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Rencontre avec : Łukasz Wojciechowski, auteur de "Soleil Mécanique" aux éditions çà et là

  • Dans son deuxième livre, "Soleil Mécanique", l'architecte et auteur Łukasz Wojciechowski raconte la collision entre la plus abominable des idéologies et la plus idéaliste des utopies architecturales. Échange avec Łukasz Wojciechowski sur le thème de la responsabilité morale de l'architecte, une question qui reste d'actualité.

Comment vous est venue l’idée d’utiliser AutoCAD pour faire une bande dessinée ?

Łukasz Wojciechowski : Je suis architecte et AutoCAD est mon outil de travail. C’est un outil facile à utiliser pour faire toutes sortes de formes, modèles en 3D, etc. C’est ma planche à dessin et je l’utilise spontanément.

En tant qu’architecte, j’essaie de créer des bâtiments épurés, qui ne brillent pas, qui ne se font pas remarquer, des bâtiments modestes qui se fondent dans le paysage. Les bandes dessinées que je fais sont à cette image, simples comme les bâtiments que je crée.

Ce qui est important pour moi dans une bande dessinée, c’est l’histoire avant tout, car c’est avec l’histoire que l’esprit s’évade. Mon dessin n’est pas intéressant au sens esthétique. J’inscris cette histoire dans une séquence et un trait peut donner lieu à une séquence très longue au fil de plusieurs pages. Donc, oui, l’histoire est plus importante que le dessin.

L’histoire de Soleil Mécanique a-t-elle un caractère universel ?

Łukasz Wojciechowski : Oui, c’est une histoire très universelle. Je suis, par ailleurs, professeur à l’université et par conséquent, très intéressé par l’histoire de l’architecture mais pas par l’histoire officielle, pas celle que l’on trouve dans les livres. Pour raconter l’histoire de Soleil Mécanique, j’ai effectué mes recherches dans les magazines français, allemands, italiens, américains, suisses de différentes époques du XXe siècle. C’est à partir de ces éléments que j’ai construit mon histoire.

Rencontre avec : Łukasz Wojciechowski, auteur de "Soleil Mécanique" aux éditions çà et là

Dans ces magazines, on voit bien sûr l’architecture mais on voit aussi les publicités de l’époque, les typographies utilisées. On est totalement immergé dans l’univers de l’époque, comme si on remontait le temps.

Je me suis penché sur les architectes en tant que personne. Par exemple, le célèbre Franck Lloyd Wright [1] était un architecte reconnu mais d’un autre côté, il était très superficiel et cherchait constamment à être dans la lumière. II était un sympathisant du stalinisme, de l’Union soviétique. Il a écrit plusieurs articles dans le journal soviétique Pravda et a même organisé, dans les années cinquante, aux États-Unis, des conférences sur le soviétisme, auxquelles ont participé des agents des services secrets venus de l’Union soviétique.

J’ai préféré évoquer mon sujet sous forme de bande dessinée et je ne veux pas juger Franck Lloyd Wright ou d’autres comme Albert Speer [2], par exemple. Soleil Mécanique est centré sur Bohumil Balda, un architecte tchèque dépassé par l’histoire. Ce livre est une réflexion personnelle sur la responsabilité morale de l’architecte : n’aurait-on pas été comme eux à cette époque trouble de l’histoire ? Il est très facile de juger maintenant.

Ce caractère universel et la question morale sont effectivement d’actualité avec l’exemple d’architectes célèbres qui travaillent actuellement pour des gouvernements pointés du doigt. Les architectes européens qui travaillent en Chine, devraient-ils refuser d’y travailler ? Jean Novel qui a fait un gros projet à Dubaï, aurait-il dû le refuser ? Je ne veux pas répondre mais cette question morale qui touche l’architecte se pose.

Considérez-vous que l’utopie soit un outil de conception comme un autre dans la création architecturale ?

