Dany : « "Un Homme qui passe" est une confrontation violente entre deux générations au sujet de l’amour libre. »

4 avril 2020 1 commentaire
  • Étonnant et captivant album, le dernier album de Dany et Lapière, "Un Homme qui passe", affronte les points de vue résolument différents sur la relation amoureuse selon les générations. Des propos résolument personnels et autobiographiques, comme nous l'explique Dany lui-même

Dany : « "Un Homme qui passe" est une confrontation violente entre deux générations au sujet de l'amour libre. »À la lecture de votre nouvel album, Un Homme qui passe, on ressent une grande complicité entre vous et Denis Lapière, qui dépasse largement le stade d’un scénariste livrant une histoire, et d’un dessinateur qui se charge de la mettre en images. Comment cette aventure a-t-elle débuté ?

Je ne peux pas travailler autrement qu’en ayant des atomes crochus avec mon scénariste, en partageant une envie commune de collaborer. Dans ce cas-ci, c’est effectivement différent. Je connaissais Denis Lapière depuis des années, admirant son travail depuis Le Bar du vieux Français. Lorsque nous sommes allés manger ensemble il y a quatre ans, il m’a raconté une histoire en m’expliquant l’avoir écrite en pensant à moi. « Mais si tu n’en veux pas, je ne la donnerai à personne d’autre », a-t-il ajouté.

Quels ont été les sentiments qui vous ont traversé en découvrant cette histoire pour la première fois ?

Je lui ai bien entendu immédiatement fait remarquer qu’on se mettait en scène d’une certaine façon, qu’on se servait de notre propre expérience… « C’est justement le but recherché, m’a-t-il répondu. Et je voudrais même que le personnage te ressemble !... »

Comment votre implication en tant que co-auteur de cette histoire s’est-elle concrétisée dans l’écriture ?

Précisons d’emblée que le scénario initial de Denis n’a pas changé d’une ligne, jusqu’à la conclusion que les lecteurs découvriront. Il m’a pourtant encouragé à m’impliquer dans l’écriture, notamment dans des dialogues et des réflexions du personnage principal Paul, qui sont entièrement de mon chef.

Votre album traite principalement des relations entre les hommes et les femmes, dans un esprit de liberté de ton et de recherche du plaisir qui tranche avec l’atmosphère actuellement plus mesurée sur ce sujet, alors que le verdict de l’affaire Weinstein vient juste de tomber…

Si l’écriture de l’album précède le coup de tonnerre de #Metoo, j’ai dessiné cet album pendant que les révélations se succédaient en effet. Nous n’avons pourtant rien modifié à l’histoire sous la pression de cette actualité. Certes, cela peut donner un autre éclairage sur l’album, mais il faut souligner que l’histoire de Paul qui y est relatée n’a rien du parcours d’un prédateur. Notre personnage n’a absolument rien à voir avec un salaud comme Weinstein…

Paul est juste un homme amoureux et libre…

Tout-à-fait ! Exactement comme nous l’étions dans ces années-là. Si je devais résumer l’album en une phrase, je dirais que c’est une confrontation violente entre deux générations.

Un choc des cultures entre les années 1970 et notre monde d’aujourd’hui ?

Le monde évoqué dans les souvenirs de Paul débute à la fin des années 1960 pour se prolonger sans doute jusqu’à la moitié des années 1990. En discutant avec des jeunes, je me suis effectivement rendu compte de leur incompréhension face à cette manière très libre dont les hommes et les femmes concevaient leur vie et les rapports amoureux à cette époque. Je reconnais d’ailleurs que fort de cette grande liberté, nous faisions un peu tout et n’importe quoi : il y a eu des dérapages, et l’on se préoccupait peu des dégâts collatéraux, des personnes qui aspiraient à une autre forme de relation.

Mais tout le monde vivait comme cela. Et les jeunes d’aujourd’hui ne peuvent effectivement pas comprendre cette manière de vivre. Et c’est là où cet album revêt pour moi un double message : d’un côté, cet amour libre est condamné… mais il est également défendu ! Actuellement, face à ce type de comportement, on crucifie sans procès ; de notre côté, nous avons aussi choisi de donner également la parole à la défense.

Ce qui est incarné par ce dialogue entre ces deux générations, avec d’un côté par Paul, un photographe itinérant, et Kristen une jeune assistante d’édition ?

Cet échange de points de vue fonctionne jusqu’à un certain niveau. Paul comprend qu’il a parfois été trop loin. Tandis que Kristen prête l’oreille à ses arguments. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle est séduite…

Dans son visage, vous avez pourtant su admirablement faire transparaître cette palette d’émotions qui vont de la colère jusqu’à l’empathie ! Presque une acceptation face à une envie de liberté, jusqu’à ce que des principes la tirent en arrière…

J’aime beaucoup les nuances dans cet album. J’espère avoir pu rendre toutes les rendre, ainsi qu’elles apparaissaient dans le scénario originel de Denis. Rien n’est finalement blanc, ni noir. On ne pourra pas dire que Denis et moi avons fait l’apologie d’une certaine manière de vivre : on donne les versions. Comme la vague qui est en couverture, et qui symbolise tout ce qui revient dans la figure de notre photographe, ce que Kristen lui renvoie.

