Olivier Berlion montre ses différentes facettes au centre culturel du Rouge-Cloître à Bruxelles

15 décembre 2019 0 commentaire
  • Étonnant caméléon, scénariste, dessinateur et coloriste, Olivier Berlion trouve un écrin à la mesure de son formidable talent avec cette exposition hébergée à l’abbaye du Rouge-Cloître à Bruxelles. Une parfaite destination où petits et grands pourront vibrer au diapason d’un auteur aussi talentueux que discret.

Certains auteurs ont une signature artistique si reconnaissable que dès leurs premiers albums, ils sont directement identifiés et reconnus par le public. Olivier Berlion n’est pas de ceux-là. Après trente années de carrière, il s’est essayé à tous les styles, graphiques et thématiques. Ce qui pourrait générer de la confusion dans l’esprit des lecteurs devient une grande force dans l’exposition que lui consacre l’équipe artistique du Rouge-Cloître : dès que l’on entre dans les salles d’exposition, on est frappé par la puissance de travail, le talent et l’implication de l’auteur sur des sujets aussi divers.

Olivier Berlion montre ses différentes facettes au centre culturel du Rouge-Cloître à Bruxelles
Inédit

« La nature me suit depuis mes premiers pas en dessin nous dit Olivier Berlion. Je pense que l’on dessine ce qu’on aime. J’ai plus de mal à dessiner une voiture de sport plutôt qu’un arbre, un champ ou une ancienne maison. Étant enfant, mon envie de dessinateur s’est déclenchée lorsqu’un vieil oncle, qui faisait à Noël des cadeaux achetés au hasard à la Foir’fouille, m’a offert un livre « Pays et gens de France, en Bretagne »… Ma mère trouvait que c’était un cadeau inepte pour un enfant de dix ans, mais ces magnifiques photos de paysans m’ont subjugué, générant mon envie de dessine, et de peindre. Derrière les envies de nature du dessinateur, il y a la passion du polar du scénariste : c’est le seul moyen que j’ai actuellement trouvé pour que les personnages se révèlent sans se répandre. En plaçant les individus dans des situations compliquées ou surprenantes, ils se dévoilent sans longs discours. »

« J’ai étudié dans une école de dessin où l’on nous apprend à tous dessiner, continue Olivier Berlion, Ce qui est un avantage et un inconvénient, car je n’ai vraiment pas de style totalement identifiable. Par contre, je peux m’adapter à pas mal d’univers très différents. Ainsi, j’ai récemment surpris mon éditeur en lui demandant pourquoi on ne me proposait jamais d’Heroic Fantasy ! Il était tout simplement convaincu que je ne pourrais pas dessiner dans ce genre-là.

Ma passion réside avant tout dans la bande dessinée, et mon principe de dessinateur est de m’adapter à une histoire. Mes meilleures évolutions graphiques sont parvenues sur des récits d’autres scénaristes, car lorsqu’on écrit une histoire, on la visualise dans le même temps avec nos habitudes de dessin. J’alterne aussi les collaborations, car il y a des histoires que je veux dessiner mais pas écrire, et des histoires que j’ai envie d’écrire et pas de dessiner : le scénariste n’a pas forcément le même goût que le dessinateur. Par exemple, j’aime beaucoup dessiner la campagne et les enfants, mais cela ne m’inspire pas forcément en tant que scénariste, alors qu’Éric Corbeyran me trouve toujours de superbes histoires qui correspondent à mes envies. Lorsque j’écris "Le Juge", le scénariste impose sa volonté au dessinateur qui n’avait pas forcément envie de dessiner des cabinets d’avocat. »

Cette pluralité de ton se ressent dans la scénographie proposée par l’équipe du Rouge-Cloître : au rez-de-chaussée, on retrouve la grande majorité des récits jeunesse réalisés par l’auteur. Une large place est donc laissée à l’enfance, mais également à la nature, étonnante de vie et de poésie sous les pinceaux de l’auteur. Car l’expo ne contient pas que des planches ou des couvertures, on y découvre également des peintures et de surprenantes illustrations au contenu très évocateur et qui entraîne le visiteur dans une histoire à la fois bucolique et réaliste.

