S. Gâche et R. Guérineau : "Essayer de réaliser la bande dessinée historique que l’on aurait aimé lire"

21 novembre 2020 0 commentaire
  • Alors que nous commémorons aujourd’hui le Bloody Sunday survenu 21 novembre 1920 à Dublin, Sylvain Gâche et Richard Guérineau inaugurent avec "Croke Park" une nouvelle collection chez Delcourt intitulée « Coup de tête », consacrée au sport et à la politique. Ils montrent avec brio la force narrative que l'on peut tirer de la dramaturgie sportive dans un contexte politico-historique troublé. Premier scénario majestueux pour S. Gâche et confirmation de son statut de maître de la bande dessinée historique pour R. Guérineau.

Sylvain Gâche, vous êtes enseignant en histoire. Quel est par ailleurs votre rapport à la bande dessinée ?

S.G. : Je suis professeur de français et d’histoire-géo en lycée professionnel et il m’arrive, dans le cadre de mon enseignement, d’utiliser le média bande dessinée. Mais, depuis mon plus jeune âge, la bande dessinée est avant tout une passion. Puis, après une mutation à Blois il y a plus de 20 ans, j’ai rejoint l’association BD BOUM, qui m’a permis de m’immerger pleinement dans cet univers.

S. Gâche et R. Guérineau : "Essayer de réaliser la bande dessinée historique que l'on aurait aimé lire"

Richard Guérineau, si ce n’était pas du tout le cas au début de votre carrière, vous avez progressivement multiplié les albums de bande dessinée historique, mais on a l’impression que c’est peu malgré vous. Comment est-ce que vous vous situez par rapport à l’histoire et au genre de la BD historique ?

RG : Pour moi, la BD historique est un genre parmi d’autres, avec ses impératifs et ses codes spécifiques. Fantastique, SF, polar, documentaire ou historique, ce qui me passionne dans mon métier, c’est de pouvoir explorer des genres variés et divers. Je n’ai pas a priori une démarche d’historien, je suis plus attiré par l’aspect fictionnel d’un récit. Ce qui m’intéresse, c’est le sens contemporain que l’on va donner à ces événements. C’est d’abord une attirance pour un contexte, des décors, des costumes ou bien des personnages hors-normes qui va me porter vers une période de l’Histoire et ensuite, les thématiques générales que l’on peut développer à travers un récit sur cette période.

Richard Guérineau et Sylvain Gâche en dédicace dans le cadre des Rendez-Vous de l’Histoire de Blois en octobre 2020
photographie : Nelly Bris

Si l’histoire du Bloody Sunday de 1972 est globalement connue, notamment grâce à la chanson de U2, celui de 1920, sur lequel porte votre album, l’est bien moins. En quelques mots, de quoi s’agit-il ?
S.G. : Dans la chronologie des dimanches sanglants de l’Irlande contemporaine, le Bloody Sunday de 1920 est le deuxième après la répression de grévistes survenue le 31 août 1913. Celui qui est exposé dans « Croke Park » s’est déroulé en deux temps, le 21 novembre 1920. Tout d’abord, Michael Collins décide d’éliminer la menace que constituent les espions britanniques disséminés dans Dublin, en les faisant assassiner le matin, à 9 heures, afin de les surprendre au réveil. Puis l’après-midi, les forces d’occupation britanniques, à la recherche des coupables, pénètrent dans le stade de Croke Park, où se déroule le match de football gaélique Dublin-Tipperary. L’opération de police dégénère en massacre.

Sylvain Gâche, quelle est la genèse du projet : pourquoi travailler sur l’Irlande ?

S.G. : En janvier 2018, à Angoulême, Kris m’annonce lors d’un déjeuner, qu’il créera en 2020 une collection consacrée à des récits de sport dans l’Histoire, chez Delcourt. Et, il ajoute qu’il aimerait que je lui soumette un scénario. Dès le lendemain, ma compagne et moi réfléchissons à sa proposition ; elle a immédiatement l’idée de mettre en avant un stade, plutôt qu’une personne ou une équipe et, originaire du Sud-Ouest, elle songe également au rugby. J’adhère pleinement à ses suggestions, tout en les transposant en Irlande, un pays qui m’est cher. J’y suis allé une première fois en 2001, et j’ai aimé les paysages, la chaleur des Irlandais, leur culture… Puis, je me suis intéressé à leur Histoire, à la fois terrible et méconnue en France.

