Une Histoire de France : Onfray, Kotlarek et Jef revisitent le récit national français

5 avril 2019 0 commentaire
  • Cet album, aux travers des témoignages oraux de ces personnages, entend conter une histoire de France que l’on pourrait qualifier à la fois d’ « Histoire par le bas », ou encore d’Histoire orale, se rapprochant ainsi de courants historiographiques assez novateurs dans leur approche, tels que les Subaltern Studies. Le trio Onfray-Kotlarek-Jef nous livre un album de perfectionniste qui n’hésite pas à aller au bout de ses idées. Décryptons tout ça !

Le point de départ de cette véritable enquête historique est incarné par les attentats de Lyon. Le personnage que nous suivons depuis le début de cet album, un jeune qui vient de passer le bac se retrouve, en 3 pages seulement, projeté dix ans plus tard, en 2018, derrière une table d’interrogatoire en présence de son avocat.

Il a grandi, s’est épaissi, et a le regard hagard. Il apparaît hors du temps, seul derrière sa table, la réalité ne semblant être qu’un lointain souvenir. Ces premières impressions, superbement retranscrites par le coup de crayon de Jef, sont renforcées par les premiers dialogues que le duo Onfray - Kotlarek assigne à Romain. Il ne paraît pas prendre la mesure de ses actes et songe à la « dalle rouge » des pages précédentes.

Une Histoire de France : Onfray, Kotlarek et Jef revisitent le récit national français
Romain ne semble pas prendre la mesure de ce qui lui arrive.
© Le Lombard

Il est intéressant de prendre le temps d’exposer le flou dans lequel nous laissent les auteurs au sujet des agissements de Romain. Il semble que celui-ci aurait filmé les attentats avec un drone. Il se trouvait alors sur les lieux d’un tournage suite à un mystérieux contrat publicitaire pour lequel il avait été engagé. Le fait que la lettre contenant le contrat soit restée sous pli chez ses grands-parents, où il vit, en dit long sur le personnage.

Mais nous aurions tort de nous attarder trop longtemps sur le présent de Romain. Les éléments l’entourant sont bien plus signifiants et vont ainsi nous permettre de construire son image, à commencer par son avocat, sa famille, ou encore « la dalle rouge » au niveau de laquelle il a discuté avec un sans-abri en rentrant d’une soirée avec une amie (sa copine d’alors ?).

Franck Pirondélis, l’avocat de Romain, a été appelé par le père de ce dernier pour tenter de le sortir de ce mauvais pas. Il semble être une personnalité juridique très en vue et officie au barreau de Paris. Son but, la défense de son client, va le mener sur les traces du passé de Romain et notamment jusqu’à la maison où il a grandi, celle de ses grands-parents : Manette et Jean-Tiburce « Titi » Vichère.

Son arrivée dans cette demeure va représenter l’un des derniers mouvements physiques dans le temps présent. Le lecteur se retrouve alors coincé dans une capsule temporelle qui, au travers des souvenirs des grands-parents de Romain, va lui permettre de vivre la Seconde Guerre mondiale selon deux points de vue sensiblement différents.

© Le Lombard

Les grands-parents de Romain vont conter chacun leur tour, une ou plusieurs histoires s’étalant chronologiquement de la Seconde Guerre mondiale aux derniers conflits coloniaux. Les points de vue diffèrent sensiblement avec d’un côté celui de "Titi", engagé militairement dans la résistance, et de l’autre Manette qui tente de vivre tant bien que mal à Lyon alors que la France est occupée.

Ici encore, nos deux auteurs agencent les souvenirs contés avec une habileté saisissante. Ils nous font glisser peu à peu vers une introspection de plus en plus profonde. Les grands-parents de Romain nous content alors l’inavoué, le ressenti, on s’écarte du fait brut, et un profond humanisme se dégage alors.

Cet humanisme ressort par de petits détails comme le fait que le grand-père semble développer une remise en cause du système colonial français, ou tout au moins une revalorisation des "colonisés". Il semblerait que ce sentiment ne se soit pas développé avec le temps et qu’il était déjà présent en lui durant les années post-guerre. Ce sentiment, première étape vers un anticolonialisme plus virulent, est présent pour imager un courant de pensée qui a traversé la société à cette époque.

