Tintin et Titeuf en Chine.

21 mars 2004 1 commentaire
  • Le Salon du Livre de Paris vient d'ouvrir ses portes. La Chine est le pays invité. On sait que Tintin, depuis les années 30, a changé le regard des Européens sur le monde chinois. Il est aussi depuis longtemps traduit en mandarin comme en cantonais. Mais ce sont les pirates qui l'ont d'abord pris d'abordage. A l'autre bout de l'histoire de la BD, le phénomène Titeuf a également séduit les lecteurs de l'Empire du Milieu.

Tout commence avec un épisode historique des Aventures de Tintin : Le Lotus bleu, lorsque le 8 mars 1934, Le Petit Vingtième publie une interview de Tintin annonçant son départ pour la Chine. « Et tu n’as pas peur des Chinois ?  » demande-t-on au jeune reporter. Tintin répond : « Peur des Chinois ? Evidemment, il y en a de toutes les espèces comme les Européens, mais les Chinois sont en général des gens charmants, très polis, très cultivés et très hospitaliers. » (Cité dans « Hergé, Fils de Tintin » de B. Peeters - Editions Flammarion). Derrière cette réponse, il y a une lettre d’un aumônier des étudiants chinois à Louvain, l’abbé Léon Gosset, qui présenta au jeune Hergé « un conseiller » du nom de Tchang Tchong Jen, le fameux Tchang du Lotus Bleu et de Tintin au Tibet. Son influence, on le sait, ne fut pas seulement documentaire, elle fut aussi stylistique, grâce au trait calligraphique de l’art chinois, marquant dans l’œuvre d’Hergé une profonde mutation « dans le double registre de la vérité et de l’exactitude » (Benoît Peeters). Plus tard, l’école belge, de Buck Danny de Hubinon et Charlier à Blake & Mortimer d’Edgar P. Jacobs, ne s’est pas encombrée de ces réserves pour montrer sous un jour odieux le peuple qu’Hergé avait illustré avec une nuance toute particulière. Cela lui doit d’être aujourd’hui l’auteur de BD européen le plus connu en Chine.

Pris à l’abordage par les pirates

Officiellement, Tintin n’est traduit en Chine populaire que depuis mai 2001. Mais ses aventures paraissaient là-bas depuis longtemps sous la forme d’éditions pirates.

Tintin et Titeuf en Chine.
Tchang Tchong Jen
influença profondément l’oeuvre du dessinateur belge. (Editions Moulinsart).

Selon une étude de Pierre Justo, c’est à Taïwan (République de Chine) qu’apparaissent pour la première fois les aventures du reporter à la houppe. D’abord, avec les publications de Taïwan Epoch en avril 1980, une édition illicite émaillée d’allusions anticommunistes. Ainsi, à la fin de Tintin au Tibet, le texte dit : « Tintin a sauvé son ami Zhang du Tibet, mais les Tibétains vivent sous le joug des diables communistes, et c’est terrible !  ». Plus tard, en août 1996, c’est China Times Publishing, toujours à Taïwan, mais de façon légale cette fois, qui publiera ses aventures dans une édition vendue en porte à porte. « Hélas, déplore Willy Fadeur, le responsable des droits de Casterman, nous avons dû arrêter ce contrat car nous n’arrivions pas à contrôler les publications qui étaient faites et notamment les ajouts graphiques qui étaient apportés aux albums. » Une nouvelle édition taïwanaise verra le jour chez The Commercial Press, qui devrait être plus respectueuse des attentes des ayant droits. Une chance : le nom de Tintin en chinois, « Ding Ding », à la graphie très simple, reste identique que ce soit en mandarin traditionnel ou en mandarin simplifié.