« Je suis tellement fan de bande dessinée, nous explique l’artiste, Que sans histoire, je n’avais auparavant pas envie de dessiner. Depuis peu, je trouve du plaisir à parfois bien terminer un dessin. Je me tourne donc progressivement vers l’illustration. En bande dessinée, on réalise parfois dix dessins par page, et l’on n’a pas toujours le temps de peaufiner comme on le voudrait. En prenant l’espace et le temps nécessaire, l’illustration apporte donc un autre plaisir. »

L’intérêt de l’exposition tient également dans la comparaison entre les planches des différentes séries : on se rend compte que l’auteur joue sur le niveau des détails, la nervosité ou la finition de chaque case pour poser le cadre-même de chaque histoire. Et même au sein d’une série, ce niveau peut varier, lorsque Oliver Berlion désire attirer l’attention sur la psychologie ou les sentiments des personnages. Il est étonnant de découvrir comment il intègre un univers pour transformer son trait. Même sur Le Cadet des Soupetard et La Guerre des boutons, des univers assez proches, des codes particuliers s’appliquent, avec un langage propre à chaque récit. Ces différences sont d’autant plus marquantes au premier étage de l’exposition, là où la plupart des récits réalistes ont été réunis.

« Narrativement parlant, explique Olivier Berlion, il me semble intéressant d’appliquer un univers graphique particulier à chaque histoire. Même si je garde ma façon de dessiner, j’ai essayé de trouver à chaque fois une ambiance graphique particulière. À chaque histoire que j’écris ou que l’on me propose, je cherche le style qui va convenir pendant un ou deux mois… Même parfois trois mois comme cela a été le cas sur "Cœur Tam-tam" écrit par Tonino Benacquista, car c’est un polar loufoque, et j’ai dû trouver une alliance entre une souplesse dans le traitement humoristique et un trait assez sombre. »

Tony Corso
Rosangella
peinture

« Sur "Rosangella", Éric Corbeyran avait un moment tiré le récit vers le polar, et j’ai préféré que l’on reste plus axé sur l’histoire d’une femme. Dans mon dessin, après plein d’essais, je me suis rendu compte que le plus important résidait dans son regard, sa façon de voir ce qui lui arrive. Volontairement, je n’ai donc qu’ébauché les décors afin de concentrer l’attention sur les personnages. »

« Dans l’intégrale de ’La Guerre des Boutons’ parue récemment, continue-t-il, Le cahier graphique reprend tous les essais de style que j’ai tentés ; j’aurais effectivement pu traiter cette série de plein de façons différentes. Et comme c’est finalement moi qui ai écrit ces deux albums, j’ai mis l’accent sur l’humour et l’action, un peu moins sur la poésie. J’ai donc adopté pour un dessin plus dynamique, avec un peu moins de détails et une forme de nervosité qui favorise l’effervescence des gamins. Parfois, j’ai beau m’y consacrer pleinement, je ne trouve pas le style qui convient, alors je laisse reposer avant de m’y remettre plus tard.

Sur "Agata", il m’a fallu un an avant de trouver ce qui correspondait réellement. Ce sont parfois de petits détails, mais qui apportent à mes yeux toute la cohérence d’un univers. Tant que je n’ai pas l’impression que mes personnages sont au sein de leur propre espace graphique, je continue à chercher. J’applique la même technique en écriture, en tentant de varier les façons de scénariser, et si je n’ai pas trouvé le bon ton, j’ai le sentiment que l’histoire n’est pas encore prête à vivre. »

Que cela soit au rez-de-chaussée dans la partie jeunesse ou à l’étage pour les récits plus réalistes, les couleurs réalisées par Olivier Berlion viennent compléter son travail d’écriture et de graphisme. Très narratives, elles entraînent à chaque fois le visiteur dans un univers particulier. On peut admirer son travail sur des bleus de coloriage, des feuilles séparées avec calque, mais aussi et surtout dans ses dessins en couleur directe.

Dargaud vient de publier une nouvelle édition de "Lie-de-vin", toujours avec sept pages d’explications, d’ébauches et de repérages.

