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Polémique sur la vente de la couverture du Lotus bleu : la famille Casterman réplique

  • Entre le 22 et le 24 mai 2021, Nick Rodwell, le timonier de Moulinsart et époux de Fanny, légataire universelle de George Remi alias Hergé, infligeait dans une interview au quotidien "La Libre Belgique" une critique virulente à l'encontre de la famille Casterman qualifiant de « vol », de « viol intellectuel » et de « malhonnêteté absolue » leur projet de vendre, en mai 2020, la couverture du "Lotus Bleu" par l'intermédiaire de la maison d'enchères Artcurial à Paris. Hier, les héritiers de l’éditeur historique d’Hergé, Martine, Chantal et Jean-Louis Casterman, se sont défendus dans une "carte blanche". Nous avons demandé à M. Rodwell de réagir...

Interviewé par le journaliste Francis Van de Woestyne, Nick Rodwell accusait les petits-enfants Casterman de ne pas être les propriétaires du dessin d’Hergé qu’ils s’apprêtaient à mettre en vente, un projet original non retenu comme couverture finale du Lotus Bleu. Un enjeu d’« honneur » et de « vérité » qui attendait une réponse circonstanciée de la part des enfants de Jean-Paul Casterman, l’un des héritiers de la famille qui a fondé la maison Casterman, il y a plus de 200 ans, et qu’il ne faut pas confondre avec les éditions du même nom qui appartiennent aujourd’hui au groupe Gallimard avec lesquelles, semble-t-il, les relations avec M. Rodwell se sont apaisées.

Polémique sur la vente de la couverture du Lotus bleu : la famille Casterman réplique
Fanny et Nick Rodwell en novembre 2016.
Photo : Didier Pasamonik (L’Agence BD)

Selon les membres de la famille, la fameuse couverture du cinquième tome de Tintin, apparue dans Le Petit Vingtième pour la première fois en 1934, a toujours été la propriété de leur père. Il l’aurait reçue de la main même d’Hergé en 1936 lors d’un repas familial. Il s’agirait d’un cadeau offert au petit Jean-Paul alors âgé de sept ans que l’enfant l’aurait alors soigneusement rangée dans un tiroir, en la pliant en six.

Le dessinateur avait 29 ans et Le Lotus bleu était le deuxième album qu’il publiait dans la maison tournaisienne. « Nous avons toujours connu ce dessin, accroché au mur de la maison » affirment ses enfants.

Bien plus tard, en 1981, Tchang Tchong-jen [1] et une délégation menée par Alain Baran, secrétaire particulier d’Hergé, car celui-ci est malade, reçoivent à Tournai une lithographie tirée de cette couverture, dont une cinquantaine seront ultérieurement signés par Hergé et Tchang.

Mieux, selon les Casterman : « En 1988, notre père prêtera le dessin à la Fondation Hergé pour l’exposition "Hergé dessinateur, 60 ans d’aventures de Tintin" au musée d’Ixelles. La Fondation restituera le dessin à notre père avec ses remerciements pour avoir prêté son original de sa collection privée. Bien connu désormais des tintinophiles, le dessin sera également mentionné comme "collection particulière" dans plusieurs ouvrages de référence publiés aux Éditions Moulinsart, dont la magistrale "Chronologie d’une œuvre" de Philippe Goddin. Il sera également reproduit avec la mention "collection particulière" dans le catalogue de l’exposition à Beaubourg en 2006 – exposition dont Nick Rodwell était le co-commissaire. »

Philippe Goddin
Photo : Charles-Louis Detournay

La mythique couverture à la gouache aurait dû être selon plusieurs "hergéologues" rendue à l’auteur de Tintin qui la réclamait. Selon le spécialiste Philippe Goddin, elle a été redécouverte par hasard en 1979 par l’animateur TV belge Stéphane Steeman, qui l’aurait trouvée pliée en six dans une correspondance d’Hergé en visitant les archives de l’éditeur, à l’occasion des 50 ans du reporter à la houppe.