Un autre regard sur le récit national

Et c’est là l’un des points forts d’Une Histoire de France : son ancrage dans les différentes périodes historiques est extrêmement bien maitrisé et très minutieux. Un certain nombre de petits détails, des mots ou encore des objets, viennent documenter le lecteur sur l’époque décrite. Accompagné de cette retranscription de la pensée, le lecteur n’a plus qu’a se laisser transporter.

L’album ne perd toutefois jamais le fil de son histoire et son but est clair. Cela se ressent dans l’un des traits de caractère les plus développés de Franck : un réalisme froid, tirant vers le cynisme et pouvant s’apparenter à de l’antipathie. Ce caractère est toutefois justifié par les auteurs lorsqu’ils font dire à l’un des policiers « - Mais bon, je suis quand même tombé de l’armoire quand j’ai appris qu’il défendait les terros », sous-entendu les terroristes. La prise de recul nécessaire à la conduite de ce type d’affaire semble justifier le caractère de notre avocat. Ce trait n’est pas uniquement justifié dès les premières pages, il va également être utilisé très intelligemment et permettre aux auteurs de rappeler le lecteur à la réalité, de le ramener au présent narratif en l’extrayant des récits des « anciens » pourtant si passionnant.

Autorisons-nous cependant une légère critique scénaristique sous forme de questionnement : quel est le bien-fondé de l’enquête menée par l’avocat auprès de la famille de Romain ? Ce type d’enquête colle-t-il avec la réalité du métier d’avocat ? Le titre en présence étant d’un réalisme parfois cru, ce point précis continue d’interroger bien que l’on comprenne aisément son utilité dans le développement de la trame.

En dépit de ces voyages temporels, un élément reste, constamment, de façon redondante diront certain : c’est la dalle rouge. Cette dalle, qui donne son titre au premier tome d’une série qui devrait en compter six, va constituer une sorte de fil rouge, qui va se dérouler de façon subtile au fil des pages, par le biais d’allusions colorées. On soulignera ici l’incroyable performance de Jef, qui parvient à se saisir du regard du lecteur et à le diriger où bon lui semble.

La dalle rouge de la Bourse de Lyon
© Le Lombard

Le déroulement de ce fil se poursuit jusqu’aux alentours de la page 60, lorsque notre « avocat-vaisseau temporel » nous permet d’accéder au savoir. On saisit alors toute la portée de la couverture de cette BD, qui met en scène Romain et son avocat, centrés au-dessus du titre, à l’intérieur d’un rectangle rouge, semblable au pavé dont il est question. Le lecteur comprend ainsi que le personnage de Romain est enfermé et qu’il ne parvient pas à se sortir de son histoire, voire de l’Histoire avec un grand H qui l’entoure, avec la présence de références historiques à la Seconde Guerre mondiale.

L’Histoire enferme Romain et on interprète alors la salle d’interrogatoire des premières planches comme une allégorie d’un passé étouffant. Cette situation semble durer depuis cette fameuse nuit où, au hasard de ses tribulations nocturnes, il rencontra la dalle rouge. Le temps s’est alors figé et ce morceau de trottoir chargé d’Histoire va faire office de catalyseur psychique l’entraînant vers une prise de conscience de son enfermement. Les dernières cases viennent d’ailleurs nous le confirmer.

Vous l’aurez compris, les tenants et les aboutissants de ce scénario sont complexes, multiples et s’entremêlent avec brio. L’entièreté du développement a pour but la caractérisation du personnage de Romain. Pouvions-nous nous attendre à quelque chose de plus léger alors même que Michel Onfray coécrivait l’album ? En plus de la réflexion historique qui est proposée, les scénaristes invitent le lecteur à réfléchir sur une forme de déterminisme incarnée par l’enquête de l’avocat. Le fait que celui-ci souhaite connaître le passé de Romain et plus précisément le passé de sa famille, précédant sa naissance, met en avant une réflexion des plus intéressantes.

Le trio Onfray – Kotlarek – Jef, qui a signé pour six tomes au Lombard, nous livre un témoignage historique consciencieux dans sa contextualisation, complexe dans son intrigue, intelligent dans la construction de ses personnages et habile et efficace dans son dessin.

Ce premier tome est également porteur de grands questionnements et courants de pensée ayant traversé les période de guerre et d’après guerre. C’est donc avec enthousiasme que nous vous recommandons la lecture de cet album dont nous attendons la suite avec impatience (prévue pour Septembre de cette année).

(par Thomas FIGUERES)

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Une Histoire de France T. 1 : "La Dalle rouge" - Par Onfray, Kotlarek et Jef - Le Lombard

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