Cyril Lieron & Benoit Dahan : "L’originalité de notre projet réside dans la forme : le traitement de Sherlock Holmes depuis l’intérieur"

3 février 2020 0 commentaire
  • Nous réalisons cet entretien en compagnie de Cyril Lieron et Benoit Dahan au cours du FIBD 2020. Les deux compères, amis depuis le lycée et fervents admirateurs du célèbre détective créé par Sir Arthur Conan Doyle, proposent une adaptation originale d'un héros mythique du Londres victorien.

Lequel de vous deux a eu l’envie de partir faire un tour du côté du 221B Baker Street ?

Cyril Lieron : La toute première idée date déjà de 2013, c’est Benoit qui l’a eu. À l’époque, il était sur sa série précédente, Psycho-Investigateur, et avait eu l’idée d’utiliser le vocabulaire des romans et nouvelles de Conan Doyle, comme la mansarde ou le fil, et de le transcrire graphiquement dans une BD. Il m’a exposé le projet, d’autant plus que cela faisait longtemps que nous souhaitions travailler ensemble, et cela a abouti sur un premier début de piste.

Benoit Dahan : Il faut quand même préciser que l’envie existait bien avant. Nous sommes deux inconditionnels, depuis le lycée, de Sherlock Holmes et l’époque victorienne. Cyril suit mon travail de très près, il tenait presque un rôle de conseiller externe sur Psycho-Investigateur.

Cyril Lieron & Benoit Dahan : "L'originalité de notre projet réside dans la forme : le traitement de Sherlock Holmes depuis l'intérieur"
Benoit Dahan (g.) & Cyril Lieron (d.)
© Manon Dias Santos, ActuaBD

Votre album est une véritable sortie de route à l’égard des autres adaptations qu’a connu Sherlock Holmes. Cette interprétation des écrits de Conan Doyle était présente dès le lancement du projet ou s’est-elle imposée au fil du développement de l’album ?

B. D. : Il y a eu énormément de versions de Sherlock Holmes, que ce soit en BD, séries TV ou films. Ces adaptations prennent plus ou moins de libertés, parfois beaucoup, allant jusqu’à transformer Watson en femme asiatique dans Elementary. Cela ne change pas la qualité intrinsèque de chacune de ces adaptations mais s’éloigne de l’œuvre originale.

L’originalité de notre projet réside dans la forme : le traitement de Sherlock Holmes depuis l’intérieur, les coulisses de son cerveau et la façon dont il procède. Cela nous a semblé suffisant pour nous démarquer vis-à-vis de ce qu’il existait. Pour le reste, nous sommes restés le plus fidèle possible à la version originale de Conan Doyle et cela coïncidait avec ce dont nous avions envie.

Souvent, pour être créatif, certains auteurs estiment nécessaire l’invention d’éléments supplémentaires. Avec ce que nous avions trouvé nous n’en avions pas besoin. L’autre point qui nous intéressait beaucoup était la possibilité que nous avions de faire découvrir les romans de Conan Doyle à un public ne connaissant que les films et séries TV.

© Ankama

Il ressort de cet album une réelle complicité entre dessin et scénario permettant la construction d’une narration originale, voire novatrice. Comment votre travail s’est-il organisé ?

C. L. : Sur Dans la tête de Sherlock Holmes je ne suis pas seul au scénario. Pour un projet de ce type, il était évident que nous ne pouvions prétendre à un résultat similaire si j’avais écrit le scénario de mon côté et Benoit, ensuite, dessiné. Cette construction impliquait une écriture à quatre mains. D’autant plus qu’étant amis, il n’y a pas de questions d’ego par rapport aux idées de l’un et de l’autre, une synergie se crée.

C’est d’autant plus riche car l’idée de l’un peut être complétée par l’autre et déboucher sur de toutes nouvelles perspectives. Cela nous permet de discuter très régulièrement, presque au jour le jour, de la construction des pages, des dialogues et de la façon dont nous allons les implémenter. Nous savons où nous allons, l’histoire est écrite depuis longtemps, mais cela nous permet de mettre en place les dialogues et autres indices au fur et à mesure. C’est donc un échange permanent entre lui et moi sur le scénario comme le dessin.

La grosse majorité de l’originalité dans la construction des pages vient toutefois de Benoit, mais il m’arrive d’avoir une idée de mise en scène, voire même de prendre la pose pour certains personnages ! Rien de plus facile que de prendre la pose pour expliquer la pertinence de son idée.

© Ankama

Intéressons-nous maintenant au dessin. Comme nous l’avons souligné le traitement graphique que vous proposez de l’Angleterre victorienne est partie prenante de la narration de ce premier tome. Pourriez-vous nous citer les artistes qui vous ont influencé ?

Pour ce qui est des mises en page très créative, j’adore David B., c’est une de mes idoles. Notamment la manière qu’il a de pouvoir traiter en une seule grande image, se rapprochant presque plus de l’illustration, mais avec plusieurs bulles, un cheminement et un personnage répété dedans… Il est très fort pour ça.

Sur Psycho-Investigateur, il arrive que des concepts abstraits soient illustrés. David B. est la personne qui illustre les concepts abstraits le mieux, tout ce qui peut être onirique. Il touche l’inconscient.

