TRIBUNE LIBRE À PASCAL AGGABI : Albert Uderzo - On savait qu’il était là...

27 mars 2020 8 commentaires
  • On savait qu'il était là, grand, immense, protecteur, comme un chêne, qu'on imaginait centenaire, ou plus. Il était là, un repère, un cap, l'incarnation d'une certaine idée de la BD, verte même si pas mal bousculée, parfois niée... Peu importe, on était rassuré. Il ne pouvait rien arriver de vraiment grave.

Mais un chêne ça fait de l’ombre, rafraîchissante, apaisante, attendue, bienvenue, oui ! Mais un immense chêne, véritable pilier, inspirant, (très) nourrissant, mètre étalon, maestro : ça filtre la lumière, ça accapare, du genre "le journal d’Astérix et Obélix ", ou les linéaires ! Une lumière qui éblouit mais qui, pour d’autres, peut venir à manquer. Impardonnable. Nourrissant ou pas, il y en a toujours pour avoir la mémoire courte, le contraire de la reconnaissance du ventre, surtout dès qu’il cesse de gargouiller. Mais il paraît que ça revient.

Albert Uderzo, on l’a accusé de tout, et de son contraire : une pompe à fric, un égoïste, un vendu, un usurpateur, un exécutant, un parvenu, un fossoyeur de première classe, un ringard... Pire : vulgaire avec ses albums 44 CC...!

TRIBUNE LIBRE À PASCAL AGGABI : Albert Uderzo - On savait qu'il était là...
Albert Uderzo. Autoportrait.
© Albert-René.
Albert Uderzo était né avec douze doigts et daltonien, mais il n’était pas manchot ! Dans le journal "Pilote",Tanguy et Laverdure auraient pu être remplacés par un western...

Hé ho les gars, c’était un artiste, et quel artiste ! Vous l’avez vu tenir un crayon, un pinceau ? Depuis toujours des pinceaux anglais, Windsor et Newton, très chers, il avait les moyens, ça n’avait pas toujours été le cas. Loin de là. À un moment pour vivre, modestement, en HLM, avec vue sur le cimetière, il a travaillé comme une brute. Couché à minuit, levé à cinq heures, sans dimanche, pour produire jusqu’à cinq planches par semaine, plus diverses illustrations, d’une qualité irréprochable. Et même plus que ça, souvent géniales, très techniques, virtuoses, de vraies morceaux de bravoure. Elles resteront. Artiste génial et vrai pro, consciencieux.

Une virtuosité à cadence infernale qu’Uderzo, le dabe, le king, le boss, MONSIEUR Albert, a payé très cher, dans sa chair. Avec une main de plus en plus récalcitrante, douloureuse : le mal très invalidant des travailleurs manuels, à geste répétitif et contrôlé, et lui il contrôlait. Y’a pas grand chose à faire de vraiment efficace avec ça, sinon avancer en serrant les dents. Il l’a fait lui, artiste génial qui se disait, trop modeste, simple artisan. Quand d’effroyables bricoleurs, dont beaucoup l’ont regardé de haut, se disent artistes, de la BD. Quand on est boîteux, le souffle court, il est toujours plus simple de dire qu’on réinvente, pour exister, pour attirer le regard. Il y aura toujours d’autres boîteux pour le croire. Identification, imprégnation.

Peu importe : Albert Uderzo a trouvé une manière acceptable de tenir son crayon, un porte-mine tout ce qu’il y a de plus basique, avec lequel il a continué à faire des merveilles, laissant le pinceau devenu incommode, l’encrage, à des assistants. Un lion. Un lion qui s’est relevé de multiples fois.

René Goscinny et Albert Uderzo. Ils ont pris des risques énormes et se sont battus, en précurseurs, pour le statut des auteurs de Bande Dessinée.
Photo DR

Ce dessinateur d’exception, en comique comme en réaliste ce qui déjà le classe à part, qui semblait né pour dessiner, excellent très rapidement pour sans cesse progresser à toujours su nourrir son dessin, en constante évolution. Ainsi la caricature de son style comique a bien alimenté son style réaliste, inclassable, à cheval sur plein de choses, bien à lui. Je retiendrais ses yeux, ses regards, inimitables, et quelle souplesse, quel dynamisme, pour une narration toujours impeccable. Un maître, malgré tout reconnu en tant que tel, mais un maître sans école, sans vrais héritiers. Peut-être à cause de cet entre-deux.

Ainsi, quand il a abandonné le style réaliste devenu trop contraignant, avec sa main douloureuse, son réalisme a peu à peu inséminé sa caricature, de plus en plus élancée. Pour revenir à quelque chose de plus ramassé sur le tard. Toujours aussi efficace.

Uderzo ce n’est pas qu’Astérix, loin de là, chaque personnage, chaque série a nourri les autres, comiques ou réalistes.
© Albert-René

Albert Uderzo c’est la BD complexe, parce que décomplexée. Il y a le dessinateur et l’encreur, bien-sûr, la composition limpide et recherchée, l’air de rien, la narration fluide et dynamique, plus théâtre que cinéma, la verve du caricaturiste, etc.

La verve du caricaturiste. Imparable.
© Albert-René

Mais il y a surtout le lettreur si inventif, calligraphe, ses très peu culturellement correct traits de mouvement, ses gouttes et traits d’exclamation, du pur code BD ! Ses onomatopées... Oui, ses onomatopées : CRAC, BOUM, HUE... PROUT !

Des gouttes, des lignes de mouvement, des onomatopées : de l’art ça ?
© Albert Uderzo / Jean-Michel Charlier - © Dargaud
Ben ouais, de l’art de la BD !
Astérix face aux mangas et l’empire Disney qui absorbe tout. Une histoire, mal comprise.

