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Va-t’en guerre ! - Par Aurélien Ducoudray, Marion Mousse et Albertine Ralenti - Jungle RamDam

  • Quand Miyazaki rencontre Tardi et les Monty Python : un mélange de gravité, de rire et de fantaisie au service d’une fable pacifiste très réussie, sur fond de Guerre de 14-18, où, pour une fois, les femmes jouent un rôle de premier plan dans les tranchées !

La baronne de Pomfrougnac préside une association de marraines de guerre, qui envoie des colis aux poilus dans les tranchées. Bien décidée à faire la une des journaux pour se démarquer des associations concurrentes, elle organise un jeu concours – truqué – pour remettre un chèque à un soldat « inconnu ». Avec l’aide de Madame Zaza, une célèbre voyante, elle tire au sort un nom des archives, celui du soldat Antoine Carapat,

La baronne envoie Madame Zaza et sa gouvernante Louise, une ancienne munitionnette, retrouver le soldat Carapat sur le front pour lui remettre le chèque en main propre et se faire photographier en sa compagnie. Dans cette mission, les deux femmes sont escortées du sous-lieutenant Philibert Trouffon, un timoré militaire de bureau, et du soldat Schrapnel, un indestructible colosse au corps balafré et couturé.

Va-t'en guerre ! - Par Aurélien Ducoudray, Marion Mousse et Albertine Ralenti - Jungle RamDam

Commence une odyssée surréaliste où l’on croisera une coopérative charcutière autogérée, un encombrant cadavre de soldat allemand cuirassé, un guérisseur africain, une troupe de théâtre spécialiste en « scènes historiques » très déshabillées, sans oublier le réalisateur Patrice Dufin, auteurs d’inoubliables films de propagande tels que Où sont passés les poilus ?, Les poilus dans la panade ou Arrête de tirer, j’entends plus la berceuse.

Pas de souci de réalisme historique, ou même de réalisme tout court, dans ce récit, mais une volonté d’utiliser l’imaginaire collectif de la Grande Guerre à travers ses grands poncifs pour écrire une truculente fable antimilitariste. Se démarquant de Tardi qui avait utilisé cet angle d’approche, Aurélien Ducoudray (Gueule d’amour, Amère Russie, Maïdan Love...) propose un scénario doté d’une très forte dimension onirique. Les villages que traversent nos héros ressemblent à des villages de contes de fée, tandis que les cauchemars de Schrapnel apparaissent tout aussi absurdes que la réalité.

Le dessin de Marion Mousse (Frankenstein, Sous la blouse, Cyclone...) épouse parfaitement cet imaginaire foisonnant, où fumées, vapeurs et ombres donnent parfois l’impression d’assister à un spectacle de lanterne magique. L’utilisation de traits de contours épais confère un aspect vitrail aux planches, renforçant le côté « belle histoire » de l’album. Mais une belle histoire très cruelle, qui laisse peu de place à l’espoir.

Si le fond du propos est plutôt sombre, la lecture n’a rien de sinistre. Bien au contraire. On s’amuse beaucoup de la langue des personnages et de leurs expressions imagées. Une touche de fantaisie loufoque est apportée par certains véhicules, comme la voiture rhinocéros du docteur Maloumbé, ou certains personnages, comme Madame Zaza, qui lorgnent du côté de l’univers d’Hayao Miyazaki, quand l’absurde des situations ne fait pas penser aux Monty Python (le « chevalier » campé au milieu de la route).

Ce récit picaresque est ponctué de scènes saisissantes, le cheval de guerre courant apeuré dans la forêt, les visions guerrières dans la prunelle des yeux de Schrapnel ou l’assaut de l’église dans la fumée jaune du gaz moutarde. Certaines compositions de Marion Mousse rappellent les visions de cauchemar du peintre allemand Otto Dix (1891-1969), célèbre pour ses fulgurantes scènes de tranchées.

La talentueuse Albertine Ralenti livre de son côté un magnifique travail de mise en couleurs, qui permet de donner une identité visuelle très forte à chaque épisode du récit. L’album est un régal visuel de bout en bout. Seule petite faiblesse, un scénario d’ensemble peut-être un peu léger qui sert surtout de prétexte à la mise en scène d’une succession de tableaux, individuellement très réussis, des misères de la guerre et de la vanité humaine.

Cet album constitue en tout cas une tonitruante et brillante entrée en matière pour la jeune collection Ramdam des éditions Jungle.

Voir en ligne : présentation de l’album sur le site de l’éditeur

(par Paul CHOPELIN)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Va-t’en guerre ! Par Aurélien Ducoudray (scénario), Marion Mousse (dessin) et Albertine Ralenti (couleurs). Jungle RamDam. 22 x 29 cm. 176 pages. 22,95 €

 
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