Jean-David Morvan : « Véritable dandy-punk, Stanley Greene n’était pas uniquement un photographe »

24 juin 2020 0 commentaire
  • Consacré au cinquième photographe légendaire auquel JD Morvan consacre un album, "Stanley Greene" est surtout une magnifique immersion dans la psychologie d'un globe-trotter, croquant la vie à pleines dents, avec un objectif large. Le scénariste nous explique comment cet opus se distingue des précédents.

Comment vous est venu l’idée de consacrer un ouvrage à Stanley Greene, figure emblématique de l’agence photographie Noor ?

On peut voir l’ouvrage sur Stanley Greene comme une continuité des albums parus chez Dupuis et consacrés aux photographes de Magnum Photos. De manière générale, j’ai raconté toute la genèse et les coulisses de cette collection au sein du dernier album paru chez Dupuis et consacré au photographe Abbas et à Mohamed Ali : comment j’avais écrit à l’époque un simple mail à l’agence Magnum Photos pour expliquer ma passion des photographes et mon envie de leur consacrer des albums de bande dessinée, comment Clément Saccomani a immédiatement répondu à cette simple bouteille à la mer que j’avais lancée, etc.

Nous avons donc réalisé quatre ouvrages ensemble, puis il se trouve que mon contact chez Magnum Photos, donc Clément Saccomani, a quitté ces derniers pour rejoindre l’agence Noor, une autre prestigieuse agence de photographes. Or, j’adorais déjà depuis très longtemps le travail de Stanley Greene. C’est comme ça que nous avons décidé de reprendre notre collaboration en consacrant un ouvrage à ce grand photographe.

Jean-David Morvan : « Véritable dandy-punk, Stanley Greene n'était pas uniquement un photographe »

Vous avez également changé de maison d’édition, en passant de Dupuis à Delcourt ?

Là aussi, j’ai privilégié le maintien de l’équipe « de base ». Il se trouve que, chez Dupuis, je travaillais avec Louis-Antoine Dujardin, qui avait lui-même remplacé Thierry Tinlot après le premier album consacré à Robert Capa et au débarquement à Omaha Beach. Bref, Louis-Antoine ayant récemment quitté Dupuis pour Delcourt, les choses se sont faites naturellement.

Comment avez-vous fait la connaissance de Tristan Fillaire, qui dessine ici son premier album ?

Tout simplement à l’Académie Brassart Delcourt, où l’on m’avait demandé il y a près de quatre ans de réaliser une Master Class de quelques jours. Puis, il y a deux ans, son directeur Eric Dérian m’a proposé de rejoindre le jury de fin d’année vu que je connaissais les étudiants qui allaient présenter leurs travaux finaux. C’est là que j’ai revu Tristan qui m’a dit pendant l’entretien qu’il devrait certainement travailler dans l’animation ou faire de l’illustration, car il ne pourrait pas gagner sa vie dans la bande dessinée. Piqué au vif, comme j’appréciais son travail, je lui ai proposé d’attendre un petit peu avant de changer de voie. Vous connaissez la suite…

Plus encore que les autres photographes que vous avez déjà traités, on a le sentiment que vous avez été véritablement touché par le parcours de vie de Stanley, tant en ce qui concerne sa vie que son travail.

Oui et non, tous les photographes dont nous avons traités dans les différents ouvrages ont en commun une implication hors norme dans leur travail, car c’est un métier qui demande une véritable force de caractère. Être un bon photographe exige d’être au bon endroit au bon moment, ce qui induit donc prises des risque. Bien entendu, ils la gèrent tous d’une manière différente, selon leurs caractères.

Pour ma part, j’ai le même respect pour tous ces photographes, mais je dois avouer ressentir effectivement une affection particulière pour Stanley Greene. Il possédait cet aspect de dandy-punk vraiment cool, car il n’était pas uniquement un photographe, c’était lui-même un personnage fascinant en tant que tel. À mes yeux, on peut le rapprocher de Robert Capa du point de vue du caractère, tous les deux étaient hyper-charismatiques.