Une concurrence féroce entre provinces

En Chine continentale, Tintin apparaît d’abord en août 81 en dialecte cantonais sous la forme de petits albums pirates en noir et blanc de format 13x19 cm, aux Editions populaires de la Province de Canton (GuangDong’s People Publishing House). Tintin s’appelle « Ting Ting » et Milou « BaiHua » (fleur blanche). Selon, Pierre Justo, le tirage est évalué à 20.000 exemplaires.
Quelques temps plus tard, c’est une édition pékinoise qui prend le relais. Les Editions de la Jeunesse de Chine (China Children Publishing House) lancent, toujours en infraction du copyright, une édition en noir et blanc de L’Ile noire en février 1982. Elle est tirée à 360.000 exemplaires. Canton et Pékin publient ensuite, chacune de leur côté, d’autres titres de la série.
Puis c’est au tour de la région de Shanghai de s’y mettre, plus particulièrement à Hangzhou, capitale de la province du Zhejiang, où paraît, sous le label Zejiang Children Publishing, un album intitulé « les aventures du voyage sur la Lune ». La couverture est redessinée et il faut faire attention pour savoir qu’il s’agit d’un album de Tintin, avant qu’une autre maison de la même province publie elle aussi un autre épisode.
En fait, ce n’est pas moins de huit éditeurs qui, dans différentes provinces et en toute illégalité, vont se faire la concurrence, publiant l’un et l’autre les aventures du héros belge, avec pour chacun des détails pittoresques qui font la joie des tintinophiles chinois (il en existe), comme étrangers : titres changés (Tintin et les Picaros devient « Tintin et les vagabonds »), éditions en 45 volumes (il y en a 23 dans l’édition originale...), pour la plupart adaptés de la version anglaise.
Par l’effet de cette concurrence entre provinces, ce sont des millions d’exemplaires qui sont ainsi distribués, au détriment du droit d’auteur, dans toute la Chine, faisant de Tintin la BD étrangère la plus notoire jamais publiée dans ce pays. Avec l’adhésion de la Chine à la convention de Berne et la promulgation gouvernementale de la loi sur le copyright en 1991, la situation va changer du tout au tout.

Tintin en chinois
La série a vendu un million et demi d’exemplaires en 2003. (Editions Casterman).

« Un bouton en guise de nez »

En juin 2002, Le Quotidien du Peuple pouvait même écrire : « La bande dessinée du jeune européen semble omniprésente en Chine  » remarquant que son effigie (« une tête en forme de pomme, une touffe de cheveux en épi et un bouton en guise de nez ») figurait sur de nombreux produits. Cet article célébrait la première édition officielle de Tintin en Chine, par le même éditeur, China Children Publishing House, qui l’avait piraté à Pékin vingt ans plus tôt ! Citant son éditeur pékinois, l’article mentionne que « 220.000 exemplaires (10.000 séries contenant 22 livres) ont été vendus en moins d’une semaine en mai dernier  ». Il souligne les raisons pour lesquelles Tintin intéresse tant les Chinois : « ...le personnage de Tintin est généreux, brave, polyvalent et loyal envers ses amis. » Selon Willy Fadeur, plus d’un million et demi d’albums de Tintin ont été vendus en Chine en 2003.

Egalement publié en chinois
Titeuf fait concurrence à Tintin. (Editions Glénat).

Titeuf apprend l’éducation sexuelle aux Chinois

Depuis, de nombreuses BD franco-belges, mais aussi des comic-books et les mangas japonais et coréens, de même que la production de Hongkong, ont pris le chemin de la Chine.
Parmi celles-ci, on distinguera le best-seller français, la série Titeuf (chez Glénat). Les tomes 2, 3 et 4 de ses aventures y ont été traduits avec un tirage de 20.000 exemplaires, à la fois en couverture souple et rigide. Son auteur, Zep (Grand Prix d’Angoulême 2004) a même été invité en Chine à l’occasion de l’opération « Lire en fête » en octobre 2003, à l’initiative de l’Ambassade de France à Pékin. Il venait y lancer son fameux Guide du Zizi sexuel, un manuel d’éducation sexuelle (un thème aujourd’hui autorisé en Chine), illustré par le célèbre personnage et publié par... China Children Publishing House, le même éditeur que Tintin ! De là à en conclure que pour réussir en Chine, il faut être blond et avoir une mèche rebelle comme nos deux héros suisse et belge, il n’y a qu’un pas.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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