Pour les mises en page, il y a aussi beaucoup d’autres influences. Je peux penser à des artistes assez expérimentaux comme Chris Ware, dont nous attendons toujours le Grand Prix et qui est incroyable.

Dès la couverture, le ton est donné. Vous invitez, voire forcez, le lecteur à pénétrer le subconscient d’autrui...

B. D. : En ce qui me concerne c’est un thème qui est presque une obsession. Dans ma série précédente, Pyscho-Investigateur, bien que ce soit du fantastique, le héros rentrait dans la tête des autres. Tandis que dans cet album, c’est Sherlock Holmes qui entre dans sa propre tête pour y puiser ses propres ressources. On retrouve donc un peu de ça.

Cela me passionne vraiment, les différences de perception selon les personnes. La subjectivité de la perception est un thème qui me fascine et dont je n’ai absolument pas l’impression d’avoir fait le tour. Sur la manière dont chacun a de percevoir les choses, que ce soit d’un point de vue psychologique, d’un point de vue mental ou neurologique presque comme Sherlock Holmes et sa mansarde. J’aimerais bien explorer ça du point de vue de la science-fiction avec des extraterrestres par exemple. Je n’en ai pas fini !

C’est un thème qui vous touche également ?

C. L. : En toute sincérité, moins que Benoit. Là où c’était séduisant c’est que pour ma part j’avais une certaine frustration sur certaines nouvelles de Conan Doyle (pas toutes loin de là) où l’on ne comprend tout simplement pas comment Sherlock Holmes parvient à ses conclusions. Je trouvais justement intéressant que nous expliquions cela : son fonctionnement, sa manière de tirer les indices, la façon dont il procède véritablement pour en arriver à dénouer ces énigmes et enquêtes.

Benoit évoquait des envies de poursuite de l’exploration de ce thème. Qu’en est-il d’une poursuite de cette voie dans l’univers de Sherlock Holmes ?

C. L. : Nous n’en avons pas encore discuté. Nous sommes très occupés, surtout Benoit, sur le tome 2. Il s’agit d’un gros travail et comme nous avons cette chance que la bande dessinée marche bien, nous allons certainement plus que simplement enchaîné sur une autre histoire, une affaire différente sur un troisième tome. J’explore également des idées de scénarios de mon côté avec d’autres dessinateurs parce que pour Benoit c’est un travail à temps plein avec des thèmes complètement différents.

Pour ma part, je viens du monde du fantastique, tout ce qui a trait à quelque chose qui sort de notre quotidien m’attire particulièrement.

Vous évoquez la potentialité d’un troisième album, est-il déjà signé ?

C. L. : Le troisième album nous a été demandé par nos éditrices mais n’est pas encore signé. Nous avons des idées et pistes que nous avons stoppées nettes pour nous concentrer sur la réalisation du second tome et ne pas se disperser. Ce travail demande énormément de concentration, réflexion, innovation et dessin pour Benoit.

B. D. : Mais on a noté plein d’idées, pleins d’envies et sommes très enthousiastes pour le faire.

C. L. : Nous savons déjà où nous allons.

© Ankama

Ne redoutez-vous pas de perdre le lecteur en créant une forme d’habitude face au concept de vos albums ?

B. D. : Que ce soit pour le fil rouge comme pour les procédés un peu spéciaux, où nous invitons à regarder une page par transparence ou ce genre de choses, nous trouvons encore de nouvelles idées. Sur ma série précédente, il n’y avait pas de fil rouge mais d’autres procédés de ce genre. Et pour l’instant il n’y a pas de problème pour se renouveler. Donc nous n’avons pas peur. Est-ce qu’on a tort ? Je ne sais pas, mais nous avons l’impression que nous n’allons pas manquer d’idées. Pour ce qui est du fil rouge, c’est un élément spécifique à cette série, sa marque, et avons de quoi le faire vivre.

Vous évoquiez le très attendu tome 2. Pourriez-vous nous communiquer sa date de sortie ?

B. D. : Je travaille effectivement sur le tome 2 qui devrait sortir, j’espère, en fin d’année ; et au plus tard pour Angoulême 2021.

Un commentaire sur la sélection officielle et notamment la section Polar/SNCF ?

C. L. : Confiant, non pas particulièrement. La sélection était assez hétéroclite et comptait beaucoup de livres de qualité. Nous sommes très heureux de faire partie de la sélection.Il nous reste une petite chance de rattrapage puisque la sélection Polar/SNCF intègre également un prix du public. Le public peut voter sur polar.sncf.com jusqu’à mai prochain !

B. D. : Avant de nous quitter, je souhaiterais parler brièvement du problème du statut des auteurs. C’est ce qui anime beaucoup cette édition 2020 d’Angoulême, mais pas que. Il va y avoir cette après-midi (NDLR Vendredi 31 janvier) une manifestation à laquelle nous prendrons part puisqu’effectivement la précarisation du statut d’auteur empire d’année en année, nous cumulons les problèmes. Le fameux rapport Racine vient d’être publié, dont Franck Riester, ministre de la Culture, a pris connaissance et les auteurs demandent au plus vite et dans l’année absolument qu’il tienne compte des mesures préconisées dans ce rapport.

(par Thomas FIGUERES)

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