Car cela me permet de rafraîchir mon regard, de changer de point de vue, et de renouveler mes envies. Cette alternance de thématiques est donc devenue essentielle dans mon travail. Lorsque je ne réalise que du dessin, je ressens l’envie de peindre. Et inversement. Une forme d’expression nourrit l’autre, et permet de retrouver l’inspiration, la fraîcheur, la curiosité. Car je veux avant tout continuer à réaliser des images qui me tiennent à cœur. »

Miles Hyman
Photo : Charles-Louis Detournay.

Regard et regards

Au se baladant au coeur de l’impressionnante galerie située sur l’une des plus belles places de la commune bruxelloise d’Ixelles, on comprend pourquoi Miles Hyman a choisi de rassembler ces différents éléments. Non seulement, ils se répondent les uns aux autres, pour former un univers vaste et cohérent, reflet de l’esprit créatif de l’artiste mais de plus, la juxtaposition des œuvres de type différent guide le regard et incite à comprendre comment l’artiste modifie sa perception en fonction du support final : bande dessinée, peinture, couverture, etc.

« En fonction de mon sujet et de son cadre, mon regard change, détaille Miles Hyman, et la façon de concevoir une image se modifie également. En bande dessinée, le lien avec le texte est crucial : le travail d’élagage doit alors rendre l’image la plus simple possible pour accentuer la lisibilité. Alors que dans un dessin, je me permets de travailler la matière, les détails, et l’ambiance. Et c’est encore différent avec la peinture, car non seulement le format change, mais aussi les techniques. Elles génèrent une narration implicite. »

Plus imposantes ce sont d’abord les grandes toiles qui accaparent l’attention. Pas seulement car leurs tons ou leurs tailles attirent le regard, mais parce que chacune d’elles intrigue et soulève d’énigmatiques questions. On se surprend à s’arrêter, à chaque fois, en laissant son esprit entrer dans l’évocation proposée par l’artiste. Car, propice au mystère, chaque tableau offre une narration qui ne se délivre pas d’un coup : elle se laisse deviner, il faut lui accorder de l’attention pour mériter qu’elle se dévoile à vous, par touches...

« Dans mes peintures, je mets en place une série d’éléments, afin que le spectateur qui découvre l’image, crée sa propre narration, continue l’artiste. Comme s’il discernait les images isolées d’un film qui n’a pas été tourné, qui suscitent une certaine réflexion, consciente ou non, qui peut être perçue de façon différente selon la personne qui regarde. J’adore lorsque une personne vient me raconter sa rencontre avec l’une de mes images, mr dire ce qu’il ou elle a vécu d’une manière très différente de la façon dont je l’ai imaginée à l’époque de sa création. J’aime beaucoup cet espace ménagé entre mes intentions et la façon dont les images sont reçues. »

Peinture et présence

Les toiles présentées sont le produit de quatre thématiques différentes : la série "Crashes", les peintures anthropomorphes, les masques, ainsi que celles réalisées à New York. Concernant ces dernières, Miles Hyman nous explique leur origines ; « Mes visites new-yorkaises créent parfois une étincelle d’inspiration, et des peinture un peu décalées, mais qui sont pour moi symptomatiques du lieu. »

Quant à la toile mettant en scène un enfant masqué, elle est l’exemple de sa façon de créer l’interrogation, le mystère et la narration. On ressent une sorte de défi qui émane de ce personnage, car même son âge nous semble inconnu, ou pas directement identifiable.

« Dans mes peintures, je jongle beaucoup avec la question de la présence, explique l’artiste, Ainsi que la différence entre la présence et l’identité. La présence est incarnée par un être (ou une chose) dans laquelle on peut se projeter, alors que l’identité représente la totalité de l’autre, qui est face à soi. Le principe du masque déjoue ce lien, car le spectateur est confronté au regard de l’autre, mais il ne peut que deviner les sentiments de l’autre, car son visage est caché. J’aime ce décalage... »

« Dans l’autre cas, les peintures de la série de toiles intitulées "Crashes", j’ai représenté des personnages, souvent des femmes, près de voitures accidentées. Elles portent des lunettes qui voilent leur regard, ce qui rend l’émotion inaccessible. On doit alors se projeter pour deviner les pensées de chaque personnage, qui semble détachée : rêve-t-elle ? Est-elle fâchée ? Quel est le rapport avec l’accident que l’on aperçoit, car elle n’a pas l’air traumatisée… ? L’image déclenche une série de questions, qui suscitent l’interrogation. Une forme d’expression très agréable, et également particulière. »

Les deux sujets de ces peintures se répondent : d’un côté, le principe des yeux sans visage, et de l’autre, ces visages, volontairement peu expressifs, dont les yeux nous sont cachés. Ce goût du mystère se retrouve également dans une série de peintures anthropomorphes, dont le sens est plus profond, presque surréaliste, comme cette peinture d’une jeune fille à tête de lapin. Serait-ce un hommage à Alice au Pays des Merveilles ? « Il s’agit d’une série que j’avais créée pour l’exposition à Paris, qui reprend à nouveau des éléments étranges, commente l’artiste. Comme des portraits de famille qui comportent des animaux. Il m’est très compliqué d’expliquer ce que je voulais vraiment évoquer comme message, car il s’agit d’un mélange de beaucoup de sentiments. Cela évoque entre autres la fragilité, la condition précaire de la survie de notre biotope qui nous impacte par ricochet. Et puis, à mes yeux, il y a un lien avec notre jeunesse perdue. C’est vraiment un kaléidoscope de beaucoup d’éléments différents. »

