Jérôme Le Gris ("Les Âges perdus") : « J’essaye de montrer de manière fun et épique à quel moment notre système a basculé »

19 avril 2021 0
  • Après les trilogies d'Horacio d'Alba et du Serpent-Dieu, le réalisateur et scénariste Jérôme Le Gris nous revient avec une ambitieuse fresque où il réinvente avec Didier Poli un nouveau modèle de société sur Terre.

Comment vous est venue l’idée de cet univers rétro-apocalyptique où l’on revient au passage du statut de nomade à celui de sédentaire ?

Le point de départ tient à la lecture d’un ouvrage de Jean-Paul Demoule, Président de l’INRAP, professeur émérite à la Sorbonne et spécialiste du néolithique. Il y expliquait qu’on n’avait pas trouvé de traces de violence organisée dans le monde avant la sédentarisation. Cela signifie qu’il n’y avait pas d’armée avant cette époque, qu’il n’y a pas eu d’affrontements entre de grands groupes d’hommes les uns contre les autres.

Bien entendu, il y a plusieurs facteurs qui sous-tendent cette montée de la violence par la suite et son organisation. Blaise Pascal disait que l’erreur commençait lorsque les enfants disaient : « Ce chien est à moi, c’est là ma place au soleil ». Comme Rousseau le décrivait tout aussi bien, cette usurpation de la terre pour en faire sa propriété déclenche les problèmes. Car la propriété induit le système des castes : ceux qui possèdent, puis ceux qui prennent les armes pour protéger ces derniers de l’envie des autres, etc.

Notre société actuelle est bien entendu toujours basée sur ce principe : quelques milliers de personnes parmi les plus riches possèdent autant que 99,9% du reste de la population mondiale. Bien entendu, je ne détiens pas la solution miracle à cette question de société, je souhaitais juste montrer de manière fun et épique à quel moment tout bascule.

Jérôme Le Gris ("Les Âges perdus") : « J'essaye de montrer de manière fun et épique à quel moment notre système a basculé »

Comment avez-vous choisi le point de départ de votre uchronie, à savoir le Moyen-âge ?

Après cette apocalypse qui se déroule dans les premières pages de ce premier tome, je souhaitais qu’une trace de savoir perdure. Afin que nos personnages se retrouvent confrontés à un choix : suivre ou non l’ancien chemin, à savoir celui que nous empruntons encore aujourd’hui, et qui mène droit dans le mur.

Car notre société reste basée sur la propriété. C’est elle qui draine toutes les actions collectives, celles des états et des grands groupes. Depuis la sédentarisation, nous ressentons beaucoup de mal à répartir les richesses, alors que les chasseurs-cueilleurs utilisaient les ressources là où elles se trouvaient, sans non plus en prendre trop. Certes, le modèle du chasseur-cueilleur entraîne peu d’évolution, mais au moins, on vit.




Au-delà de vos deux héros, Primus et Hélaine, qui soutiennent l’évolution contre le conservatisme, une autre caractéristique de votre récit est la grande collaboration qui règne entre ces peuples de chasseurs-cueilleurs ?

Lorsque le besoin des autres se ressent, naît alors un système de collaboration. Mais si l’on n’en a plus besoin, l’autre devient alors un ennemi. On doit pourtant toujours trouver un moyen de vivre ensemble. En ce début de 21e siècle, je suis intéressé par les germes de vivre ensemble qui renaissent, et doivent composer avec ce besoin de propriété, très ancré. Je pense qu’actuellement, l’être humain veut retrouver un moyen moderne de vivre ensemble.

Dans votre récit, les hommes vivent pourtant en communion avec la nature, en se plaçant au diapason avec elle ?

Dans les premières sociétés, il a fallu être en harmonie avec la nature, car on n’avait tout simplement pas le choix. Par la suite, l’homme a maltraité son environnement. Mais dans notre récit, il doit construire cet équilibre, instable, mais qui dure au gré des saisons, afin de trouver sa propre place. Si l’on peut y voir une connotation écologique, elle n’est pourtant pas militante, mais simplement dictée par la survie.

