Charlie Hebdo ou le crépuscule de l’humour

6 janvier 2020 0 commentaire
  • ANNIVERSAIRE. Les années 1920 ont été dénommées "années folles", réaction d’exubérance qui fit suite à la terrible Première Guerre mondiale et qui aboutit à la création des plus grands héros américains (Félix le Chat, Mickey...) et d'Hollywood. La décennie 2020 sera peut-être aussi "folle"... mais pour d'autres raisons. L’assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo restera longtemps, dans le domaine de la culture, un marqueur de notre temps. Nous en célébrons le cinquième anniversaire, en ces années folles.

Cela se sait peu : les années 1920 ont été des années de déclin pour le dessin satirique. Alors qu’il avait été le premier média à répandre les idées nouvelles entre 1877 et 1914 en France, le traumatisme de la Première Guerre a fait que le dessin-charge était moins apprécié. C’était un temps où les grandes idéologies (communistes, socialistes, fascistes, républicaines…) étaient en train de se construire et dans leur logiciel, l’humour n’avait pas de place.

Exit l’exubérance de Dada au profit du Surréalisme, du Constructivisme, de l’Abstrait, des mouvements très rationnels plus politisés. Exit l’humour anarchisant des feuilles anticléricales et de l’élégante Assiette au beurre, cliniquement morte dès 1912. La Baïonnette du génial Gus Bofa s’arrête en 1920. En Allemagne, le Kladderadatsch vire nazi dès 1923, tandis que le Simplicissimus et le Jungend sont rapidement contrôlés par « l’ordre nouveau », dès son arrivée en 1933. En Italie, l’Asino du sublime Galantara s’arrête en 1925 sous les coups de boutoir du pouvoir fasciste de Mussolini. Pour la caricature, les années 1920 n’ont pas été joyeuses…

Charlie Hebdo ou le crépuscule de l'humour
La Une de Simplicissimus en 1925 montrant Hitler vendant "Mein Kampf" dans les brasseries bavaroises. A l’arrivée des nazis, le fondateur du journal, Thomas Theodor Heine, d’origine juive, dut fuir à l’étranger.
DR

C’est dans les années 1950 et 1960 en France que l’on revoit refleurir les feuilles satiriques comme Bizarre (1953), Hara Kiri (1960), Siné Massacre (1962), tandis qu’Hara Kiri Hebdo (1969) devient Charlie Hebdo (1970)… La bande dessinée puis la télévision prendront le relais de cet humour subversif.

Son combat immédiat, c’est la liberté d’expression, contre le pouvoir conservateur gaulliste, contre la censure, « cette pitoyable censure » disait Goscinny. La liberté d’expression était le maître-mot de ces créateurs, de Cabu à Reiser, de Wolinski à Crepax et Manara, mais aussi la liberté de conscience, celle de croire ou ne pas croire en un message révélé. Feuille anticléricale, le Charlie Hebdo de Cavanna et de Gébé est sans concession. Mais l’arrivée de la gauche au pouvoir, paradoxalement, lui fera perdre de son importance, jusqu’à l’arrêt.

Cavanna et Fred, fondateurs, en 1960, de Hari Kiri, ici photographiés en 2006.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)
© Reiser et Charlie Hebdo

Le destin tragique de Charlie Hebdo

En 1992, le journal est relancé par Philippe Val et Cabu et s’inscrit sous l’impulsion de Val dans une mouvance sociale-démocrate qui écarte les collaborateurs d’extrême-gauche. La ligne politique est clairement laïque, anticléricale, atlantiste. Elle cible l’islamisme radical et une certaine droite anti-immigrés et antisémite. Philippe Val affiche notamment son soutien à la guerre en Irak. De vifs antagonismes opposent les collaborateurs en interne qui aboutissent notamment à l’éviction de Siné.