Pour évoquer cet authentique aspect cool de Green qui le rendait unique, nous avons dû travailler en profondeur sur l’homme derrière le photographe : comment il bougeait, comment il parlait. Effectivement, au final, cet ouvrage se distingue sans doute des autres, car au-delà des photos qui sont au cœur du sujet, c’est vraiment sa personnalité qui devient ici le point central du livre.

Vous connaissiez donc le travail de Stanley Greene depuis longtemps.

Cela fait très longtemps que je suis fan de Greene. J’ai d’ailleurs eu la chance d’acheter presque tous ses ouvrages dès leur sortie. De la chance, car ce genre de petits tirages pour le monde entier ne permet pas de réédition. Dès lors, certains de ses livres se vendent maintenant à 500 €/pièce. Bref, j’avais tous ses ouvrages, et je connaissais un peu le personnage. Puis l’agence Noor a mis à notre disposition un entretien inédit de près de trois heures réalisé en anglais par le photographe Pep Bonet. Cela m’a permis de capter sa manière de parler, tout en l’adaptant au français bien entendu. Puis, comme il était mort récemment, nous avons aussi recueilli quelques témoignages de gens l’ont connu, pour nous assurer qu’ils le reconnaissaient bien dans la version qui l’on donnait de lui.

On ressent beaucoup de soin dans le découpage. Quelle est votre méthode ?

Pour réaliser ces livres-là, je travaille assez différemment de mes autres scénarios. Bien sûr, ma documentation n’est pas loin de moi, mais je tente de garder un maximum d’informations en tête et je ne fais pas de chemin de fer. Je pars de la scène centrale à mes yeux, celle qui marquera le début du récit, puis j’essaie d’écrire de manière organique, en passant d’une idée à l’autre tout en faisant des liens logiques, comme si l’on suivait son rythme de pensée. Au final, le récit n’est pas linéaire et peut sembler chaotique. Il s’apparente plus à une conversation.

J’essaie de suivre ce modus operandi en voulant me mettre dans la tête de Stanley Greene, pour tenter de m’approcher au plus près de sa vraie personnalité. Pour moi, c’est une manière intéressante de travailler. C’est assez amusant de s’imposer des challenges dans l’écriture, car je ne veux pas refaire en permanence la même bande dessinée, ce serait trop chiant.

Faire parler Stanley Greene apporte aussi beaucoup de rythme au récit ?!

J’ai d’emblée eu cette intuition de le faire parler post-mortem. À partir de là, ce partis pris narratif permet d’enchaîner le reste du récit, comme je l’expliquais. De manière générale, je cherche toujours à placer de la nouveauté, voire des jeux dans toutes mes bandes dessinées. Le lecteur n’y fait pas toujours attention, surtout lorsque le propos est mainstream. Par exemple, je me rappelle avoir enchâssé trois différents de flash-backs dans Nomad, dont l’un était totalement muet pour le différencier des deux autres, et un autre était écrit au futur.

Dans Stanley Greene, le lecteur suit le récit sans se rendre compte comment les fils de la narration sont enchevêtrés. J’ai donc joué avec les époques, comme je l’avais réalisé dans Naja tout en maintenant de prime abordcette simplicité de lecture. Voilà d’ailleurs le défi qui m’amuse et me motive en tant que scénariste de manière générale : raconter des choses complexes de manière simple pour qu’elles ne soient pas rebutantes.

Comment est venue cette idée de mêler photos authentiques et bande dessinée ?