Les Casterman leur répondent que l’éditeur Charles Lesne, alors responsable des auteurs de la maison, aurait répondu à Hergé dès 1936 qu’il lui renvoyait le dessin, que le don aurait donc été postérieur à cet envoi. Ils ajoutent que Steeman n’aurait jamais mentionné cette affaire plus tard dans ses écrits, et que la lettre se trouvait dans d’autres archives. De plus, les Casterman insistent sur le fait qu’Hergé ne pliait jamais ses travaux à envoyer, rendant improbable sa découverte dans cet état. Et quand bien même Hergé n’aurait pas récupéré la couverture en 1936, il pouvait toujours réitérer la demande, ce qui n’a jamais été fait…

« Nous avons rétabli ici la vérité historique et matérielle des faits tels qu’ils se sont déroulés », concluent-ils, « et qui sont confirmés par de nombreux témoignages. Nous défendrons l’honneur de notre famille mais aussi nos droits si d’aucuns estimaient devoir persévérer dans l’opprobre et le dénigrement. »

La couverture "officielle" du Lotus bleu est une version simplifiée au trait, plus facile à reproduire que le projet en couleur directe.
© Casterman

Directement visé, nous avons demandé à M. Rodwell de réagir (« Trust but Verify »…). Constatant que ces membres de la famille Casterman ont mis plus de trois mois à lui répondre, il reste sur sa position : « Il serait plus correct de dire que Jean-Paul Casterman a oublié de rendre cette œuvre à Hergé !  »

Vendue finalement à 2,6 millions d’euros hors frais (plus de 3,175 M€ avec les frais), battant le précédent record pour une pièce de bande dessinée, détenu par les pages de gardes d’Hergé en 2014, M. Rodwell n’a pas pu récupérer cette œuvre qui doit trôner aujourd’hui dans le salon de quelque riche collectionneur.

Voir en ligne : Lisez la tribune de la famille Casterman sur lalibre.be

(par Auxence DELION)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Artiste et sculpteur chinois (1907-1998), ami d’Hergé qui l’a aidé à se documenter sur la Chine de l’époque et l’a inspiré pour le personnage de Tchang dans Le Lotus bleu.

 
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12 Messages :
  • En relisant deux fois votre article ainsi que la tribune publiée dans La Libre Belgique, il est clair que la famille Casterman ne peut pas apporter la preuve matérielle de ce qu’elle affirme.
    Ils aimaient tellement ce dessin qu’ils avaient toujours vu accroché à un mur et plié en six au fond d’un tiroir qu’ils ont décidé de le vendre.
    Et Artcurial n’a pas demandé de preuve qu’ils en étaient les véritables propriétaires ?
    C’est curieux, on se croirait dans le début d’une aventure de Tintin…

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    • Répondu par Emmanuel le 8 septembre à  12:33 :

      Mr Rodwell ne peut apporter de preuve non plus... A vrai dire il n’était pas né alors qu’Hergé allait déjà manger chez les Casterman. Ce dont on est certain c’est qu’ Hergé était bien au courant que son oeuvre se trouvait chez la famille Casterman puisqu’il en a signé des dizaines de lithographies comme semble l’indiquer l’article dans La Libre. Mr Rodwell réclamerait donc une oeuvre "volée" pour laquelle le véritable dessinateur n’a jamais bronché ? Il est certain que les enfants Casterman n’ont aucun moyen de vérifier les dires de leur père mais je trouve que les éléments de l’article répondent aux accusations de façon cohérente en se basant sur des faits avérés et vérifiables (expositions, lettres de correspondance) alors que Mr Rodwell préfère évoquer des théories sur la façon dont Casterman et Hergé correspondaient 20 ans avant sa naissance. Et pour ce qui est de la vente, si cette oeuvre est dans la famille Casterman depuis 1936, toutes les bonnes choses ont une fin, surtout quand elles valent 3 millions !

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    • Répondu par Yves Février le 8 septembre à  13:44 :

      Ce que vous exposez relève du bon sens et d’une éthique irréprochable voire même d’un devoir professionnel de premier ordre de la part de Artcurial. Pour poursuivre dans l’esprit de l’Aventure digne de la perspicacité de Tintin...qu’en est-il de la trace d’agrafe visible sur le document et qui tend à mettre à néant le storytelling de l’origami complexe réalisé par le petit J.P. qui plie en 6 (trois pliages) au lieu d’un simple pli plus accessible ...

