Christian Durieux ("Pacific Palace") : « Spirou et Fantasio sont amoureux de la même fille »

23 février 2021 2
  • Dupuis vient de publier une nouvelle "Aventure de Spirou et Fantasio par..." qui se démarque superbement de la ligne classique de la série. Christian Durieux se réapproprie les personnages dans un huis clos drôle, amoureux et mélancolique. Le tout servi par un graphisme inspiré. Découverte d'une œuvre singulière.

Christian Durieux ("Pacific Palace") : « Spirou et Fantasio sont amoureux de la même fille »Votre « Aventure de Spirou et Fantasio » est aussi originale qu’atypique. Quelle a été votre idée de départ ?

J’avais écrit une histoire en 1993 qui s’intitulait déjà Pacific Palace et qui relatait dans les grandes lignes celles de ce Spirou. Cette histoire qui m’était venue spontanément et à laquelle je tenais beaucoup, traitait d’un type qui travaillait dans un hôtel et qui tombait amoureux de la fille d’un dictateur réfugié au sein de l’établissement.

Qu’est-ce qui vous plaisait particulièrement dans ce récit ?

À la fois le principe du huis clos et l’idée d’une romance dans cet espace confiné car c’est une thématique que j’aime mettre en scène. Et pendant des années, j’ai essayé de dessiner cette histoire, mais sans savoir pourquoi, je m’arrêtais inévitablement au bout d’une page ou deux sans pouvoir aller plus loin : je ne trouvais pas les bonnes physionomies, ni les bons protagonistes.

Quel a été le déclic ?

Une drôle de sensation, un matin, comme lorsqu’on croit avoir une idée de génie. Je me suis dit qu’un type qui travaille dans un hôtel pourrait être un groom et que la collection d’ « Une Aventure de Spirou et Fantasio par… » qui s’était créée entretemps pourrait potentiellement accueillir cette transposition. Peut-être qu’amener Spirou à cette histoire pourrait me débloquer. Le réel déclic s’est amorcé en me demandant qui, hormis Spirou, allait intégrer le récit. J’avais pensé à Zantafio qui aurait pu être le chef des gardes du corps du dictateur en question, mais je me suis dit que si je voulais rester dans l’esprit théâtral du pitch initial, peut-être devrais-je ne pas amener trop de personnages.

Restait la question de Fantasio…

Il était incontournable, mais un journaliste n’a normalement rien à faire au cœur de tractations secrètes qui se livrent dans les chambres de l’hôtel. Sa fonction devait donc changer. J’ai alors eu l’idée d’en faire lui aussi un groom, ce qui a débloqué tout le récit. Spirou et Fantasio dans le même costume devenaient les deux faces d’une même pièce, ce qui provoquait parfois des échanges de fonction. À certains moments de l’histoire, Spirou n’endosse plus le costume du héros qui agit, car il vit le sentiment amoureux, ce qui le rend plus distant par rapport au reste du monde. D’un autre côté, Fantasio endosse parfois le costume du justicier, en devenant le personnage moral qui ne supporte pas le compromis politique et qui veut batailler avec le tyran.

Il reste tout de même préoccupé par son propre intérêt, car Fantasio est rarement désintéressé...

En effet, cette ambiguïté demeure, car il pourra rebondir grâce à ce scoop. Mais Fantasio possède sa propre sincérité quand il déclare que ce dictateur est ignoble, et qu’il n’y a pour lui aucune raison de l’accueillir ou de lui faire des cadeaux. Spirou et Fantasio sont donc des espèces de Laurel et Hardy le temps de cette histoire, qui endosse le costume de l’un ou de l’autre en fonction de la situation. Et comme ils sont tous les deux plus ou moins amoureux de la même fille, il se crée des sentiments de jalousie et de concurrence entre eux.

Tout cela a densifié l’histoire, au point d’arriver à cette conclusion du récit, où les deux personnages assistent au même événement, mais ne peuvent pas en avoir la même lecture. L’un des deux connaît la vérité, tandis que l’autre n’en perçoit qu’une parodie, et ils ne pourront jamais en reparler par la suite. Mais c’est aussi une marque d’amitié de ne pas révéler la vérité, car celui qui détient la connaissance des faits est malheureux, comme dans toute tragédie.

Une forme d’amitié retrouvée en somme ? Car le début d’album délivre une autre ambiance : non seulement le lecteur est surpris de voir Fantasio dans le costume du groom, mais voilà que, juste après, Spirou donne un coup de poing à son ami !

