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Le Faux Soir – Par Christian Durieux, Daniel Couvreur et Denis Lapière - Futuropolis

  • Le 8 novembre 1943, il y a tout juste 68 ans, une poignée de résistants apportaient la dernière touche à l'une des plus remarquables actions fomentées contre l'occupant nazi. Pas question d'exécution ou d'attentat à la bombe, mais bien d'un faux exemplaire d'un des plus célèbres quotidiens de l'époque ! Un pied de nez au régime d'Hitler, qui apporta le sourire et l'espoir à des centaines de milliers de compatriotes.

Parce qu’Hergé continua à y publier les aventures de son reporter, les amateurs de Tintin connaissent bien la mainmise du quotidien Le Soir par les Allemands lors de l’Occupation, afin de faire circuler auprès de la population leur propre vision des faits et de la culture. Beaucoup de journalistes qui y travaillaient avant l’invasion de la Belgique "cassèrent leurs crayons" et refusèrent de continuer à y écrire, n’acceptant la ligne éditoriale de cet "ordre nouveau". Mais d’autres opportunistes n’eurent pas ces scrupules, et si certains pouvaient même émettre quelques molles critiques contre l’occupant, ce n’était qu’un subterfuge pour revenir au précédent tirage de 270 000 exemplaires avant d’être "emboché". Les Allemands détenaient ainsi un formidable outil de communication et de propagande au sein du Plat Pays.

Le 9 novembre 1943, la résistance belge réussit le coup le plus audacieux de l’histoire de la presse clandestine en diffusant, au nez et à la barbe des Allemands, un pastiche à ce "Soir volé". La plume était-elle plus forte que l’épée ? Il faut avouer que oui, car 50 000 exemplaires seront distribués soit dans le circuit normal, soit par les circuits clandestins pour toucher non seulement la capitale, mais également tout le pays. Un acte d’envergure !

Le Faux Soir – Par Christian Durieux, Daniel Couvreur et Denis Lapière - Futuropolis

En utilisant la même maquette, ses auteurs résistants sont parvenus à se substituer à l’édition normale sans qu’il soit possible de faire la différence au premier coup d’œil. Mais au lieu d’en profiter pour tirer à boulets rouges sur les Allemands et les collaborateurs, les journalistes et autres rédacteurs ont pratiqué un humour surréaliste typiquement belge, en copiant le style du "Faux Soir", tout en se moquant des personnes incriminées.

Le résultat fut à la hauteur de leur investissement et des risques qu’ils ont pris : le grand éclat de rire qui parcourut la Belgique occupée fut entendu jusque dans les capitales alliées, Londres et Washington... mais arriva aussi jusqu’aux oreilles d’Hitler ! Si le Faux Soir devint l’illustration de la "zwanze" (humour moqueur typiquement bruxellois), il fut surtout un acte de bravoure et de résistance qui valut la mort ou la prison à ses auteurs. Et malgré l’appui et la volonté des Alliés, ce coup d’éclat ne fut jamais réédité ailleurs parmi les pays occupés.

On peut parler d’une véritable équipe de choc réunie pour mettre en image cette incroyable histoire : le scénariste Denis Lapière qui a dépassé les cent albums réalisés, le journaliste Daniel Couvreur, chef du service culture du quotidien Le Soir, le dessinateur Christian Durieux encore auréolé du succès de son précédent album de Spirou, et Sébastien Gnaedig, l’éditeur de Futuropolis que nous connaissons bien.

Ces quatre hommes ne sont pas seulement aux commandes de cet album, ils en sont également des personnages. En effet, le récit alterne les allers-retours entre 1943 et notre époque : d’un côté, on suit les principaux protagonistes qui se sont clandestinement démenés pour trouver les financements, écrire, imprimer et distribuer ce faux Soir en moins de vingt jours (la date choisie du 11 novembre était symbolique) ; tandis que de l’autre, les auteurs et éditeurs expliquent toute la portée de cet engagement et visitent les lieux emblématiques de cet acte de résistance qui ne fit pas couler de sang.

De g. à d. : Denis Lapière, Daniel Couvreur, Christian Durieux et Sébastien Gnaedig, l’éditeur de Futuropolis

Pas de réelle violence avant leur coup d’éclat, certes, mais la réaction des envahisseurs ne maintint pas la même mesure. Tout le talent et l’expertise de Denis Lapière se met alors au service de l’Histoire et des acteurs de ce pied de nez qu’on pourrait qualifier d’humoristique s’il n’avait pas été réprimé dans la terreur. En jouant sur les époques, et en annonçant la riposte du régime en place, la tension monte tout au long du récit, tout en maintenant un visage très humain au sein des journalistes-résistants.