Alors, je trouve mon sujet : Croke Park, théâtre d’un massacre odieux perpétré par l’armée anglaise, le 21 novembre 1920, puis, en 2007, d’une « revanche » irlandaise lors d’un match de rugby épique. En plus, cela m’a permis d’évoquer, dans cette collection, les sports gaéliques qui se jouent habituellement en ce lieu.

Richard Guérineau, après avoir travaillé longtemps avec des scénaristes (pour les Stryges par exemple), vous avez, ces dernières années, multiplié des projets historiques dans lesquels vous avez alterné entre des adaptations de romans de Jean Teulé, pour lesquelles vous étiez très libre, et des récits dont vous étiez entièrement le maître. Pourquoi travailler de nouveau avec un scénariste ? Est-ce désormais contraignant ?

RG : Chaque collaboration apporte une méthode de travail différente, parfois j’interviens beaucoup dans la construction du récit, parfois non. Il est vrai que lorsque je suis en solo sur un album, la liberté est plus grande mais le fait d’avoir moins de contraintes au départ et surtout de manquer d’un regard extérieur impliqué peut générer plus de doutes et d’hésitations. Dans une collaboration, le travail est somme toute plus simple, à condition de trouver au préalable un vrai terrain d’entente avec le scénariste sur les intentions et le ton à donner au récit. Il ne s’agit pas simplement que le dessin et la mise en scène « servent » le scénario (je déteste cette expression galvaudée !), il faut surtout que le récit gagne en puissance grâce au dessin.

L’album est construit sur une mise en parallèle entre le massacre de 1920 et un match de rugby en 2007 : est-ce un simple instrument narratif pour dynamiser le récit ? Ou au-delà du procédé narratif, est-ce que cette construction et cette mise en regard avaient un sens important pour vous ?

S.G. : En faisant mes recherches, je me suis rendu compte qu’avant sa tenue, ce match de rugby de 2007 avait suscité une double polémique : beaucoup d’Irlandais s’opposaient à ce qu’un match de rugby, un sport dit « étranger » car non gaélique, se déroule dans la cathédrale dédiée à ces sports ; d’autres refusaient d’entendre retentir le God Save the Queen dans cette enceinte, où les Auxiliaries et les Black and Tans britanniques avaient tué 13 spectateurs, dont une femme et trois enfants, ainsi qu’un joueur de Tipperary lors du Bloody Sunday.

Ce match de rugby est donc étroitement lié au passé de l’Irlande et je devais nécessairement entrecroiser les deux événements puis effectuer des liens narratifs entre eux, afin que le lecteur comprenne l’extrême motivation du Quinze du Trèfle face à l’Angleterre, le 24 février 2007. Les rugbymen irlandais jouaient plus qu’un match !

Enfin, je dois préciser que je me suis inspiré du découpage en deux temps des Esclaves oubliés de Tromelin , le magnifique album de Sylvain Savoia qui a su raconter le devenir de rescapés d’un naufrage sur un îlot au XVIIIe siècle, en entrecoupant son récit d’évocation de sa participation à l’exploration archéologique du site.

Aviez-vous déjà dessiné des scènes de sport ? La difficulté du rugby est que les joueurs avancent en faisant des passes en arrière : comment le représenter ? Avez-vous des inspirations en bande dessinée sportive pour dessiner ce type de mouvements ?

RG : Mettre en scène le sport était une première pour moi et un des challenges personnels qui m’ont convaincu de réaliser ce livre. J’avoue que je ne suis pas un grand lecteur de bande dessinée sportive ni même un spectateur assidu de sport à la télé. Exception faite du rugby, ça tombait bien ! La difficulté n’était pas tant de représenter des personnages en mouvement (en quelques 25 ans de métier, j’ai quand même acquis certaines compétences [rires de l’auteur]), mais plutôt de parvenir à synthétiser et à rendre évidentes des phases de jeu complexes, sans tomber dans une réalisation trop télévisuelle. En BD, le mouvement se fait aussi dans la mise en page, le sens de lecture, les cadrages et points de vue impossibles en télé. J’espère avoir réussi à concilier didactisme et dynamisme dans les scènes de sport.