Je voulais suivre dans ce livre ce trajet d’une amitié qui commence avec ce coup de poing, alors que Fantasio sauve son ami en fin de récit. On y traite de leur concurrence en amour, de l’exaspération ressentie, mais qui ne peut finalement pas surmonter la véritable amitié. Et ce coup de poing reste dans la logique de Laurel et Hardy, où dans ces films muets du début du XXe siècle, la gestuelle exacerbée (presque agressive) était très importante.

N’y avait-il pas un danger à placer Spirou dans un rôle de héros amoureux ? On se souvient comme cela avait compliqué pour Tome & Janry dans Machine qui rêve

J’y ai été avec mon cœur et je me suis rendu compte que le Spirou que je mettais en scène était un adulte. Des gens me disent que c’est la première fois que Spirou devient amoureux, ce qui est faux comme on le sait. Mais je pense en revanche que c’est peut-être la première fois où il devient amoureux de façon adulte. Car l’histoire qu’il vit là est traversée par un sentiment complètement adulte, à savoir la mélancolie. Leur amour étant impossible, il se conclut dans la mélancolie, or il faut avoir vécu pour l’éprouver.

Comment entrevoyiez-vous votre livre avec le recul, car vous avez travaillé dessus une grande partie de votre carrière ?

J’ai trente années de bande dessinée professionnelle derrière moi, et presque autant d’albums réalisés. Or, un personnage qui ne m’appartient pas, qui existe depuis 80 ans et a connu moult figures, m’a permis de rassembler beaucoup d’éléments personnels ou que j’ai réalisés dans mes précédents ouvrages. Comme si mon Spirou de lecteur, enfant, avait grandi et mûri en moi jusqu’à l’adulte que je suis aujourd’hui, en devenant lui-même adulte et en profitant de mes expérimentations précédentes.

Saviez-vous d’entrée de jeu comment dessiner vos personnages ?

Oui, même si dans un sens, je suis peut-être plus un héritier de Tintin que de Spirou, car mon dessin est plus proche de la ligne claire que de l’expressivité de Franquin. Pour moi, ce livre est la quintessence de beaucoup de réalisations précédentes, tant dans la narration que dans les thèmes (l’amour impossible, la politique, les intempéries...), mais également dans ses aspects graphiques. Les personnages sont parfois réalistes, parfois ronds ou élastiques. Ils peuvent sauter de manière irréelle s’ils sont heureux, à la Tex Avery, alors que ce sera tout autre chose quelques pages plus tôt.

Christian Durieux
Photo : Charles-Louis Detournay.

Ce n’est pas choquant car ils restent en adéquation avec l’atmosphère de chaque séquence.

En effet, je ne voulais pas m’interdire de petites cassures esthétiques ou stylistiques, afin de privilégier l’ambiance et les émotions. J’essayais juste de suivre mon courant émotionnel. Cela fait partie de mon tempérament. J’aime que les choses se côtoient, qu’un moment d’émotion suive une situation burlesque et précède un suspense ou une angoisse.

Parce que les deux thèmes du récit, celui du politique et celle de la relation amoureuse, se croisent en permanence...

Oui, et je me suis rendu compte a posteriori que Pacific Palace est également l’histoire d’une double émancipation : celle de cette jeune femme, Elena, qui est née innocente dans la famille d’un tyran et qui s’en émancipe progressivement en découvrant la vérité ; pour sa part, Spirou doit s’émanciper de son héroïsme prévisible, dans son rôle du garçon toujours moral qui sauve toute personne en détresse, pour découvrir la complexité du monde.

Le risque est que cette émancipation débouche sur un Spirou plus passif, qui ne rythme pas la lecture par son dynamisme. Et pourtant, l’intrigue hypnotise littéralement le lecteur qui se demande en permanence ce qui va se passer !

C’était effectivement un des points sur lesquels je me suis le plus investi. Surtout que je travaille à la manière d’un puzzle, à savoir un jour sur le début de l’aventure, et le jour d’après, j’en dessine la fin avant de revenir au milieu, en fonction des humeurs ou des idées qui me viennent. La question du rythme a été très importante pour moi, que cela soit dans les éléments qui vont avancer l’intrigue, dans les temps morts où le burlesque peut intervenir, mais aussi et surtout dans le langage. Cela passe par des dialogues en ping-pong entre Spirou et Fantasio, ou a contrario comme la scène de la piscine qui est pour moi la plus importante du récit où Elena révèle des éléments à Spirou par le biais de sous-entendus, ce qui est un autre rythme de dialogue.

Vous avez joué avec les couleurs, dans les bleus ou les oranges.