La Ville éternelle

Comme nous vous l’avions expliqué en avril dernier, l’artiste avait répondu à l’invitation des Travel Guides de Louis Vuitton, qui avait lancé une collection mettant l’accent sur le voyage. Ils demandent à des illustrateurs, des artistes contemporains, d’explorer et réagir face à une ville ou un pays. Mattotti est ainsi parti au Vietnam, Taniguchi à Venise, Brecht Evens a traité de Paris, Floc’h d’Edimbourg, Nicolas de Crécy a retranscrit ses émotions face à Mexico, Thomas Ott a arpenté la Route 66, Delhomme, New York,…

Dans l’exposition Huberty-Breyne, Miles Hyman a intégré un grand nombre de dessins traitant de Rome : de superbes images qui parviennent à retranscrire l’énorme multiplicité de la Ville éternelle, dans son quotidien, son mélange de genres. Une porte ouverte au voyage, qui surprend et fascine à la fois.

« Ce ’Travel Guide’ est donc un livre d’images, sans texte, où l’on est assez libre de réaliser ce que l’on désire, dit-il. Le directeur de collection Frédéric Bortolotti m’avait proposé de travailler sur Rome, car il a vu dans ma palette de couleurs, des tons qui conviendraient bien sur ce sujet. Je suis donc parti à la découverte d’une ville que je ne connaissais pas, tout en prenant le parti pris de la couleur, de la matière... »

Rome est une ville qui jouit d’atmosphères spécifiques en fonction de la lumière du jour. De plus, chaque quartier de Rome possède une ambiance très différente et particulière. L’Histoire côtoie les vicissitudes de modernité et le quartier de la mode sans créer de paradoxe, c’es l’amalgame homogène faite ville. Les vestiges antiques et historiques émaillant la ville, les Romains ont appris à vivre avec eux, d’une façon fusionnelle, très spécifique à la Ville éternelle. Une dimension que Miles Hyman a su ressentir et traduire via ses dessins. Éblouissant !


« Je croyais arriver dans une ville-musée, et j’ai découvert une cité très contemporaine. Au lieu de dessiner Rome, j’ai eu le sentiment de réaliser un ouvrage consacré à ses habitants, ce qui démontre à quel point la ville m’a touché. » Ces dessins représentent certainement la plus belle traduction de « la Capitale du Monde » dans sa version contemporaine.

Dessins et bandes dessinées

La galerie rassemble également une série de dessins, surtout des couvertures de livres, en particulier des polars, ainsi que des sujets fantastiques, comme L’Île des Morts, revue par l’auteur.

La bande dessinée représente également une partie très importante de l’exposition. On peut ainsi retrouver des planches du magnifique Coup de Prague, des double-pages de La Loterie, des recherches personnelles... « J’ai choisi de présenter trois pages inédites de la Loterie, explique Miles Hyman. En réalité, au début de ce projet, je pensais initialement réaliser un album en plus grand format… avant que les éditeurs américains ne décident d’en réduire la taille ! Ces pages inédites constituent donc une genèse de cet album. »

En guise de conclusion, Miles Hyman nous explique pourquoi cette exposition lui tient particulièrement à cœur : « C’est la première fois que je peux rassembler cette variété de thématiques et de supports. Cela me fait particulièrement plaisir, car cela reflète ma vie au quotidien, sur une période de deux-trois ans. Ce qui rend l’exposition beaucoup plus intime que les précédentes. »

Quid pour la suite ? « Une prochaine bande dessinée, de nouveau avec Jean-Luc Fromental. Il m’a livré une superbe scénario au sujet de l’affaire Profumo, un scandale politique britannique dans les années 1960. »

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Miles HYMAN - œuvres récentes à la Huberty & Breyne Gallery de Bruxelles dès le 28 juin 2019 et jusqu’au 24 août 2019.
Place du Châtelain, 33 – 1050 Bruxelles
TEL : +32/2.893.90.30
Mail : contact@hubertybreyne.com
Galerie ouverte du mardi au samedi de 11h à 18h.

Le site de la Galerie Huberty & Breyne et la visite virtuelle de l’expositon

A propos de Miles Hyman, lire notre précédent article :
- l’annonce de cette exposition : Miles Hyman (USA) à la Huberty & Breyne Gallery de Bruxelles.
- Le printemps romain de Miles Hyman (avril 2019)
- Bande dessinée et Art contemporain : de Art Paris à Bruxelles (2019)
- La publication en noir et blanc du Coup de Prague de Jean-Luc Fromental & Miles Hyman (2018)
- Le Coup de Prague - Par Hyman & Fromental-Dupuis (2017)
- Une interview très complète et intime dans Miles Hyman nous dévoile les secrets de « La Loterie » (2016)
- [Drawings - par Miles Hyman - Ed. Glénat] (2015)
- BRAFA 2014 : La bande dessinée s’engoufre dans la brêche
- [Miles Hyman ("Le Dahlia noir") : "Pour me mettre en danger, j’ai envie de devenir auteur complet."
- Miles Hyman expose Le Dahlia noir chez Champaka (2013)
- Exposition Miles Hyman à Paris (2011)
- Images interdites - Par Miles Hyman & Philippe Paringaux - Casterman
- Miles à New York dans Des guides touristiques aux couleurs de la BD
- La galerie Champaka nous ’guide’ vers les univers de Schuiten et Miles Hyman (2010)
- Nuit de fureur - Par Jim Thomson, Matz & Hyman - Casterman et l’interview associée des auteurs : Rivages / Noir et Casterman s’associent dans une collection de BD (2008)

Toutes les photos, y compris celles de Miles Hyman sont : Charles-Louis Detournay.
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