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Coup de cœur pour "Le Château des animaux", une série... révolutionnaire !

Par Charles-Louis Detournay le 6 décembre 2022                      Lien  
Déjà le troisième tome d’une série animalière qui ne cesse de séduire et se bonifier avec autant de talent que d’intelligence ! Plus qu’une réussite, déjà un classique !

Nous vous avions déjà partagé tout le bien de nous pensions du Château des animaux dès la sortie de son premier tome, il y a trois ans : un récit de Xavier Dorison qui alliait propos politique et sensibilité, au service d’un jeune auteur dont le talent explose dès son premier album : Felix Delep.

Le tome 3 vient de paraître, et notre enthousiasme ne retombe pas, sans doute car cette nouveauté maintient le niveau tout en évoluant positivement. Le scénario déploie toute la construction savamment entreprise par Dorison, et Delep ne cesse de nous surprendre par sa lisibilité et par l’émotion qui se dégage de son travail, grâce à des planches d’une grande densité.

Coup de cœur pour "Le Château des animaux", une série... révolutionnaire !
Les auteurs : Félix Delep & Xavier Dorison (de g. à d.)
Photo : Charles-Louis Detournay.

Rappelons le contexte : Xavier Dorison s’est réapproprié le roman d’Orwell La Ferme des animaux en imaginant un nouveau traitement. Cette fois, le tyran local est un imposant taureau dénommé Sylvio. Autour de lui, une meute de chiens maintient un climat de terreur dans cet ancien castel abandonné par les hommes. Alors que les nantis se vautrent dans le luxe, les animaux de la basse-cour triment pour parvenir tout juste à se nourrir. Et s’ils haussent le ton, ils risquent leur plumage, sinon leur peau.

Parmi ces oppressés se trouve une courageuse chatte, Miss B., qui travaille dur pour nourrir ses chatons. Lorsque son ami Marguerite meurt après avoir osé contester l’autorité du taureau Sylvio, elle a décidé de lancer un mouvement de résistance passif, puisque que la force ne fonctionne pas. Avec le lapin César et le vieux rat Azélar, Miss B convainc progressivement les autres animaux de ne surtout pas céder à la violence et remobilise le mouvement pacifiste des Marguerites. Mais Silvio ne l’entend certainement pas de cette oreille et il décide de faire embastiller les animaux rebelles au donjon. Jusqu’où faudra-t-il aller pour reconquérir un espace de liberté ?

Une parabole militante

« À travers Le château des animaux, nous voulions être symbolique des révolutions, nous explique Xavier Dorison. Prenons trois exemples : Occupy Wall Street, les Gilets jaunes et Nuit debout. Ils ont plusieurs points communs et l’un d’entre eux est qu’il n’avait pas de projet concret derrière leurs actions. Les personnes qui ont théorisé la désobéissance civile ont identifié un moment clé, qui correspond à ce troisième tome, où il faut concevoir un projet, sinon le mouvement s’effondre. Derrière l’histoire des personnages et les retournements, "Le Château des animaux" est donc un précis d’idées révolutionnaires non violentes. Car comme l’a montré Orwell dans "La Ferme des animaux", une révolution violente induit une retour à un moment ou à un autre à la violence, et à un système pire ou identique à celui qu’on voulait combattre. L’hypothèse que pose "Le Château des animaux" est d’essayer la voie d’une révolution non violente, afin de voir ce qui se passe. La structure révolutionnaire de notre récit est d’ailleurs fortement inspirée des révolutions en Serbie et en Inde, que j’ai essayé de traduire de manière universelle et intemporelle. »

Et de continuer : « En effet, en construisant l’histoire, j’avais à côté de moi William Shar, un théoricien américain de la désobéissance civile, Srdja Popović ainsi qu’une analyse étape par étape du mouvement indépendantiste en Inde. Et les questions que je me posais en permanence étaient de savoir comment je traduisais chaque étape au sein du "Château des animaux", à la fois dans le concept de la série, mais aussi dans la vie personnelle des protagonistes. Car il ne suffit pas de l’implémenter sur le plan politique, il faut le faire descendre à l’échelle morale et des relations interpersonnelles. »

Le récit débute par une double-page, ce qui devient une marque de fabrique de Xavier Dorison...
De plus, il présente un passionnant flashback où l’on découvre Sylvio jeune, avant qu’il ne soit tyran, et lui-même malmené par un précédent président.