Vous vouliez évoquer la dimension humaine des rapports amoureux, tout en rappelant que tant que l’on est adulte et responsable, il faut pouvoir rester ouvert à ces nuances-là ?

Exactement ! Je ressens toujours un doute lorsque je réalise ce type d’album, ce qui ne m’arrive pourtant pas régulièrement car j’ai abordé tellement de registres différents que j’ai parfois moi-même des difficultés à en faire le compte. Ici, le travail sur les rapports humains à travers deux générations m’a profondément passionné. Est-ce pour autant commercial ? Nous n’en avons aucune idée, même si le lancement de l’album se déroule très positivement.

Au-delà de la question des relations amoureuses, on retrouve aussi la thématique des voyages, à commencer par ceux que vous avez-vous-mêmes réalisés. Une forme d’implication complémentaire pour vous rapprocher encore du personnage central ?

Tous ces flashbacks figuraient déjà dans le scénario de Denis, au travers desquels Paul relate ses rencontres amoureuses. Concernant le choix des lieux, Denis m’a dit : « Comme tu as beaucoup voyagé, j’aimerais que tu me listes les pays que tu as visités pour que tu puisses y puiser l’inspiration et la documentation nécessaires. » J’en ai dénombré plus de soixante-dix ! En fonction des photos que j’avais ramenées, de la dispersion sur le globe mais aussi des émotions que j’y ai ressenties, nous en avons donc sélectionné une demi-douzaine.

Ces émotions ressortent d’ailleurs dans les planches, notamment dans la séquence située dans le bagne en Guyane, comme si la végétation et les murs se refermaient sur le lecteur !

J’ai effectivement mis beaucoup de sentiments personnels dans cette séquence, afin de donner une dimension complémentaire au personnage. Paul n’est pas qu’un photographe, il est surtout profondément humain, et je voulais que cette sensibilité ressorte lors de ses voyages, face à ce qu’il y découvre. Et en Guyane par exemple, il pense à toute cette misère et cette cruauté qui avaient trouvé place dans ce cadre paradisiaque de végétation luxuriante.

Pour différencier les époques, vous avez choisi de travailler essentiellement au crayon et à l’aquarelle pour ces flashbacks ?

Cette différenciation graphique ôte tout doute possible dans l’esprit du lecteur. Et puis, cette technique plus libre à la couleur directe évoque d’ailleurs aussi les carnets de voyage que l’on remplit de croquis ou d’atmosphères prises sur le vif. Cela reste une technique plus délicate pour moi : j’ai encore du mal à rester dans l’évocation sans me laisser entraîner dans les détails.

Édition limitée à 777 exemplaires avec frontispice inédit, numéroté et signé, imprimé sur papier d’art.

On retrouve quelques clins d’œil dans l’album : à la libraire Filigranes ainsi qu’à la galerie Daniel Maghen, sans oublier quelques amis auteurs ?

On a toujours besoin d’idées de personnages et de décors pour illustrer des séquences. Quatre planches devaient ainsi se dérouler dans une librairie, pendant une conférence de presse. J’ai appelé Marc Filipson qui tient la plus grande libraire de Bruxelles afin de prendre quelques photos. Il m’a conseillé de venir lors de la remise des prix annuels qu’il décerne, afin de profiter directement de l’ambiance désirée. Cela m’a été très profitable. J’ai pu me rendre compte de l’effet de foule et surtout des nouvelles habitudes des spectateurs, comme celle de tout filmer avec les smartphones, ce qui permettait de jouer sur le contraste entre cette séquence finale, et le reste du récit qui se déroule sur une île éloignée de la civilisation. Afin de ne pas se fâcher avec les autres libraires, mon éditeur m’a bien entendu demandé de changer le nom de la librairie. En revanche, je me suis rendu compte qu’ils n’avaient rien demandé pour la galerie, et comme j’ai parfois un petit côté provocateur, ce petit hommage m’a beaucoup amusé ! (rires)

Au final, sans être une autobiographie, Un Homme qui passe est votre album le plus personnel ?

Sans doute, car pas mal d’arguments que Paul oppose aux accusations de Kristen, sont des propos que je pourrais moi-même tenir. Quand il décrit également qu’il est très attentif aux signes d’une femme et qu’il ne se considère pas comme un dragueur, je le pense profondément. Cela dit, le parallèle s’arrête là : je ne finis pas ma vie en solitaire, je suis marié avec la même femme que j’aime depuis plus de cinquante ans. Même si, bien sûr, comme dans presque tous les couples, la vie n’a pas toujours été un long fleuve tranquille, ce qui serait un peu ennuyeux, je crois…

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

Dany
Photo : CL Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.

 
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