J’ai fonctionné à l’instinct, et en le décodant par la suite. J’ai trois ambiances distinctes ; le livre s’ouvre sur une ambiance bleue, qui annonce la scène principale de la piscine qui est au centre d’une histoire à double niveau, physiquement et en terme d’importance. Quant aux ambiances orangées, elles donnent ce sentiment feutré de palace, ce qui n’est cassé que par un ciel jaune-vert, annonciatrice de fin du monde.

La sortie de l’hôtel marque un changement de couleurs, comme un retour à la vie normale.

Oui, comme si l’on avait été enfermés dans l’hôtel avec les personnages. Tout change d’atmosphère et presque d’époque avec la sortie du huis clos.

Quelle est votre méthode de travail pour obtenir ce rendu si net ?

J’effectue des allers-retours entre dessin classique et impression numérique. Je réalise donc un premier dessin filaire très simple mais qui reprend déjà la totalité de la case. Je le scanne et place quelques fonds numériques de bases et je l’imprime en modifiant le trait noir avec un gris très léger. J’arrive alors à ma technique d’encrage, même si le mot est ici un peu galvaudé, car je travaille avec de l’encre de chine, mais aussi de la gouache, des feutres, des crayons et des fusains. Chaque étape est un stade complémentaire vers la lumière, car même l’encrage est réalisé avec une gamme de crayons de couleur, que je qualifierais de « gris chaud », qui vont d’un numéro 1, très pâle et presque blanc, à un numéro 6 qui est presque noir. Je repasse plusieurs fois sur un même trait avec des crayons d’intensités différentes. Le contour des personnages ou des objets dépend de la lumière de la séquence, parfois très affirmée ou au contraire plus flottante. Ce qui génère au final une ligne claire un peu flottante qui n’a pas la détermination du trait de pinceau bien net, mais plus voluptueuse

La première page du récit réalisé a posteriori pour le Journal Spirou

Vous avez réalisé un épilogue à Pacific Palace dans le Journal de Spirou. Était-ce prémédité ?

Non, pas du tout. Bien après la réalisation de l’album, le magazine m’a demandé une histoire courte à publier simultanément à sa parution en librairie. Pour moi, l’histoire était close, je ne voyais pas ce que j’aurais pu rajouter… Puis l’idée m’est venue de proposer en quelque sorte une fin alternative, de transformer la part mélancolique du livre en autre chose, en se disant : « Et si, plus tard, Spirou trouvait une lettre qui le conduisait à retrouver Elena, que se passerait-il ? ».
Toute cette aventure a donc été tapissée d’inattendus. Comme cette demande du Journal de Spirou, ou encore la musique du clip que nous avons réalisé pour la promotion.

Dans vos remerciements en début d’album, vous expliquez comment la musique vous a soutenu tout au long de cette création…

Oui, je travaille en musique, cela occupe toute ma vie de création. Et parmi d’autres, j’écoute beaucoup le groupe Cocoon. Or, par le biais d’amis, j’ai pu rencontrer Mark Daumail, qui est Cocoon à lui seul et je lui ai offert mon album Un Enchantement car le premier album de Cocoon m’avait accompagné pendant sa réalisation. Et de son côté, Mark était fan des Gens honnêtes. Nous avons donc sympathisé et lorsque j’ai appris qu’une expo aurait lieu à Champaka, je lui ai demandé s’il accepterait de jouer à cette occasion certaines de ses chansons qui collent à l’atmosphère de l’album, pendant que je dessinerais en même temps. Lui a renchéri en me proposant d’écrire la bande originale de l’album. Ravi, je lui ai envoyé le work in progress pour qu’il puisse s’en inspirer. Il a donc écrit Blue night, où l’on est dans la tête d’Elena et il reprend d’ailleurs des morceaux de dialogue en anglais dans la chanson. J’étais très ému car la chanson est magnifique, et j’en ai fait un clip avec un ami monteur, en redessinant les éléments nécessaires.

Pour boucler la boucle, j’ai dit à Mark que j’avais une idée de chanson pour les pensées de Spirou, que j’ai donc écrite avec une amie américaine. Et elle s’intitule Sweet Lena. Peut-être allons-nous prolonger cette aventure entre la musique et la bande dessinée pour en faire un spectacle…

Et en bande dessinée, avez-vous d’autres projets ?

Deux albums sont bien entamés : le premier avec Denis Lapière et Daniel Couvreur à propos du Soir volé où l’on reconstitue toute son histoire en 1943 ; et une adaptation d’un roman de Jean-Paul Dubois par Didier Tronchet, et qui s’intitule La Vie me fait peur. Tous les deux chez Futuropolis.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Pacific Palace - Le Spirou de Christian Durieux - Dupuis

 
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