Cet album s’inscrit dans une nouvelle collection, Coup de tête, dirigée par Kris et l’éditeur Louis-Antoine Dujardin, laquelle entend conjuguer le sport à l’Histoire. Les bandes dessinées mêlant sport et politique se multiplient ces dernières années (Un maillot pour l’Algérie, Dans le même bateau, La patrie des frères Werner, etc) : comment comprendre cet effet de mode ? Que permet ce type d’approche selon vous ?

S.G. : Je suis assez mal placé pour répondre à la place de Kris et de Louis-Antoine, mais tout le monde sait que Kris est à la fois un passionné d’Histoire et de sport, qu’il a pratiqué ou pratique toujours (football, tennis de table…) et qu’on lui doit déjà des scénarii (Sept Athlètes, Violette Morris…) associant ces deux thèmes. Louis-Antoine Dujardin a été l’éditeur de Kris pour l’excellent album Un maillot pour l’Algérie et, ensemble, ils essaient plutôt de combler un manque que de répondre à une mode.

J’ajoute que ce duo d’éditeurs est accompagné de Lorène de la Crompe, peut-être plus discrète, mais non moins efficace.

Kris et Sylvain Gâche à Croke Park

Kris est présent en photographie dans le dossier qui se trouve à la fin de l’album : fut-il un éditeur très présent ? Quel rôle a-t-il joué ?

S.G. : Il a pour moi été essentiel et je n’évoque pas seulement sa proposition initiale ! Il a suivi pas à pas mon travail, qu’il a relu au fur et à mesure et a su me conseiller, toujours avec bienveillance. J’ai en fait pleinement profité de son expérience et d’encouragements constants. Maintenant que l’album est sorti, il est toujours très présent, nous informant des ventes, me donnant des conseils…
En avril 2019, nous étions allés ensemble à Dublin, à une époque où on pouvait voyager… Il va de soi qu’on y a passé de bons moments !


Comment avez-vous fait pour bien distinguer graphiquement les deux époques ?

RG : Mon choix a été très simple. Je savais que j’allais utiliser sur la période contemporaine la technique du lavis, qui permet de donner du volume et des modelés, d’évoquer l’ambiance de pluie, de lumière dès l’encrage. En revanche, sur les séquences de 1920, j’ai fonctionné sur un principe de contraste, des noirs et blancs plus tranchés et une mise en couleur en à-plats qui donnent un aspect plus brut à cette période.

Richard Guérineau et Sylvain Gâche interrogés par Tristan Martine aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois en octobre 2020
photographie : Nelly Bris

À quel point vous êtes-vous documentés pour représenter ces bâtiments, ces personnages, ces vêtements ? Jusqu’où pousser ce souci de vraisemblance ?

S.G. : Pour écrire, j’ai besoin de rassembler beaucoup de documents, afin de veiller à l’exactitude historique de mon récit mais aussi pour nourrir mon imagination. Sans vouloir trop contraindre Richard, je lui ai envoyé pour chaque scène des dossiers documentaires constitués, par ce que j’avais pu amasser. Je souhaitais tout d’abord lui faire gagner du temps car il a dû dessiner puis mettre en couleurs plus de 100 planches en un an environ, mais je tenais également qu’il soit au plus près de la réalité historique, du Dublin de 1920.

RG : L’énorme travail documentaire fourni par Sylvain m’a bien simplifié la tâche et m’a fait gagner du temps. Je suis également allé sur place, à Dublin, pour m’imprégner de l’atmosphère des lieux, tout en sachant que la ville a évidemment beaucoup changé depuis le début du XXe siècle. L’idée n’est pas de chercher la vérité des lieux mais bien justement la vraisemblance. Le résultat est un mélange de lieux existants et d’autres inspirés d’images d’époque ou complètement inventés. Sur les personnages, je n’ai pas cherché la ressemblance (qui est trop contraignante en BD) mais plus des correspondances, des équivalences, des « silhouettes ».

Travaux préparatoires et documentation pour la planche 15

Étiez-vous conscient du risque d’un trop grand didactisme ? Comment faire pour s’en prémunir ? Est-ce le rôle du dossier historique en fin d’album que de l’éviter ?