Des personnages charismatiques

Ce troisième tome rajoute très intelligemment une couche complémentaire à la construction du récit, en dotant les deux protagonistes principaux d’un véritable passé. D’un côté Miss B, l’héroïne et ce qu’elle a traversé, ce qui permet de comprendre pourquoi cette mère seule avec enfants s’engage aussi résolument dans le combat. De l’autre, Sylvio, le taureau dictateur, a souffert dans sa jeunesse, il a été meurtri dans son corps et dans son cœur. Même dans le dessin, le tyran s’adoucit, prend de une épaisseur « humaine ». Cela l’excuse-t-il de son attitude actuelle ? Voilà l’une des diverses questions que l’on se pose à la lecture de ce troisième opus.

« À mes yeux, on partait dans le tome 1 d’une situation très claire avec un pouvoir en place dominateur, explique Félix Delep. Je devais donc montrer Sylvio, dans sa forme graphique, le plus cruel possible. Et au fur et à mesure des tomes, on sent les moments où il perd pied, et on comprend un peu mieux l’évolution du personnage. Il fallait refléter cela dans la forme du personnage, dans son rendu. Mon objectif est donc de lui apporter progressivement ces nuances, afin de tempérer la stature volontaire de notre entrée en matière. »

« J’ai utilisé un aperçu assez typique de l’art nouveauexplique Félix Delep, qui correspond à peu près à l’époque d’où se déroulerait le récit. »

L’autre personnage qui gagne présence est Bella, la femme de Sylvio. À la manière de certaines reines qui ont dirigé l’état sans détenir véritablement le pouvoir, elle conseille adroitement son mari, faisant preuve de recul, tout en étant bien décidée à maintenir ses privilèges. À travers Sylvio, un véritable duel à distance se déroule entre ces deux femmes, Miss B d’un côté et Bella de l’autre, dans une subtilité plus adéquate que celle des hommes fonceurs. Citons d’ailleurs les femmes des chiens, qui jouent également un rôle des plus intéressants. Par le biais de simples cases, heureusement très bien rendues par Felix Delep, elles subissent les conséquences des actions de leurs maris ou le leur reprochent d’un regard. Une fois de plus, la réflexion, l’intelligence et le talent des auteurs séduisent au plus haut point.

Les hommes ont tout de même leur représentant, en la personne du rat Azélar. Celui qui, depuis le début, connaît certaines vérités, mais les cache même à ses alliés pour ne les dégainer qu’au bon moment. Même s’il n’a pas l’allure d’un chef de mouvement radical. « C’est bien pour cela que les dictatures ont peur des universitaires… et encore plus des auteurs, précise Xavier Dorison. Car à travers les mondes qu’ils racontent dans leurs livres, les auteurs créent des réalités qui peuvent inspirer les gens. Une des bases des dictatures est de dire : « Je suis le plus fort, je peux vous écraser et il n’y a pas d’alternative. » Or, c’est justement là où les auteurs disposent d’un pouvoir incroyable, et même d’une responsabilité, en imaginant des alternatives possibles à travers leurs histoires. »

« Comme expliqué dans le premier tome, tout mouvement révolutionnaire a besoin de son symbole qui permet de se démultiplier, rappelle le scénariste. Si aujourd’hui, j’étais en Iran, je me trouverais un logo, vu l’importance de détenir un signe d’identification, et j’irais coller partout des autocollants porteurs de ce symbole. Peut-être qu’un jour, le pouvoir condamnera une personne pour avoir collé un autocollant dans l’ascenseur, mais cela friserait le ridicule. Et que craignent plus que tout les dictateurs ? Le ridicule. Leur autre talon d’Achille, c’est l’argent. Sans finance, vos sbires et vos proches vous quittent, vous restez alors seul et démuni. C’est ce que l’on montre dans le récit avec cette question des croquettes pour les chiens. »

Citons encore la personnification du combat, où même s’il a du sens, chaque protagoniste a du mal à concilier sa vie personnelle et son engagement. Et vous détiendrez une partie des qualités présentes dans ce troisième tome du Château des animaux. De quoi vous motiver à découvrir cette série si ce n’était pas encore le cas, ou à rechercher le tirage grand format, certes un peu plus cher, mais qui permet de profiter pleinement des splendides pages animalières.

Car n’en doutez pas, derrière ces poils et ces plumes, c’est bien de nous dont parle cette série. Avec tant un talent et une intelligence, que l’on pourrait presque la qualifier de... révolutionnaires !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782203222953

Le Château des animaux, tome 1, Miss Bengalore - Par Xavier Dorison et Félix Delep - Casterman.

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De la même série, lire également : "Le Château des animaux", la nouvelle référence pour la bande dessinée animalière

Photo des auteurs : Charles-Louis Detournay.

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