Seulement voilà : entretemps Internet est arrivé. La mondialisation a fait irruption dans le pré carré français de l’humour et ce qui constituait une position anticléricale contre l’extrémisme islamique plutôt potache et dirigée en direction de quelques milliers de lecteurs (Luz parla de Charlie Hebdo comme d’un « fanzine »…) est instrumentalisé internationalement par l’islamisme radical qui commence à trouver de nombreux relais en France. On connaît la suite : le massacre du 7 janvier 2015 et le « prix du sang » payé par les caricaturistes un peu partout dans le monde.
Une époque inquiétante

Charb en 2006
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)
La manifestation "Je suis Charlie" du 11 janvier 2015, vue par Kroll.
© Kroll

Depuis, on l’a vu encore récemment avec le dessinateur Nime en Algérie, le dessin d’humour reste un apostolat dangereux. Le combat un peu naïf contre la censure des années 1960 a fait place à une tension bien plus grave qui peut être comparée à la période de l’Affaire Dreyfus en France où la République posait ses fondamentaux (liberté d’association, séparation des églises et de l’État, laïcité, etc.) face à une réaction décomplexée. On peut résumer en disant que cet humour s’est davantage politisé, comme dans les années 1920. L’islamisme radical utilise le terrorisme des extrêmes qui a été celui des « années de plomb » en Italie, en Allemagne, voire en Algérie dans les années 1990, pour attaquer ce qui symbolise l’esprit de l’Occident. On ne découvre pas tout cela.

Nos sociétés ont aussi considérablement changé. Le prolétariat ouvrier et paysan a fait place à une classe intermédiaire, de plus en plus appauvrie et de plus en plus déclassée par le nouvel ordre technologique, tandis que le mercantilisme triomphe partout.

Le modèle communautariste américain, formaté par les réseaux sociaux, réduit comme peau de chagrin les libertés acquises par une génération jouisseuse qui inventa le slogan « Il est interdit d’interdire ».

Dessin de Vuillemin.
© Charlie Hebdo

Rictus

La machine à rêver des lendemains qui chantent s’est enrayée -même Hollywood n’y croit plus- faisant place aux réalités angoissantes du futur : réchauffement climatique, surpopulation mondiale, épuisement des ressources…

Nous sommes dans une guerre qui ne se déclare pas et, comme dans toutes les guerres, l’humour est de plus en plus bâillonné. Nous sommes passés de l’humour potache, celui des Pierre Dac, des Raymond Devos, des René Goscinny, des Desproges… à un humour décomplexé, arrogant et cynique pimenté de Fake News tandis qu’un nouvel ordre moral s’insinue jusque dans les alcôves, comme dans toutes les dictatures qui se respectent, qu’elles soient de droite ou de gauche.

La cible de Charlie Hebdo était facile : le pouvoir en place. Mais aujourd’hui, le moindre Gilet jaune fait le même boulot et, depuis que Sarkozy et Hollande sont « Charlie », la feuille satirique n’a plus la même pertinence. Tout au plus reste-t-elle -et c’est tant mieux- un lieu de parole et de réflexion dont les dessins malheureusement nous arrachent, à grand peine souvent, un sourire.

Je dis cela pour Charlie, mais cela vaut aussi pour Siné Mensuel et même pour Le Canard enchaîné. Le dessin d’humour d’aujourd’hui se fige le plus souvent dans un rictus amer.

Dans ces périodes-là, la bande dessinée a un rôle à jouer. Ses images et ses récits davantage complexes synthétisent parfaitement les enjeux -que ce soit dans les bandes dessinées dites « du réel » ou dans les fictions. Ce n’est pas un hasard si les plus grands héros des années 1920 (Popeye, Félix le chat, Mickey, Tarzan, Zorro , Zig & Puce, Tintin…) et des années 1930 (Dick Tracy, Mandrake, Flash Gordon, Prince Valiant, The Fantom et finalement Superman et Batman) sont nés sur les ruines d’un ancien monde. Les Temps modernes de Chaplin (1936) constituaient une satire virulente de l’époque de la Grande Dépression, contre le Fordisme.

Avec une naïveté certaine, ces héros ont façonné (et fasciné) une génération qui avait le monde à construire face aux enjeux de l’industrialisation. À la nôtre de construire, avec une naïveté retrouvée, les héros et les idéaux de demain. Pour que le rire puisse revenir.

Flah Gordon d’Alex Raymond, créé en 1934.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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