S.G. : C’était effectivement le risque quand on s’efforce de coller au plus près de l’Histoire, mais j’ai surtout essayé de réaliser la bande dessinée que j’aurais aimé lire, avec le dessinateur idoine pour mettre en images mon scénario. Je pense donc que mes lectures m’ont aidé, car je savais ce que je souhaitais concevoir et surtout, vers où je ne voulais pas aller. Et, il ne faut pas oublier, qu’au-dessus de mon épaule, Kris veillait…

Le dossier m’a effectivement permis d’apporter des explications complémentaires et il incitera peut-être même le lecteur à revenir se plonger dans certains passages de la bande dessinée, pour mieux saisir certains détails qu’il aurait pu ne pas percevoir lors de sa première lecture.

Premier crayonné de la planche 15
Encrage d’une nouvelle version de la planche 15
Mise en couleurs de la planche 15

Pourriez-vous revenir sur les aspects concrets de votre travail en commun, aux différentes étapes : comment avez-vous conçu les planches. Si l’on prend l’exemple d’une planche modifiée, est-ce en raison d’un souci de lisibilité que la planche a évolué ?

S.G. : J’ai d’abord élaboré un scène-à-scène pour une vision globale de mon récit puis j’ai repris chacune de mes 15 scènes (hommage au rugby !), que j’ai prédécoupée par page et dialoguées. Après la validation par Kris, je l’envoyais à Richard qui nous proposait alors les crayonnés très aboutis de la scène, puis nous envoyait les planches encrées après avoir pris en compte nos rares remarques.
Je n’avais bien souvent qu’une scène d’avance sur Richard et j’ai bien eu conscience que ce pouvait être compliqué pour lui, car il découvrait mes scènes les unes après les autres. L’exercice de mon métier ne me permettait toutefois pas de procéder autrement.

RG : le fait d’avoir le scénario au fur et à mesure était nouveau pour moi et, je l’avoue, peu confortable. J’aime avoir une vision globale du récit au préalable, de son rythme, des climax, etc… Du coup, j’ai pas mal tâtonné sur le début, et redessiné des cases voire des pages qui ne me paraissaient plus très pertinentes au vu des scènes suivantes.


Techniquement, vous avez beaucoup évolué ces dernières années : de la mine de plomb de Entrez dans la danse au lavis réaliste de Henriquet, en passant par les styles empruntés aux grands noms de la BD franco-belge pour Charly IX. Ici vous travaillez plutôt au feutre et pinceau, avec un format différent ? Pourquoi varier autant d’un album à l’autre ?

RG : Il y a bien sûr une évolution naturelle qui se fait au fil des années et au gré de l’expérience. Et puis, sur chaque nouveau livre, il y a des références, un ton, une atmosphère liée au récit qui va influencer l’aspect visuel. Sur Croke Park, j’avais en tête un mélange d’Hugo Pratt et de Peaky Blinders, mais avec un traitement en ligne claire pour atténuer l’aspect tragique des événements. Et puis la couleur : il me fallait le vert de l’Irlande, contrebalancé par des gris colorés à dominante rouge. Contraste de complémentaires avec toutes les variantes possibles.

Travaux préparatoires de Richard Guérineau

Avez-vous, l’un et l’autre, des projets à venir dont vous pouvez déjà parler aux lecteurs d’ActuaBD  ?

S.G. : Avec la conception de « Croke Park », j’ai naturellement pris goût à l’écriture et j’ai effectivement deux autres projets. Mais il est encore trop tôt pour en parler, car rien n’est encore vraiment formalisé, et je suis pour l’instant dans la promotion de notre album, qui doit être réinventée en fonction des circonstances sanitaires.
Mais dès que j’aurai conçu les synopsis de ces deux histoires, Kris sera le premier au courant, même si ce ne sera pas nécessairement dans la collection « Coup de tête » ; je sais que son travail d’éditeur lui tient à cœur et qu’il sera nécessairement de bon conseil !

RG : Je travaille actuellement sur l’adaptation d’un polar de RJ Ellory, « seul le silence ». Autre salle, autre ambiance : sud des États-Unis, années 40, l’Amérique des culs-terreux, la guerre en Europe, des allemands ostracisés, et un tueur de petites filles… tout un programme !

(par Tristan MARTINE)

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