En regardant votre carrière dans la bande dessinée, on comprend que l’uchronie revêt un grand attrait à vos yeux ?

Vous faites référence à Horacio d’Alba où je puisais dans le XVIIe siècle italien, ou dans Serpent-Dieu où j’utilisais les codes des Vikings du VIIIe siècle. En réalité, j’aime dépoussiérer l’Histoire, la sortir de son canevas original tout en utilisant des éléments qui la rendent intéressante, cela permet de la décloisonner. Car grâce à l’uchronie, on peut inventer beaucoup de choses… Imaginons par exemple un récit au sein de l’Égypte antique mais peuplée de dragons : cela peut sembler absurde à première vue, mais si c’est bien traité, ce cadre permet de casser des codes pour mettre en place des histoires résolument modernes dans un décorum des plus intéressants.

Vouliez-vous justement collaborer avec un auteur tel que Didier Poli afin de donner le souffle nécessaire à votre récit ?

En effet, surtout que la gageure était de réaliser une fresque qui ne soit pas austère, mais épique. Et avec Didier, c’est devenu possible, car il n’est pas seulement un formidable dessinateur, il est également un excellent designer. Or dans Les Âges perdus, tout était à inventer : les vêtements, les animaux, l’architecture, les paysages de cette Terre dévastée, etc. Le projet nécessitait donc plus d’un dessinateur : un véritable metteur en scène. Heureusement qu’il a été emballé par le projet.

Quelle a été votre méthode de travail à tous les deux ?

Avant tout, un gros travail d’échange, ce qui est nécessaire quand on crée un univers, et que l’on souhaite éviter de tomber dans les poncifs de L’Heroic Fantasy. Pour ma part, j’ai donc beaucoup lu sur le Néolithique, car j’avais besoin d’une base historique solide pour donner de l’épaisseur au cadre. Puis, Didier et moi avons surtout échangé sur base de références visuelles, sur photos de décors, de romans et de films… Bref, on a échangé intensément pendant cette phase de préparation qui a d’ailleurs duré plusieurs mois.

Pratiquement, comment avez-vous tous les deux établi les codes graphiques de la série ?

Pour tout ce qui touche au vestimentaire, à l’armement et l’architecture, nous sommes repartis encore et toujours du Néolithique, et plus précisément des civilisations proto-celtes. Quant à l’environnement, nous souhaitions un nature devenue plus hostile, que cela soit dans son climat, mais aussi via ses animaux qui auraient subi des mutations. Nous voulions que l’homme ne soit plus maître de la nature, et qu’il soit préoccupé essentiellement par sa survie face aux aléas climatiques et aux attaques animales.

Vous nous annoncez quatre albums pour cette série : le tome 2 sera-t-il dans la droite ligne du premier ?

Un premier tome reste avant tout un jeu d’équilibre entre la présentation de l’univers, l’incarnation des personnages, et l’action qui reste primordiale. Nous avons essayé de doser tout cela au mieux, mais il est évident que l’intrigue et les personnages vont occuper le devant de la scène dans la suite de la série. Sans tout dévoiler, disons que nous allons quitter ce qui était l’Angleterre, afin de traverser la Manche et arriver en France dans le tome 2, tout en maintenant bien entendu l’atmosphère déployée dans le premier tome.

Ces quatre tomes pourraient ne représenter qu’un premier cycle ?...

Tout dépend toujours de l’accueil du public. Les quatre premiers tomes sont écrits et composent une histoire complète. Bien entendu, la tentation est grande de vouloir parler des autres points de bascule de notre société : l’apparition de la monnaie à la place de l’échange, le religieux qui passe du spirituel à la dimension politique, etc. Et une fois de plus, tout cela a eu lieu pendant le néolithique, à la création des cités-états, qui restent le fondement de notre société moderne.

Avez-vous d’autres projets actuellement ?

En effet, je travaille sur d’autres projets en bande dessinée, mais je préfère ne pas trop en dévoiler pour l’instant. Disons que pour ma part, 2022 sera ponctuée par plusieurs sorties de BD, avec entre autres le tome 2 des Âges perdus, bien sûr !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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