« Dans ma vie, la première chose que j’ai travaillée, c’étaient les personnages. Je laissais mon cousin s’occuper du décor (il est devenu architecte), et j’abandonnais également les couleurs. Tous ces éléments pour lesquels j’étais moins doué, m’ont progressivement demandé plus de travail. Je me suis donc impliqué, et à force, je me suis amélioré car je voulais apprendre avant tout.

De la même façon, les couleurs étaient un moment devenues une obsession pour moi : il fallait que j’arrive à les réaliser, car le fait de finalement abandonner cette partie du travail à un autre, fut-ce à un ami, était très frustrant. Après avoir repris les couleurs dans "Le Cadet des Soupetard", j’ai pu expérimenter sans contraintes sur "Lie-de-vin" car personne ne m’attendait dans la bande dessinée adulte.

J’ai encore été plus loin dans "Histoires d’en Ville" où la couleur devenait narrative. Cela a parfois déstabilisé le public, qui ne comprenait pas pourquoi certains personnages avaient des têtes bleues… Cet échec m’a poussé à ne pas refaire les couleurs sur "Tony Corso". Puis j’y suis revenu petit-à-petit, surtout avec "Agata".

Quant à "Tony Corso", j’en ai profité pour découvrir la bande dessinée classique. L’éditeur m’a poussé à le dessiner moi-même, et pourquoi pas dans une ambiance à la "XIII" ? En découvrant le travail de Vance, j’ai été sidéré par sa technique et sa mise en scène : cette rigueur où tout est dessiné au millimètre et rien n’est négligé tout en gardant une telle lisibilité ! J’ai essayé de m’en inspirer sans bien entendu parvenir à son niveau. Pour revenir à mes bases, j’ai racheté des livres d’anatomis, car je me suis aperçu que je ne savais pas dessiner correctement une oreille. Depuis lors, je suis revenu à un dessin plus libéré, mais renforcé par ce retour aux sources. »

Agata (Glénat)

Voyage initiatique pour petits et grands (d’autant que l’entrée est gratuite pour les enfants), cette exposition est une destination rêvée pour cette période de vacances. Dans le prestigieux cadre de l’abbaye du Rouge-Cloître, elle apporte un vrai dépaysement que l’on peut prolonger ensuite par une promenade dans ce cadre classé.

Quant à l’exposition elle-même, elle révèle tout le talent d’un auteur, par trop discret du fait de la polyvalence de son trait. On laisse d’ailleurs le mot de la fin à l’auteur himself, décidément trop modeste : « Je ne me suis jamais considéré comme un bon dessinateur. Maintenant, après trente ans de métier, je suis au moins parvenu à être content de ce que je réalise. Quant à la suite, je n’ai pas de plan de carrière, je fonctionne à l’envie ! »

Olivier Berlion
Photo : CL Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Propos recueillis et photographies : Charles-Louis Detournay.

Expo Berlion au Rouge-Cloitre jusqu’au 12 janvier 2020.
Rue de Rouge-Cloître 4
1160 Auderghem (Bruxelles)
Tél. : + 32 2 660 55 97
info@rouge-cloitre.be

Ouvert du 14 février au 20 avril 2014, du mercredi au dimanche de 14 à 17h.
Entrée : 3 € - tarif réduit : 2 € - Gratuit pour les enfants de moins de 12 ans.

Concernant Olivier Berlion, lire nos précédents articles :
- Agata, épopée romantique au milieu des gangsters
- L’affaire de l’assassinat du juge François Renaud s’invite dans la BD
- "L’Art du Crime", la nouvelle série-concept de Glénat
- La Lignée, T3 - Par Berlion et Wozniak - Editions Bamboo
- La Commedia des ratés - Par Berlion (d’après Benacquista) - Dargaud : tome 1 et tome 2
- Sales Mioches - T6 : "Les Frères Delassandre" - Par Skiav, Berlion et Corbeyran - Casterman
- La guerre des « Guerre des boutons »
- Garrigue – Par Corbeyran & Berlion - Dargaud : tome 1 et tome 2
- Rosangella - par Corbeyran & Berlion – Dargaud
- Tony Corso :tome 2, tome 3 et tome 4

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