« Grâce à Daniel [Couvreur], nous avons eu accès à des documents inédits car restés dans la sphère intime de leurs auteurs, nous explique Denis Lapière. Des protagonistes directs qui ont couché leurs souvenirs juste après la guerre, certains avec beaucoup de minutie dans les lieux et les faits. En respectant ces écrits, nous étions certains de maintenir l’authenticité au sein de notre reconstitution. De plus, la qualité de l’écriture dans le rédactionnel du "Faux Soir" s’est révélée un formidable moteur à notre niveau. Dépassant largement le coup de gueule, les résistants ont réalisé une véritable prouesse littéraire en moins de trois jours. Cela a impliqué un grand respect de notre part : nous voulions nous livrer à un véritable travail d’écriture à l’image de leur application, à la fois historique, un peu littéraire, et très graphique, tout en restant de la bande dessinée. On voulait aller aussi loin qu’eux. »

Et de continuer : « Dans le même ordre idée, j’ai évacué des questions polémistes ainsi que l’origine de l’erreur qui a conduit aux différentes arrestations. Par respect pour la force de l’implication des résistants, je ne voulais pas détourner le message de l’album, ni gâcher leur action au service du plus grand nombre. Notre ouvrage n’est pas un documentaire froid ; nous voulions au contraire faire transparaître le côté thriller et surtout l’aspect émotionnel qui s’en dégage, qui devait s’ajouter à l’atmosphère de la guerre qui devait transparaître. »

Christian Durieux joue également un parfait rôle d’équilibriste. Il jongle avec les couleurs et les atmosphères pour facilement passer d’une année à l’autre. Mais c’est surtout avec son dessin qu’il allie le réalisme des décors à la simplicité du trait pour les personnages. Dans un trois-bandes très cinémascope, Durieux nous plonge dans un cadre historique avec des décors presque photographiques, comme pour rappeler au lecteur que le récit reste cruellement authentique. Les émotions dégagées par les personnages permettent de casser la distance qui aurait pu s’installer avec uniquement ce premier style, de manière à ce que la lecture soit à la fois émotionnelle et documentaire.

« Il s’agissait d’être au plus près du réel, nous explique Christian Durieux, comme ce choix du noir et blanc, cet aspect charbonneux qui traduit le climat oppressant de l’époque, avec ces rues vides, le couvre-feu et la clandestinité. Je me suis inspiré de beaucoup de photos pour m’imprégner de l’atmosphère. Mais on ne trouve jamais ce dont on a vraiment besoin, on doit bien entendu inventer pour être plus près de l’authentique. C’est notre rôle d’auteur. »

Et de continuer : « Le trois-bandes cinémascope répond au même objectif. Denis a proposé cette technique pour figurer un long travelling. Comme on s’attache à la fabrication du journal au jour le jour, cette mise en page apporte un sentiment de continuité, tant dans l’espace que le temps, au plus près des tâtonnements des organisateurs, et dans le peu de temps qu’il avait pour trouver des solutions. Au-delà de l’intérêt de l’histoire en elle-même, cela permettait également de mettre l’émotion véritablement au cœur du sujet. »

De g. à d. : Sébastien Gnaedig, Denis Lapière, Daniel Couvreur et Christian Durieux lisant un Faux Soir.
Photo : © Le Soir.

Enfin, saluons l’initiative d’avoir rajouté un fac-similé à la taille de l’époque du fameux numéro du "Faux Soir", ce qui permet de découvrir la saveur des articles parodiques réalisés. On notera d’ailleurs un strip de bande dessinée au verso, dont le nom parodie celui de Jacques Van Melkebeke, l’ami d’Hergé condamné à la Libération, et qui continuera de travailler avec l’auteur de Tintin et Jacobs pour composer quelques-unes des plus marquantes histoires de l’après-guerre. Mais ceci est une autre histoire…

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Le Faux Soir. Par Denis Lapierre et Daniel Couvreur (scénario), Christian Durieux (dessin). Futuropolis. Sortie le 24/11/2021. 22 x 29 cm. 96 pages couleur. 19€.

 
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