Tant pis pour la légitimation de la BD, c’est pas avec ça qu’on se la pète dans les salons pouët-pouët, surtout en Charente. Là où on n’a su lui donner que le « Prix spécial du millénaire ». Ronflant mais ridicule. Rappelons que nourrissant surtout, Albert Uderzo qui à, chaque sortie tonitruante d’un nouvel Astérix, rappelle à tout le monde que la BD franco-belge existe, aussi. Parce que plus que de ministres, la BD a besoin de lecteurs !

Il est bon de se rappeler aussi que, grâce à Uderzo -et son fric pour s’offrir des conseillers juridiques efficients- et le tout aussi regretté André Chéret qui ont ferraillé pour la cause commune, le statut de dessinateur de BD a enfin été reconnu en tant que cocréateur.

Oui on savait qu’il était là, mais il est parti. Les dernières apparitions, émouvantes, inquiétaient un peu. Le cœur est gros, on l’aimait tant, pleins d’admiration, mais l’a-t-il su ? Rendu méfiant et isolé par une adversité poisseuse et entêtée. Surtout sa reprise des scénarios après René Goscinny n’était pas si mauvaise, loin de là, il avait su garder le cap. Pas si facile, les repreneurs sont en train de s’en rendre compte.

© Albert-René

Le vénérable chêne vient de tomber, il ne se relèvera pas. La potion magique ne l’est pas à ce point-là

Un chêne est tombé, c’est Idéfix qui va avoir de la peine.

© Albert-René

(par Pascal AGGABI)

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8 Messages :
  • C’est super, le pathos et puis on voit bien que vous l’aimiez vraiment mais je me demande si c’est bien lui rendre hommage que de le mêler à ces vieilles histoire d’avant-garde contre commercial, Franco-belge (alors qu’il réfutait appartenir à cette bande dessinée et revendiquait l’apport américain d’un Walt Disney) contre Nouvelle bande dessinée (qui est plus un label médiatique qu’une revendication des auteurs).
    Même ceux qui dans les années 1970-1980 crachaient sur Astérix au nom d’une autre forme de BD en sont revenus et Uderzo est reconnu comme un immense dessinateur, alors il serait peut-être temps de passer à autre chose.

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    • Répondu par Pascal Aggabi le 27 mars à  16:56 :

      Pathos,à moelle ?

      Oui je l’aimais et vous laisse le soin de savoir ce qu’il pensait et ce qui est bon pour lui, sans parler de ce qu’il convient de faire, tandis que l’idée n’est pas d’opposer mais de remettre l’église, et pour le coup ici le chêne,couvert de gui, au centre du village,d’irréductibles.

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  • Il est certain que les albums d’Astérix que Uderzo a réalisé seul sont à réévaluer.
    "L’odyssée d’Astérix" est un pur chef d’oeuvre de drôlerie et d’intelligence que Goscinny n’aurait certainement pas renié.
    Le temps viendra où le mépris, qu’il était de bon ton d’afficher sur ces scénarios, ne sera plus de mise. Espérons...

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    • Répondu par Pascal Aggabi le 27 mars à  16:41 :

      Albert Uderzo s’ est débattu contre son image d’exécutant, pour certains d’ " exécuteur ". Pour moi sa trouvaille dans l’album visionnaire "La Rose et le Glaive " où il fait dire "Une barde ça n’existe pas,ou alors c’est une tranche de lard !" suffit à le crédibiliser en tant qu’humoriste sensible et fin observateur de la comédie humaine. Une réplique pleine de relief et hautement symbolique en réaction de celui qui la hurle et celle qui la reçoit.

      Il avait le niveau.

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  • Très joli texte.

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    • Répondu par Gilles le 30 mars à  20:50 :

      C’etait aussi et surtout le dernier très grand auteur des bds de notre enfance.
      L’autre jour je suis retombé sur le dessin d’anniversaire de Stéphan Steeman (de 1972) illustré par Hergé, Franquin, Peyo, Roba, Tibet, Morris et Uderzo et j’ai réalisé que c’etait le seul encore vivant depuis 10 ans...

      Même s’il était agé et à la retraite c’est une page de la BD qui se tourne avec sa disparition.

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      • Répondu par Pascal Aggabi le 30 mars à  22:40 :

        Une page qui se tourne avec sa disparition ? Son oeuvre, riche ,est vivante et va le rester.Comme celle de Franquin,Giraud,Hergé, Kirby ,Tezuka et quelques autres.Un jour on va oublier ses Ferrari et le redécouvrir, vraiment.

        En parlant de grosses cylindrées, il ne faut pas oublier qu’il reste un autre grand auteur qui a laissé une grosse empreinte dans la BD : Jean Graton, 96 ans.Moqué par certains pour son dessin - pourtant en parfaite adéquation avec les histoires qu’il racontait, situées dans le milieu mécanique - et narrateur qui a inventé toute une série de codes BD très efficaces - combien l’ont fait ? -pour faire vivre et transporter le lecteur au plus près des personnages et de l’action. https://www.michelvaillant.com/actualite.php?id=236

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        • Répondu par lk4605 le 31 mars à  08:46 :

          ...Oui,oui il ne faut pas oublier et encore moins mépriser Jean Graton (comme semblent le faire certains depuis longtemps) , je le classe parmi les plus grands (voir son immense œuvre) et comme Uderzo il ne faudrait pas plus tard avoir des regrets de ne pas l’avoir honoré de son vivant....!!!

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