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Qu’est-ce qu’un génocide ? Des BD pour apprendre

Par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 24 novembre 2023                      Lien  
Régulièrement maintenant, la bande dessinée fait un travail de mémoire sur la Shoah comme sur les autres génocides. Une mémoire qui fait l’objet tous les jours d’une sollicitation constante : de l’Ukraine à Gaza, le mot « génocide » est dégainé à l’envi, au gré de la communication des belligérants. Des interprétations cyniques, voire odieuses ne manquent pas de surgir. En ces temps de manipulations souvent grossières, il n’est pas inutile de rappeler certains concepts. Deux titres récemment parus nous en donnent l’occasion.

En 1941, dans une allocution radiodiffusée, Winston Churchill, pour dénoncer l’assassinat en masse des Juifs européens qui avait lieu à ce moment-là, parlait d’« un crime sans nom ». [1] Le juriste polonais Raphaël Lemkin, interpelé par cette absence de mot pour désigner ces crimes, s’employa à en forger un : le « génocide ».

Le mot est aujourd’hui utilisé à tout va. Un génocide est certes un meurtre de masse voire un massacre, mais c’est bien plus que cela : c’est l’intention délibérée de la part d’un État de supprimer un groupe ethnique ou une communauté, des familles entières, jusqu’au dernier enfant, dans la volonté d’en éteindre la lignée. Les historiens retiennent aujourd’hui le génocide des Herero et des Nama par les Allemands (1904-1908), le génocide des Arméniens par le gouvernement Jeune-Turcs (1915-1923), la Shoah, le génocide des Juifs européens perpétré par les nazis (1933-1945) et le génocide des Tutsi au Rwanda par des Rwandais hutu, milices Interahamwe et Impuzamugambi (1994).

Deux titres sont parus récemment : Rwanda – À la poursuite des génocidaires par Thomas Zribi & Damien Roudeau (Ed. Les Escales / Steinkis) et Vivre et mourir à Auschwitz de Dietmar Reinhard (Nouveau Monde). Si le premier est impeccable, le second, en revanche, est problématique.

Qu'est-ce qu'un génocide ? Des BD pour apprendre

1994 : génocide au Rwanda

Zribi raconte la quête de deux « justiciers », Alain & Dafroza Gauthier, qui, à l’exemple de Simon Wiesenthal à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, ou des époux Klarsfeld après lui, s’employèrent à documenter et à poursuivre les criminels responsables du génocide. Les proches de Dafroza ont été assassinés en 1994 alors qu’elle-même était réfugiée en France avec ses trois enfants en raison d’un pogrom précédent.

Elle assiste pour ainsi dire en direct au génocide de ses proches. Une fois le régime hutu tombé, elle découvre que plusieurs centaines de génocidaires présumés avaient choisi de venir se réfugier en France. Avec son époux, elle multiplia les voyages au Rwanda afin de rassembler les preuves permettant d’ouvrir des informations judiciaires nécessaires à l’inculpation de ces criminels. Un travail harassant qui aboutit parfois à patienter plusieurs décennies avant ce que ces criminels soient traduits en justice.

Le scénario de Thomas Zribi, journaliste d’investigation et réalisateur de documentaires primés (Prix Albert Londres, Grand Prix du reportage Figra, Trophée d’or de Deauville…) est intelligemment construit qui nous fait découvrir à la fois la personnalité des deux « justiciers » et la réalité humaine et politique du génocide des Tutsi au Rwanda, soit près d’un million de personnes sur 7 millions d’habitants, dans des conditions atroces.

« Vivre et mourir à Auschwitz »

Vivre et mourir à Auschwitz de Dietmar Reinhard est pour moi plus problématique. Ce titre, d’abord : « Vivre et mourir à Auschwitz ». On ne vivait pas à Auschwitz quand on était juif, on survivait au mieux. C’était un camp de mise à mort.

Reihnard s’appuie notamment sur les écrits de Rudolf Höss, le commandant d’Auschwitz-Birkenau, pendu en avril 1947, à la suite d’une sentence prononcée par le Tribunal populaire suprême de Pologne. Son récit part de ses écrits où le commandant nazi s’auto-justifie, rejetant la responsabilité sur ses chefs -qui n’en manquaient pas- puis détaille un certain nombre d’atrocités perpétrées avec un regard clinique quelque peu repris par cette sorte de « ligne claire » tout à fait factuelle.

Sans doute les scènes racontées sont-elles documentées, mais elles posent deux problèmes : la première, c’est le caractère impeccable des situations décrites, ces tenues rayées, ces uniformes nazis soigneusement repassés : tout est propre, soigné, ce qui contraste avec les propos cyniques et orduriers des gardiens complaisants dans leur cruauté.

Or, nous vous conseillons d’aller à Auschwitz en Haute-Silésie en Pologne au mois de janvier : il y fait -20°, les baraquements ne sont pas chauffés ; des baraques aux latrines, on est confrontés à une puante proximité et, comme il pleut copieusement dans ces pays-là, à une boue des plus infâmes. Les maladies, le typhus notamment, prospérait. Personne n’en réchappait.

Aussi, ce côté net bien rangé du dessin -que l’on ne retrouve pas dans l’album sur le Rwanda- me semble parfaitement inapproprié. Dans Maus, Spiegelman avec son trait charbonneux, surtout grâce à l’animalisation, suggérait sans montrer l’horreur des camps. Ici, c’est par trop clinique...

Ensuite, il y a dans cet ouvrage comme une complaisance à montrer les cadavres, les corps suppliciés. « Tout comme le voyeurisme et le sadisme, qui entrent souvent dans l’exposition des atrocités, n’entrent en rien dans la pédagogie de ces atrocités, expliquait naguère l’historien Georges Bensoussan, […] la pornographie du cadavre n’aide pas à penser. Au contraire. Les cadavres exposés, ballottés, chosifiés, participent d’une désacralisation de la personne humaine qui est au cœur même du fonctionnement des sociétés de masse. Le triomphe du mal n’a pas seulement un effet de repoussoir, ce peut être aussi une forme de jouissance, née d’une transgression toujours rêvée et jamais accomplie… Les pédagogues sous-estiment cette part perverse dans le récit du malheur. La compassion, affichée et sincère, n’est la garantie d’aucune vertu civique. Les larmes peuvent participer du voyeurisme comme le chagrin peut relever du plaisir : l’émotion n’est l’expression d’aucune digue politique… » [2]

C’est pourquoi, autant nous recommandons l’ouvrage de Thomas Zribi et Damien Roudeau, autant nous ne souscrivons pas à l’ouvrage de Dietmar Reinhard qui ne nous semble pas un support approprié au travail de mémoire. En ces matières, on en convient, l’art est difficile.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Code EAN : 9782365697248

- Rwanda - A la poursuite des génocidaires - Préface de Gaël Faye. - Editions Les Escales / Steinkis
- Vivre et mourir à Auschwitz - Par Dietmar Reinhard - Traduit de l’allemand par Olivier Mannonni - Ed. Nouveau Monde

[1L. Kuper, Genocide. Its Political Use in the Twentieth Century, New Haven, Yale University Press, 1981, p. 12.

[2Bensoussan, Georges, Auschwitz en héritage - D’un bon usage de la mémoire, Mille et Une Nuits, 1998.

Steinkis Nouveau Monde Graphic ✏️ Damien Roudeau ✏️ Dietmar Reinhard Shoah Histoire Allemagne Marché de la BD : Faits & chiffres
 
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