Dans les deux premiers albums de Magnum Photos, nous n’avions pas osé intégrer des photos dans le récit lui-même. Ce qui était particulièrement dommage dans le cas de Cartier-Bresson car Sylvain Savoia avait dessiné des contrechamps de célèbres photographies. Le fait de ne pas inclure les photos en elles-mêmes n’ont pas permis de tirer le maximum de ces séquences…

Nous avons donc changé notre fusil d’épaule pour le troisième ouvrage. Comme McCurry avait donné son accord pour qu’on puisse utiliser ses photographies pour les intégrer au récit, j’ai transformé mon propre salon en atelier de bande dessinée : je traçais moi-même les cases de la planche en intégrant les photos de McCurry, avant de la passer à Kim Jung Gi pour qu’il dessine alors le reste de la planche.

Une fois cette efficacité démontrée, cela a été un peu moins artisanal pour Abbas, le quatrième ouvrage : Rafael Ortiz a lui-même intégré les photos au récit. Pareil ici avec Tristan : j’ai écrit le découpage de l’album en mettant les liens vers les photos adéquates, et il s’est lui-même occupé de la mise en page.

Tristan a intégré les photos comme de coutume. Mais lorsqu’on reçoit les planches finales, des idées complémentaires peuvent vous venir en plus. Cette fois, j’ai donc proposé à Tristan de dessiner Stanley Greene sur ces pages à différentes périodes de sa vie [voir ci-dessous].

Vous avez cependant une fois de plus mis une série de photos en postface de l’ouvrage ?

Oui, ça me semble important, car on ne peut pas tout aborder en une centaine de pages. On doit aussi permettre au lecteur de cheminer dans l’ensemble de l’œuvre-même du photographe. Moi, j’adore ça, donc il me semble important de partager cette passion. Dans le McCurry, Steve nous a même donné des photos qui n’avaient jamais été publiée auparavant. Grand seigneur !

Lewis Hine photographiant le travail des enfants américains

Avez-vous d’autres projets de biographies de photographes ?

Nous sommes effectivement en train de réfléchir à de nouveaux ouvrages pour Magnum Photos, mais rien n’est encore signé… Je pense entre autres à Jérome Sessini, ou encore à Elliot Erwitt qui est non seulement un génie, mais également doté d’un merveilleux sens de l’humour. J’ai plein d‘autres envies, mais nous verrons au fur et à mesure.

En dehors de Magnum ou de Noor, j’aurais une grande envie de réaliser une trilogie sur les maitres de la photographie sociale aux États-Unis. Ces trois livres traiteraient de Jacob Riis qui a dévoilé la pauvreté des rues de New-York, de Lewis Hine qui a réalisé un travail incroyable en photographiant les enfants américains qui ont travaillé dans les usines, et de Dorothea Lange, qui a témoigné de la Grande Dépression. Bien sûr, il y a aussi Walker Evans... Ces photographies ont vraiment permis de faire évoluer les mentalités aux USA. Je n’ai encore parlé à aucun d’éditeur pour cette trilogie, j’espère que ça intéressera quelqu’un autant que moi…

Jacob Riis met en lumière la pauvreté des rues de New-York.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Stanley Greene, une vie à vif - Par JD Morvan et Tristan Fillaire - Delcourt (sortie ce 27j juin 2020).

Concernant cet album, lire également notre article : Biopic coup de cœur pour « Stanley Green, une vie à vif »

Concernant les ouvrages consacrés aux photographes de l’Agence Magnum, lire :
- Le Débarquement d’Omaha Beach, dans les yeux de Robert Capa
- l’interview de Thierry Tinlot, alors éditeur du premier Magnum Photos : Omaha Beach, le 6 juin 1944 : « Toute la difficulté pour l’auteur, est d’arriver à s’effacer derrière le sujet. »
- Cartier-Bresson, Allemagne 1945 - Par Morvan & Savoia - Dupuis/Magnum
- Carthagène - Par Depardon & Loustal - Ed. Dupuis / Magnum Photos et l’interview de Loustal pour cet album : "Quand je me promène, comme un photographe, je suis en perception maximale."

Les illustrations tirées de l’album Stanley Greene, une vie à vif sont : © Editions Delcourt, 2020 – Morvan, Fillaire.

Photos en médaillon : © Éloïse de la Maison.

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