Łukasz Wojciechowski : C’est important pour les architectes d’expérimenter certaines idées mais les expériences sociales sont très risquées car les architectes construisent des lieux de vie. Dans Soleil Mécanique, je parle du début du modernisme. Ces architectes étaient très "terre à terre", ils ont voulu changer le monde quand ils ont commencé à comprendre que les éléments basiques de notre environnement contribuaient à garder les gens en bonne santé, comme le Soleil, par exemple, qui est source de vitamine D. Ils ont aussi découvert que nous devions ouvrir les fenêtres pour renouveler l’air dans les pièces. Cela, les gens l’ignoraient au XIXe siècle. C’est au début du XXe siècle que ces architectes ont mis en lien l’habitat et la santé. Pour résumer, ces grandes fenêtres qui laissent entrer la lumière et l’air frais sont une révolution dans l’architecture. Les bâtiments construits à cette époque ne comportaient aucune décoration, les murs étaient nus et blancs. Le musée de l’hygiène à Dresde [3] en Allemagne en est un bon exemple. Ce bâtiment, construit au début du XXe siècle, a des murs d’un blanc éclatant. Sa construction a d’ailleurs été financée par un fabricant de dentifrice. Ces architectes étaient des idéalistes. Puis des tyrans comme Staline, Hitler, Mussolini ont surgi et ont aussi voulu "créer" de nouveaux êtres humains mais le concept d’origine a été dénaturé. Il y a eu distorsion entre les idéaux architecturaux et la tragédie qui s’est produite. « L’enfer est souvent pavé de bonnes intentions », comme le dit un proverbe français…

Le nazisme et la victoire de Hitler ont été causés par une propagande massive. À Nuremberg, le centre de documentation du site des congrès du Parti nazi explique les crimes perpétrés par les nazis et il y a une exposition permanente appelée "Fascination et terreur" [4]. Cette fascination n’étaient pas seulement exercée sur les Allemands. La propagande nazi était sournoise, pernicieuse. Si j’avais été architecte à cette époque, peut-être aurais-je été piégé, comme mon personnage, par cette propagande.

On rencontre aujourd’hui encore ces tensions entre la droite et la gauche, en France, aux États-Unis, en Pologne, etc. En Pologne, il y a des gens qui disent que ça leur rappelle l’Allemagne des années 30. C’est une vraie question pour moi : l’Histoire n’est-elle pas en train de se répéter ?

Comment la chute du IIIe Reich a-t-elle impacté le parti pris architectural de l’époque ?

Łukasz Wojciechowski : Je viens de Wrocław, qui était, avant la Seconde Guerre mondiale, une ville allemande appelée Breslau. Après la guerre, la Pologne a réécrit l’Histoire. Les monuments ont été détruits, les noms des villes et des rues ont été modifiés... Il fallait supprimer tout ce qui pouvait rappeler l’Allemagne, effacer toute trace de germanité. Ces lieux sont maintenant qualifiés de lieux polonais d’origine alors que c’est faux. Cette histoire est mensongère.

Aussi, lorsque mes étudiants me demandent s’il est possible de penser l’architecture sans la politique, je réponds « absolument pas ! ». Il faut être responsable en tant qu’architecte.

J’ai d’ailleurs le projet d’un nouveau livre sur cette histoire tumultueuse entre la Pologne et l’Allemagne...

Voir en ligne : Blog sur l’architecture dirigé par Łukasz Wojciechowski,

(par Nadine RIU)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Soleil Mécanique - Par Łukasz Wojciechowski - Editions çà et là - Sortie le 19 février 2021 - 22 x 16 cm, relié - 144 pages bichromie - 16 €

Ville Nouvelle ("Nowe Miasto") - Par Łukasz Wojciechowski - Editions Kultura Gniewu - Sortie le 5 juin 2020 - 15 x 18 cm - 76 pages couleur - 14 €

Łukasz Wojciechowski participe à la fondation Jednostka Architekturi : https://jednostkaarchitektury.pl

En médaillon : Łukasz Wojciechowski - Photo : Nadine Riu

Interview : traduction anglais-français assurée par Sylvain Coissard

Lire la chronique de "Soleil Mécanique" sur ActuaBD

[1Architecte et concepteur américain reconnu comme le fondateur de l’architecture moderne.

[2Architecte et homme d’État allemand, ministre du Troisième Reich et proche de Hitler.

[3Musée allemand de l’Hygiène (Deutsche Hygiene-Museum) fondé en 1912 à Dresde par un fabricant de soins bucco-dentaires, Karl August Lingner, pour en faire un « centre d’éducation populaire à la santé ».

[4Durant le IIIe Reich, Nuremberg était "la ville des congrès du Parti Nazi". L’exposition permanente "Fascination et terreur" explique les causes, le contexte et les conséquences de la tyrannie nationale-socialiste.

 
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