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  • Ce qui fout toutes les demandes de Rodwell par terre c’est qu’Hergé aurait eu mille fois l’occasion de récupérer ce dessin s’il avait pensé qu’on lui a volé, et il ne l’a jamais fait.

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    • Répondu par Yves Février le 8 septembre à  13:47 :

      Hergé a créé des milliers de dessins... ce dessin n’a jamais fait surface avant 1981 sous forme de litho... En 1981 Hergé était fort malade. Il pensait plus à lui-même et sa santé qu’à toute autre chose ! Ce n’est pas le seul dessin qui est parti aux oubliettes.

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      • Répondu par Emmanuel le 8 septembre à  16:56 :

        Hergé malade ou pas, Moulinsart connaissait l’existence de ce dessin bien avant 2020 en raison des expositions et ne l’a pourtant jamais réclamé. Evidemment, maintenant que Jean-Paul et d’autres ne sont plus là pour parler, il est facile de faire pression sur la famille. Si Nick Rodwell était si persuadé de sa théorie et de ses preuves, peut-être aurait-il dû faire valoir ses droits en justice

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        • Répondu le 9 septembre à  13:08 :

          Cher Emmanuel,
          La réalité est plus complexe que celle que vous imaginez. Quand quelqu’un vient vous chercher en voiture, posez-vous la question s’il est bien le propriétaire de la voiture, s’il est bien assuré ou encore si il a le permis...non ! vous faites confiance ou vous vous fiez aux apparences et aux hommes...jusqu’au jour où...! Nick Rodwell n’ a fait aucune pression, il a fait appel aux consciences sur base de faits matériels ou des indices qui n’étaient pas connus ou approfondis et découverts récemment. Une chose est la connaissance et autre chose est la capacité de faire....réfléchissez au momentum 2020 et vous verrez que ce n’est pas sans intérêt !

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  • Difficile de démêler le vrai du faux dans cette histoire. Le plaidoyer bien tardif des anciens « propriétaires » n’apporte rien de nouveau par rapport à ce que l’expert de la vente avait raconté aux médias.
    Cette version m’a été confirmée par Alain Baran ; en tout cas celui-ci n’a pas d’arguments à lui opposer.
    Mais l’explication développée par Philippe Goddin continue de m’apparaître comme l’hypothèse la plus vraisemblable un projet non retenu mais non retourné au dessinateur, qui l’aura oublié.
    Les Casterman se seraient alors retrouvés détenteurs de bonne foi du document ? Admettons…
    Reste que dans la famille Casterman on a pris l’habitude de vendre albums de Tintin ( étiquetés « Bureau de Monsieur Louis »), plaques d’imprimerie et autres documents ( correspondances échangées avec Hergé par exemple) : ces pièces étaient-elles vraiment leur propriété ou sont-elles des biens sociaux de l’entreprise ? Je laisse la question aux juristes…

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    • Répondu par Yves Février le 8 septembre à  13:55 :

      Sur un plan juridique, la question est complexe et presque perverse. Je vous laisse le soin de faire le rapprochement entre la date de la vente et le cadre juridique de notre cher pays en matière civile et fiscale et sésame ouvre toi...

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    • Répondu par Alain Baran le 8 septembre à  22:24 :

      Il me semble que mon cher Langlois n’a pas tout à fait saisi la portée de ma réponse à son commentaire sur Facebook, réponse qui précisait notamment : « … jamais, au grand jamais, Hergé ne s’est plaint à moi quant à cette propriété aujourd’hui contestée par des personnes n’ayant à aucun moment entendu Hergé se prononcer sur le sujet… »… Comprendront ceux pour qui je ne suis pas un inconnu et qui me situent parfaitement durant les dernières années de la vie d’Hergé…

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      • Répondu par Jacques Langlois le 9 septembre à  10:39 :

        Mon cher Alain, j’avais bien compris ce que tu m’avais répondu et c’est bien ce que je voulais dire ici : tu confirmes la version de la famille Casterman.

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  • L’on parle souvent des lithographies signées par Hergé et Tchang. Mais on pourrait parler aussi des INVITATIONS à la manifestation du 23 mars 1981, également signées par Hergé et Tchang !
    N’est-ce pas une preuve supplémentaire que ce dessin était bien connu et que Hergé n’en a pas contesté la propriété ?

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